Une jeune fille, lycéenne à Paris, me dit: «Tu connais des bonnes planques, toi?» Euh, tu veux dire pour se cacher quand on a fait un braquage, ou un truc du style? Alors j’avoue que non, moi, je suis une citoyenne modèle qui paie ses impôts, son loyer et même son assurance maladie, c’est pour ça, tu vois, que je n’ai plus de reins et plus de bras non plus, mais non, je n’ai jamais tué personne, ni cambriolé de musée, ni vendu de la drogue, donc je n’ai pas besoin de planque.
Elle m’explique que sur TikTok (soupir) la tendance est à trouver un «job planque». A savoir un travail correctement payé, et dans lequel il n’y a pas de pression, pas trop grand-chose à faire, pas de passion non plus, mais des horaires cools. L’idée est de trouver ce que nous appelions un travail «alimentaire», dans la mesure du possible au chaud dans un bureau, télétravail à 100% serait un atout, et qui permet de payer les factures et de finir vers 17 heures sans plus y penser, pour commencer sa vraie vie après.
Je regarde évidemment avec des yeux ronds, dans la mesure où j’ai fait tout l’inverse, en choisissant un boulot de passion, avec des horaires irréguliers, qui demande une «grande résistance au stress» comme on le stipule prudemment dans les offres d’emploi, qui prend la tête jour et nuit, qui permet de survivre en Suisse quand on a la chance d’être salarié, mais pour avoir un petit bateau sur le lac, disons qu’il faut hériter. Ah oui, c’est aussi un métier qui nous vaut en permanence des seaux de boue (version polie) sur la tête (journalopes/gauchiasses/bobos/menteurs/merdias/presstitués, je vous laisse choisir vos préférés).
Mais c’est un beau métier que j’aime d’amour et, en bonne professionnelle, je vérifie donc ces histoires de planque. Ma jeune Parisienne ne raconte pas de bêtises, la quête du boulot dit «chiant» existe bel et bien. C’est une aspiration à la paix intérieure, à la non-prise de tête, au non-investissement. On cite en tête le travail de comptable, ce qui effectivement, dans nos générations de workaholics drogués à l’adrénaline, est considéré comme «chiant». Je me souviens d’un ami qui me parlait de sa copine avec laquelle il commençait à s’ennuyer un peu, et je lui avais demandé ce qu’elle faisait dans la vie. Il m’avait répondu: «Elle est comptable dans une société de parkings.» J’ai eu un peu honte de ne pas réussir à réprimer un rire et un «oh putain». Eh bien sachez-le, aujourd’hui, ça vend du rêve la compta. Bon, je me demande si c’est tellement une planque d’être comptable, parce que c’est une fonction essentielle et les erreurs se paient cash, mais il paraît que l’IA peut maintenant faire une partie du job, ce qui le rend encore plus «chiant» et donc encore plus attractif aux yeux des jeunes. Il y a également, et ça, c’est une bonne nouvelle, un retour aux métiers non tertiaires, par exemple la plomberie. C’est valorisant, on sort les gens de la m... (parfois littéralement), c’est bien payé, il faut des compétences précises mais on ne se fait pas de hernie au cerveau et d’insomnies de panique, bref, ça devient recherché.
D’un côté je comprends. Cette génération nous a vus nous épuiser à travailler à 100% comme des malades et à en tomber malades justement, à la cinquantaine, avant de nous faire jeter, essorés comme des vieilles panosses. Donc: flemme. Je souhaite à mes enfants une vie plus équilibrée, si c’est possible. Mais d’un autre côté, ce bouddhisme professionnel est-il vraiment susceptible de mener au nirvana? Même si l’on termine à 17 heures, on passe une partie considérable de sa vie au travail, et s’emmerder gentiment pendant tout ce temps peut mener au bore-out, qui est un syndrome d’épuisement professionnel causé par l’ennui, le manque de stimulation et une sous-charge de travail chronique, avec un sentiment d’inutilité, contrairement au burn-out.
Donc question: pourquoi on ne peut pas avoir les deux? Un travail épanouissant, porteur de sens et d’une juste dose de bon stress ET compatible avec une vie personnelle, elle aussi épanouissante? Il n’y a jamais aucune réponse, et ça, c’est vraiment «chiant».