Transparence salariale: la Suisse avance à petits pas
En Europe, les règles évoluent et poussent les entreprises vers plus d’ouverture sur les salaires. En Suisse, la culture du secret reste dominante, surtout dans les PME.
Même si la rémunération reste encore un sujet tabou, les PME suisses avancent progressivement sur le terrain de la transparence, selon Stéphanie Dabrowski, coordinatrice talent chez Loyco. François Wavre/lundi13
Longtemps considéré comme un sujet sensible, le salaire reste en Suisse largement entouré de confidentialité, en particulier dans les PME. En Europe, cette culture du secret évolue toutefois sous l’effet d’un cadre réglementaire qui pousse progressivement les entreprises à davantage de transparence sur les rémunérations. Sans application directe en Suisse, cette dynamique pourrait néanmoins influencer les pratiques des employeurs helvétiques, dans un contexte de forte concurrence sur le marché du travail.
Ce que prévoit la directive
La directive européenne sur la transparence salariale veut imposer davantage de transparence dans les politiques de rémunération. Concrètement, les entreprises concernées devront communiquer des fourchettes salariales dès le recrutement, définir des critères de rémunération objectifs et permettre aux employés d’obtenir des informations sur les niveaux de salaire pour des fonctions comparables. Certaines sociétés devront publier des données sur les écarts de rémunération entre femmes et hommes. Le texte impose également aux employeurs de pouvoir justifier la classification des fonctions et leur interdit désormais de demander le salaire précédent des candidats.
Un chantier culturel
Les constats d’Alain Salamin, expert en ressources humaines et rémunération, mettent en lumière une réalité fréquente dans les entreprises de moins de 50 employés: l’absence de grille salariale formalisée rend la transparence difficile, voire contre-productive si elle n’est pas encadrée. Dans ce contexte, les écarts de salaires s’expliquent souvent davantage par l’historique des négociations individuelles que par une logique structurée de fonctions. Résultat: des différences salariales parfois difficiles à justifier, une confusion entre la valeur de la fonction et celle de la personne, et une dépendance forte aux signaux du marché externe, qui peut conduire à des incohérences internes, notamment lorsque les nouvelles recrues sont mieux rémunérées que les collaborateurs déjà en place.
Quelles démarches une PME pourrait-elle adopter pour aller vers davantage d’ouverture sans alourdir excessivement sa structure? Pour l’expert, la première étape est avant tout culturelle. Les entreprises doivent comprendre que la rémunération ne constitue pas uniquement «un facteur de coûts», mais aussi un outil stratégique au service de leurs objectifs. Cela implique également «de décider d’adresser le problème, même si c’est inconfortable».
Sur le plan opérationnel, il recommande des mesures pragmatiques et proportionnées à la taille de la structure. Il cite notamment l’adoption d’un outil simplifié d’évaluation des postes afin de construire «une hiérarchie des fonctions claire et objectivable». Il estime également nécessaire de clarifier les critères individuels influençant les salaires – comme l’ancienneté, l’expérience ou la performance – puis de bâtir une structure salariale de base permettant d’articuler de manière cohérente la valeur des différents rôles et les caractéristiques propres aux collaborateurs.
Une culture suisse de la discrétion
Ivan Slatkine, président de la Fédération des entreprises romandes Genève, souligne que le cadre légal suisse prévoit déjà plusieurs dispositions en matière d’égalité salariale et de droit à l’information des employés. La loi sur l’égalité interdit notamment toute discrimination fondée sur le sexe, aussi bien lors du recrutement que dans la rémunération, les promotions, les conditions de travail ou encore les licenciements.
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Avec la pénurie de main-d’œuvre et l’arrivée des nouvelles générations sur le marché du travail, il observe une prise de conscience croissante des entreprises autour des questions d’égalité salariale. Selon lui, ces enjeux doivent cependant être abordés en tenant compte des spécificités helvétiques. «La culture d’entreprise suisse repose largement sur le dialogue et la négociation entre partenaires sociaux», souligne-t-il. Dans cet esprit, la discrétion demeure une valeur importante et le salaire est encore souvent perçu comme relevant de la sphère privée. L’approche de la directive européenne apparaît ainsi relativement éloignée du modèle suisse, davantage fondé sur le pragmatisme que sur des obligations uniformes.
Concernant les réticences exprimées par les entreprises, Ivan Slatkine rappelle d’abord que la Suisse n’est pas tenue de reprendre ce dispositif européen. Certaines sociétés pourraient néanmoins choisir de s’y conformer volontairement, notamment celles actives à l’international ou disposant de filiales dans l’Union européenne.
13%
Entreprises encore peu préparées
Seulement 13% des entreprises européennes estiment être réellement prêtes à faire face aux nouvelles exigences de transparence salariale, selon une étude menée l’an dernier par le cabinet Aon. Cette évolution devient pourtant imminente: la directive européenne sur la transparence salariale, adoptée en 2023, devra être transposée dans le droit national des Etats membres au plus tard le 7 juin 2026. Malgré ce retard de préparation, certaines pratiques progressent déjà. Près de la moitié des organisations interrogées indiquent désormais publier des fourchettes salariales dans leurs offres d’emploi.
Parmi les principales inquiétudes évoquées figurent la volonté de préserver une certaine discrétion salariale ainsi que la crainte de tensions internes entre collaborateurs. «La Suisse privilégie traditionnellement l’incitation plutôt que la contrainte», relève-t-il encore. Les entreprises redoutent également les charges administratives supplémentaires qu’une obligation accrue de transparence pourrait engendrer.
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Entre ouverture et prudence
Certains dirigeants, comme Pascal Meyer, fondateur de la plateforme vaudoise de ventes communautaires QoQa, considèrent que l’évolution vers davantage de transparence salariale constitue une tendance logique, dans la mesure où les collaborateurs échangent déjà fréquemment entre eux sur ces questions. Dans les faits, les niveaux de rémunération restent donc rarement totalement inconnus au sein des équipes.
Si beaucoup de petites structures n’ont pas encore formalisé de politique de transparence salariale, plusieurs ont néanmoins déjà mis en place des principes ou chartes visant à garantir l’équité entre compétences, profils et genres. La question continue toutefois de diviser. Selon plusieurs acteurs économiques, les effets d’une plus grande transparence dépendent fortement du secteur d’activité, de la culture d’entreprise et du mode de management. Entre levier de confiance et risque de tensions internes, le sujet reste perçu comme nuancé plutôt que binaire.
Une transparence encadrée
Spécialisée dans l’externalisation des fonctions de support, l’entreprise Loyco a fait le choix d’une transparence salariale centrée sur les critères, les grilles et les processus de décision plutôt que sur la publication des salaires individuels. Pour Stéphanie Dabrowski, coordinatrice talent, l’enjeu est avant tout de poser un cadre clair et partagé. «Les règles du jeu sont discutées collectivement», explique-t-elle. Cette organisation repose sur une gouvernance interne qui distingue la fixation des salaires individuels, confiée à des rôles dédiés au sein des équipes, et la définition de la politique salariale globale, portée de manière collective.
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L’objectif est de faire de la transparence un levier de confiance et de cohérence, et non une simple exposition de chiffres. A condition, souligne-t-elle, de s’appuyer sur des critères explicites – responsabilités, compétences, contribution ou encore positionnement sur le marché – afin de rendre les écarts compréhensibles et acceptés.
Mais cette approche exige un haut niveau de maturité organisationnelle. Sans structure solide, la transparence peut générer incompréhensions et tensions internes, voire alimenter des comparaisons perçues comme injustes. Elle impose donc aux entreprises de formaliser leurs grilles salariales et de former les managers au dialogue sur la rémunération.
Selon Stéphanie Dabrowski, les PME suisses avancent progressivement sur ce terrain, même si la rémunération reste encore un sujet largement tabou. Les mentalités évoluent toutefois sous l’effet des attentes des jeunes actifs et des tensions sur le marché du travail. Dans cette dynamique, la transparence salariale s’installe comme une démarche progressive, qui doit s’inscrire dans une culture d’entreprise plus large, fondée sur des valeurs partagées et une cohérence globale de gestion.
Le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes met à disposition un outil en ligne baptisé Logib, destiné à aider les entreprises à analyser et à structurer leur système salarial. Cette plateforme peut constituer une première base utile pour les petites PME souhaitant avancer vers davantage de transparence.
William Türler s’intéresse à tout ce qui façonne le monde des affaires. Après avoir collaboré avec plusieurs médias romands, il écrit aujourd’hui pour PME, où il couvre la tech, l’innovation et les grandes tendances économiques. Il aime raconter les histoires derrière les projets et les idées.
William Türler s’intéresse à tout ce qui façonne le monde des affaires. Après avoir collaboré avec plusieurs médias romands, il écrit aujourd’hui pour PME, où il couvre la tech, l’innovation et les grandes tendances économiques. Il aime raconter les histoires derrière les projets et les idées.