Le livre qui fait la lumière sur le complot du WEF
Auteur d’ouvrages sur le sauvetage d’UBS et le scandale de Credit Suisse, Dirk Schütz, rédacteur en chef du magazine «Bilanz», sort une enquête sur les manœuvres pour écarter Klaus Schwab, le fondateur du World Economic Forum (WEF). De Davos à New York, en passant par Berne et Genève, un polar édifiant sur fond de batailles des ego et de tensions géopolitiques. Le WEF va-t-il quitter la Suisse? Et qui pour succéder au mythique professeur Schwab? Extraits choisis.
La foule des participants se presse dans le plus vaste auditorium du WEF, avant l’allocution du président américain, Donald Trump, lors de la 56e édition en janvier dernier.Laurent Gillieron/Keystone
Ce lundi-là, Klaus Schwab s’est lancé dans un voyage d’une journée bien particulière. Cinquante-cinq ans plus tôt, il avait fondé une conférence avec sa première collaboratrice, qui allait devenir son épouse un an plus tard, et cela avait donné naissance à une œuvre impressionnante: la plus grande conférence économique du monde, lieu de rencontre admiré des puissants et donc, presque inévitablement, cible de théories du complot virulentes. Au début de chaque année, le Forum économique mondial, globalement connu comme WEF, attirait, grâce à sa conférence à Davos, la communauté économique mondiale dans les montagnes froides des Grisons et faisait de la petite Suisse alpine le centre du monde économique pendant cinq jours.
Il avait déjà annoncé son départ à la retraite prévu pour 2027 douze jours plus tôt, dans un e-mail adressé aux 850 collaborateurs du siège social situé à Cologny, dans la banlieue de Genève, ainsi qu’aux bureaux de Pékin à San Francisco. Et maintenant, en ce 14 avril 2025, plus d’un demi-siècle après le début de cette success-story unique, deux semaines après son 87e anniversaire, le fondateur souhaite régler une fois pour toutes la grande question qui pèse depuis longtemps sur cette organisation à succès: qui doit lui succéder à la tête de l’organisation? […]
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Destination: Francfort-sur-le-Main, la métropole bancaire allemande, située à tout juste 75 minutes de vol de Genève […] C’est là que siège la Banque centrale européenne (BCE), maîtresse de la monnaie dans les 21 pays de la zone euro, de l’Estonie au Portugal, et deuxième banque centrale la plus puissante au monde après la Réserve fédérale américaine. Elle est dirigée depuis six ans par une Française au charme international que Schwab compte rencontrer ce lundi d’avril, par une température printanière: Christine Lagarde […]
Lorsqu’il rentra le soir dans sa villa de Cologny, située à tout juste 100 mètres du siège social de l’organisation et reliée à celui-ci par un chemin privé, sa femme Hilde l’attendait: alliée de la première heure, âme sœur et grand soutien. «Tout s’est parfaitement déroulé», lui dit-il. «Christine est partante.»
Mais deux jours plus tard, au lendemain de l’annonce faite à ses principaux collaborateurs, une tempête s’est déchaînée, qui allait non seulement balayer son plan de succession prévu de longue date, mais aussi le chasser, lui, le fondateur, de ses fonctions.
Covid et affrontements idéologiques
Aux yeux du grand public, le WEF et, avec lui, son fondateur Klaus Schwab ont atteint leur apogée absolu lors de la 50e édition. Davos 2020 a montré que Schwab avait imposé son idée du capitalisme des parties prenantes y compris à la plus grande puissance économique du monde. Schwab avait vaincu Milton Friedman: le «Business of Business» n’était plus seulement une question d’affaires. Les affaires, c’était plus que cela: la responsabilité sociale […]
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Pour le Forum économique mondial, la pandémie allait constituer le plus grand test de résistance depuis sa création. Schwab s’est battu avec acharnement pour l’œuvre de sa vie. Il a fait installer un studio de télévision juste à côté de son bureau, au rez-de-chaussée du bâtiment de verre, et était en contact quotidien avec des chefs d’Etat, des experts et des sponsors […]
Le covid a marqué un nouvel essor pour les adeptes des théories du complot: trop de gens étaient confinés chez eux et ne pouvaient communiquer que virtuellement. La pression et la frustration montaient. Le fondateur du WEF, symbole d’une élite déconnectée de la réalité, constituait alors une cible particulièrement prisée. Schwab a ainsi été présenté comme un seigneur des ténèbres clandestin, aspirant à la domination mondiale, de mèche avec le fondateur de Microsoft, Bill Gates, et le financier américano-hongrois George Soros […]
Infox
Durant la pandémie, Klaus Schwab est devenu la cible privilégiée de théories du complot orchestrées pour en faire le symbole d’une élite mondialiste dominatrice.
La pression s’intensifia également d’un autre côté. Le mouvement MAGA de Trump avait certes dû quitter la Maison-Blanche, mais il continuait d’exister. Schwab avait profité de l’accalmie liée au coronavirus pour écrire un deuxième livre, en collaboration avec le consultant en communication Peter Vanham, dans lequel il exposait une nouvelle fois en détail sa célèbre approche des parties prenantes. Le titre: Stakeholder Capitalism – A Global Economy that Works for Progress, People and Planet.
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Dans le Wall Street Journal, un entrepreneur en biotechnologie de l’Ohio, alors âgé de 36 ans, se fendit d’un avis contraire: Vivek Ramaswamy. «Monsieur Schwab déplore que les élites n’aient pas suffisamment agi pour s’attaquer à une multitude de problèmes mondiaux. Mais la raison pour laquelle les gens ordinaires du monde entier se révoltent contre les élites n’est pas que celles-ci n’en ont pas fait assez, mais qu’elles se sont arrogé trop de pouvoir et qu’elles en ont trop fait.» […]
«Les gens ordinaires se révoltent, car les élites se sont arrogé trop de pouvoir.»
Vivek Ramaswamy, entrepreneur américain
La troïka des trois B
Schwab s’est une fois de plus positionné comme un pionnier de la technologie. Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, avait déclaré que le metaverse numérique était le nouveau terrain d’avant-garde du monde virtuel. Dans une opération menée à la hâte, qui a poussé les collaborateurs du WEF chargés de cette mission à leurs limites, Schwab avait fait installer son propre village virtuel dans l’une des salles de réunion du centre des congrès, avec sa propre promenade virtuelle, comme à Davos […] Mais cette fois-ci, une résistance s’est manifestée: de nombreux collaborateurs ont jugé cet effort démesuré et trop coûteux […]Au sein du conseil de fondation également, les articles sur la succession de Schwab ont eu un impact. Plusieurs membres trouvaient les critiques formulées à l’encontre du règne excessivement long de Schwab justifiées. D’autant plus que le reproche d’un manque de planification de la succession nuisait à leur réputation […] BØrge Brende (le directeur exécutif du WEF) avait également insisté pour étendre son influence et a trouvé une oreille de plus en plus attentive auprès des hommes forts du conseil de fondation, le vice-président Brabeck et le responsable de l’audit et des risques Buberl. Il était d’ailleurs même mieux informé qu’eux: le siège genevois était son lieu de travail, et il participait d’office à chaque réunion du conseil de fondation. La troïka, surnommée en interne les «trois B» – Brabeck, Buberl, Brende –, commença à se former lentement contre Schwab […]
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La bombe du «Wall Street Journal»
Le 29 juin 2024, l’article intitulé «Behind Davos, Claims of a Toxic Workplace» paraît un jour après le désastreux débat télévisé opposant le président américain Joe Biden, âgé de 81 ans, à son adversaire Donald Trump. Il fournit aux membres du conseil de fondation critiques à l’égard de Schwab de nouvelles munitions pour faire avancer la succession de l’homme de 86 ans, même si Schwab avait, lui, toujours l’esprit vif comme jamais.
Le sous-titre montrait à quel point l’article avait été rédigé dans une perspective américaine, inspiré par l’enquête du New York Times sur le mouvement #MeToo: «Malgré ses objectifs ambitieux, le Forum économique mondial fait l’objet de nombreuses accusations de harcèlement sexuel et de discrimination à l’égard des femmes et des Noirs» […]
Le travail d’enquête était impressionnant: «Plus de 80 collaborateurs actuels et anciens, dont la période d’activité s’étend des années 1980 à nos jours», avaient été interrogés. Cependant, le Forum a compté plus de 3500 collaborateurs depuis sa création, et près de 500 d’entre eux l’avaient quitté rien qu’en 2020. Environ 400 employés ont été contactés, mais près de 80% d’entre eux ont refusé de s’entretenir avec les journalistes, ce que l’article a toutefois omis de mentionner, tout comme le fait que bon nombre des personnes interrogées se sont exprimées de manière positive sur le Forum […]
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Klaus Schwab échange avec Vladimir Poutine lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg, en juin 2007.AFP
Klaus Schwab échange avec Vladimir Poutine lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg, en juin 2007.AFP
Un message WhatsApp que Schwab a reçude l’ancien patron de Nestlé le matin suivant la réunion de la veille devait montrer ce que signifiait la prise de pouvoir de Brabeck. C’était le lundi de Pâques, la lettre, dont le contenu était identique, n’avait donc pas encore pu être remise. «Klaus» est soudainement devenu «Monsieur Schwab». Il se voyait de facto interdire l’accès aux locaux: «Conformément aux normes de gouvernance établies et afin de garantir une transition claire et ordonnée, nous vous prions courtoisement de renoncer à l’avenir et jusqu’à nouvel ordre à l’utilisation de toutes les ressources du Forum. Cela inclut le soutien administratif fourni par le personnel ou toute autre forme de collaboration avec celui-ci, votre bureau dans les locaux du Forum ainsi que votre compte de messagerie électronique au Forum. Nous sommes convaincus que vous comprenez la nécessité de préserver la clarté institutionnelle et la responsabilité pendant cette période.» C’est ainsi que s’est achevée la carrière de l’un des fondateurs les plus remarquables de ces dernières décennies […]
OPA américaine sur le WEF
L’avocat de Schwab, Peter Nobel, avait rédigé ses conclusions avec une précision redoutable. Formulé dans un anglais juridique austère, ce texte constituait l’aveu complet de la faillite des meneurs au sein du conseil de fondation, qui avaient utilisé ces accusations pendant des mois pour discréditer le fondateur. Sous cette lumière, ils apparaissaient comme de parfaits amateurs […]
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Mais un nouveau rebondissement très particulier est survenu dans cette histoire, qui était encore loin d’être terminée: Larry Fink, l’homme le plus puissant du monde des affaires américain, mais jusqu’alors simple figurant au sein du conseil de fondation du WEF, s’est emparé de ce poste prestigieux.
Les autres membres du conseil d’administration donnèrent leur accord. Le WEF dépendait de ses sponsors américains; Fink était donc le candidat idéal. Sa motivation était évidente: ce nouveau mandat lui permettait de marquer des points dans le cadre de sa relation difficile avec Trump, grand fan de Davos […]
Désormais, la menace d’une américanisation du Forum économique mondial, attisée par l’insulte proférée par Trump à l’encontre de la présidente Keller-Sutter sur son propre territoire, inquiétait le Conseil fédéral. Pour les conseillers fédéraux, la rencontre annuelle de Davos n’était pas seulement une tribune unique en son genre. Elle revêtait également une valeur inestimable pour l’image de la Suisse à l’étranger. Traditionnellement, c’était le président de la Confédération suisse qui ouvrait la manifestation de Davos par son discours – c’était un honneur pour tout conseiller fédéral. Le fait que le nouveau codirecteur Fink ait évoqué un éventuel transfert à Dublin ou à Detroit constitua donc un signal d’alarme […]
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Donald Trump présente la charte fondatrice du «Board of Peace» lors du 56e Forum économique mondial de Davos, le 22 janvier 2026.Gian Ehrenzeller/Keystone
Donald Trump présente la charte fondatrice du «Board of Peace» lors du 56e Forum économique mondial de Davos, le 22 janvier 2026.Gian Ehrenzeller/Keystone
Fink mena un nombre étonnamment élevé d’entretiens en tête-à-tête, mais là encore, seuls des PDG américains étaient invités, du patron du géant des puces électroniques Nvidia, Jensen Huang, au dirigeant de la société de logiciels Palantir, Alex Karp. Même Elon Musk, connu pour ses critiques des élites, fit une apparition spontanée. En ce qui concerne le défilé des personnalités du monde des affaires, Fink a incontestablement fait un excellent travail […]
Guerre médiatique et «Epstein Files»
C’est alors que commença la bataille médiatique. Le fait que le communiqué de presse annonçant la démission de Schwab ait été envoyé le lundi de Pâques, jour férié officiel en Suisse, a signalé à tous les professionnels des médias que quelque chose ne tournait pas rond.
Le texte officiel était très laconique. Il commençait par la phrase que Schwab avait utilisée lors de l’annonce de sa démission samedi soir: «Suite à ma récente annonce, et à l’aube de ma 88e année, j’ai décidé de démissionner avec effet immédiat de mes fonctions de président et de membre du conseil d’administration.»
Le communiqué de presse indiquait également que le conseil de fondation avait désigné à l’unanimité Peter Brabeck comme président par intérim et ajoutait cette remarque intéressante: «Celui-ci a également mis en place un comité de recherche chargé de la sélection du futur président.» Il ne s’agissait certes pas encore du nouveau comité de gouvernance et de nomination, l’accord de l’autorité de surveillance faisant encore défaut. Mais le message adressé à Schwab était sans équivoque: nous n’acceptons pas la solution de succession mise en place avec Christine Lagarde […]
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Pourquoi la tête du Forum avait-elle agi avec tant d’hésitation à l’encontre de Brende? Une hypothèse: Brende était, avec Brabeck et Buberl, le moteur du coup d’Etat contre Schwab et connaissait donc de nombreux secrets internes. Il pouvait menacer de révéler l’éventuel complot, par exemple si on le traitait trop durement, notamment lors des négociations sur son indemnité de départ. Son retour en Norvège s’annonçait difficile compte tenu du climat médiatique surchauffé autour des «Epstein Files» […]
Succession
Entre le rejet de l’option Christine Lagarde et les luttes de pouvoir au sommet, la succession a viré à la crise ouverte, révélant la difficulté de Klaus Schwab à passer la main.
A Cologny
Cette décision allait tout à fait dans le sens du président de la Confédération Parmelin, auquel (les coprésidents) Larry Fink et André Hoffmann avaient spécialement rendu visite au préalable. L’ancrage à Davos était assuré, le risque d’un transfert à Dublin ou Détroit était écarté. La succession de Lagarde à la BCE devait être réglée à l’automne, puis un vote formel devait confirmer son élection à la présidence du Forum économique mondial, avec une prise de fonction après l’événement de Davos de janvier 2027. Le pacte conclu entre Lagarde et Schwab seize mois plus tôt, au-dessus des toits de Francfort, avait tenu. Une fois de plus, Fink et Hoffmann avaient perdu les rênes des événements. Cette nouvelle fuite constituait un désagrément supplémentaire qui sapait encore davantage leur autorité. Elle montrait également aux coprésidents, après plus de deux ans d’intrigues et de fuites dans les médias, que l’ennemi se trouvait à l’intérieur.
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A moins de nouveaux rebondissements dans ce grand drame, ce qui n’était pas à exclure, la succession devait se dérouler exactement comme le fondateur Klaus Schwab l’avait prévu depuis des années: telle était la situation à la fin de l’été caniculaire de 2026. Ces deux années de haine, d’intrigues et de trahisons se réduisaient au final à un feu de paille allumé par des ego démesurés qui convoitaient son trône […]
Reste la question: comment se faisait-il que ce fût lui, le grand idéaliste, qui suscitait tant de haine? Voilà bien le paradoxe: contrairement aux PDG aux ego démesurés, qui recherchaient avant tout le pouvoir et l’argent, il avait véritablement une vision plus large et plus noble: «Lorsque je jette un regard rétrospectif sur le parcours de ma vie et de mon travail, je vois un chemin qui n’a jamais été entièrement planifié, mais qui a été guidé par une seule et unique boussole: le désir de servir le bien commun.» […]
Précisément, comment avait-il, lui, pu devenir la cible de ces attaques? Avait-il défié le destin? C’est une réponse possible. Il ne pouvait nier en tout cas qu’il avait provoqué la tragédie en s’accrochant trop longtemps à la tête de l’organisation. S’il avait quelque chose à se reprocher, c’était peut-être une vision trop étroite de sa succession, le fait de s’être très tôt concentré sur Christine Lagarde, ce qui lui permettait dans le même temps de rester plus longtemps à ce poste qui était toute sa vie. Dans cette manière de procéder se cachait sans doute aussi, s’il était tout à fait honnête, l’incapacité à lâcher prise avec l’âge, la peur du vide après avoir connu tant de pouvoir et d’influence.