Elle n’a pas son pareil pour rendre accessible ce qui paraît compliqué. Qu’elle s’adresse à ses collègues, à des clients ou à un public d’écoliers. Début novembre, Assia Garbinato participait ainsi, dans un établissement primaire lausannois, à une journée d’animation organisée par l’Association Mod-Elle. «C’est incroyable combien les préjugés restent vivaces dans notre société. Les petites filles continuent d’exclure certains métiers alors que les garçons, même quand ils font de moins bonnes notes, ne mettent aucune limite à leurs rêves», constate la directrice Digital & Innovation du groupe Romande Energie.

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Voilà pourquoi elle répond volontiers présent lorsque Andrea Delannoy, la cheville ouvrière de cette initiative soutenue par l’Etat de Vaud, l’appelle. «Je suis heurtée par tout ce qui rapetisse l’être humain et réduit l’horizon des possibles. En matière professionnelle comme dans d’autres domaines, le combat commence dès l’âge de 6 ou 7 ans.»

Faire du digital qui a du sens

La description de son propre job tient en une phrase: mettre les nouvelles technologies numériques au service de la transition énergétique. A l’heure où l’on parle d’un risque de black-out et de pénurie d’électricité programmée, Assia Garbinato vous explique que l’intelligence artificielle et la science des données permettent d’optimiser la production et la distribution de courant, d’accompagner au mieux les consommateurs pour qu’ils prennent les meilleures décisions possibles. Pour eux, à titre individuel. Et pour l’avenir de la planète. «Ce n’est bien sûr qu’une partie de la réponse, mais je me sens privilégiée de pouvoir faire du digital qui a du sens, au service de l'humain.»

Sur la retenue, modeste, l’ingénieure raconte d’une voix égale sa trajectoire chahutée. Son enfance dans une Algérie lumineuse, les week-ends à la plage, un père passionné de plongée, les mérous qu’on pêche en apnée… «Comment se fait-il que je me trouve là où je suis? Je continue aujourd’hui encore à m’interroger.» On comprend l’importance de sa mère, qui n’a pas fait d’études supérieures, mais qui lui répète, dès son plus jeune âge, combien les mathématiques sont «faciles et amusantes».

Ensuite vient le glissement, d’abord insidieux, puis brutal, du pays vers le fanatisme. «A l’école secondaire, lorsque j’avais 12 ou 13 ans, un de mes profs ne cessait de me proposer du tissu pour que je me fasse un voile. Une manière pas très subtile de m’inciter à me plier.» Ce qui ne l’empêche pas d’entrer à l’Ecole nationale supérieure d’informatique et d’en sortir brillante diplômée alors que le pays s’enfonce dans la violence: assassinats d’intellectuels, attentats, pressions des islamistes sur les femmes qui sortent sans voile, la menace, toujours bien réelle, d’être défigurée à l’acide…

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La petite Assia à 4 ans, dans son jardin fleuri de roses à Alger.

En 1996, alors que les années de plomb tirent en longueur, elle quitte l’Algérie pour la Suisse. Sauvée. A 25 ans, elle peut enfin vivre la jeunesse qu’elle n’a jamais eue. Sortir le soir sans devoir respecter de couvre-feu, libre d’être avec qui elle veut. A l’EPFL, elle entame son doctorat, après un an de mise à niveau. «On s’étonnait régulièrement, ici, en Suisse, d’apprendre que j’étais ingénieure. Je trouvais ça bizarre.» D’ailleurs, les femmes informaticiennes sont alors en grande majorité originaires de l’étranger, principalement des pays ex-socialistes d’Europe de l’Est. Dans le laboratoire où elle travaille, elle rencontre Benoît Garbinato, lui aussi informaticien, qui va devenir son mari, son complice. «Assia ne lâche jamais rien», résume celui-ci lorsqu’on lui demande le trait de caractère qui définit le mieux son épouse.

Un travail de pionnière

Cette ténacité, elle en aura besoin lorsqu’elle débarque chez Lysis, une start-up bientôt rachetée par le groupe Kudelski, où elle passe trois ans. La tech reste un monde d’hommes. Pas facile de s’imposer. Dès qu’elle touche ses premiers salaires, elle va tout entreprendre pour faire venir à Genève sa petite sœur, qui veut y poursuivre des études de médecine dentaire. Des études qu’elle finance intégralement. «J’étais sortie du tunnel, je me devais de faire en sorte qu’elle puisse, elle aussi, réaliser ses projets.» Actifs comme leur père dans le commerce, ses deux frères aînés, eux, sont restés à Alger. «Ils ne se sont pas opposés à mes choix, précise-t-elle, et manifestent beaucoup de respect pour ce que j’ai accompli.»

Il faudra attendre l’arrivée de son premier enfant, un fils, aujourd’hui âgé de 18 ans, pour qu’elle prenne conscience qu’elle n’a cessé de se battre depuis son adolescence. Sans prendre de recul. Sans avoir pu panser ses blessures. Une deuxième naissance s’annonce, celle de sa fille, elle opte pour une pause qui va durer deux ans. «Avec l’aide d’un thérapeute, j’ai déconstruit ce que j’avais vécu jusque-là pour sortir, enfin, de cette position de victime qui me pesait tant.» Une époque cruciale de sa vie. Elle vous la raconte avec le plus grand naturel et cette conviction qu’il est parfois vital de s’arrêter pour pouvoir ensuite continuer. Un troisième enfant arrivera sept ans plus tard, la petite dernière. Un cadeau. Une lumière.

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Epalinges, 2020 Assia Garbinato est invitée à traduire des contes en arabe lors d’une soirée pour des réfugiés.

On pourrait l’imaginer repartir dans une société high-tech façon Silicon Valley. Son retour dans le monde professionnel se fait à la Vaudoise Assurances, où elle va passer plus de treize ans jusqu’à devenir vice-directrice, responsable d’une équipe de quelque 20 personnes. Elle va y faire un travail de pionnière, monte un pôle d’analyse des données, met en place des modules de machine learning destinés à améliorer l’efficacité de l’entreprise, mais aussi l’expérience client, selon le terme consacré. «Assia Garbinato appartient au trio des personnes les plus compétentes du domaine de l’IA (intelligence artificielle, ndlr) en Suisse romande», affirme Xavier Comtesse, ancien membre de la direction d’Avenir Suisse, lui-même docteur en informatique, agitateur d’idées talentueux et jamais à court d’expressions hyperboliques.

D’ailleurs, il la qualifie volontiers de «maîtresse de l’IA» et ce n’est pas un hasard s’il lui a demandé la préface d’un remarquable ouvrage publié cet automne sur le sujet (Code IA, Hard Law Software, collectif sous la direction de Xavier Comtesse, Georg Editeur, 2021).

Attention, ce qui distingue Assia Garbinato, ce ne sont pas des recherches de pointe, mais d’abord l’application de ces nouveaux outils à la résolution de problèmes très concrets. Par exemple, le traitement des déclarations de sinistres, comme elle l’a fait à la Vaudoise Assurances. La preuve que l’intelligence artificielle est accessible à toutes les entreprises. Y compris aux PME. «En Suisse romande, on a tendance à mythifier l’IA, alors que vous n’avez pas besoin d’une cohorte d’ingénieurs sortis du MIT pour vous y mettre.»

D’ailleurs, l’IA est déjà partout dans notre quotidien: Siri, les applications de traduction automatique comme DeepL, Booking.com… la liste est longue. Et l’enjeu sociétal immense: comment en tirer le meilleur tout en se préservant des menaces d’utilisation abusive qui planent sur notre vie privée? C’est à cette question, justement, qu’Assia Garbinato répond dans la préface mentionnée ci-dessus et titrée: «Le printemps de l’IA».

Décarbonisation de l'économie

Son passage des assurances au secteur de l’électricité va se faire par la case consulting. A son compte depuis peu, elle reçoit de Romande Energie le mandat de développer sa stratégie numérique. Elle y passe six mois avant d’être engagée pour sa mise en œuvre. En juillet dernier, elle est nommée directrice Digital & Innovation. «En tant que chef d’entreprise, raconte Christian Petit, le patron de Romande Energie, vous avez beaucoup de chance quand vous tombez sur des personnes qui ont à la fois des compétences exceptionnelles et des qualités humaines qui le sont tout autant.»

A l’heure où Facebook et ses agissements discutables défraient la chronique et où des administrations communales se font hacker, il faut pouvoir se prévaloir d’une parfaite maîtrise technique, mais aussi d’une éthique digitale impeccable. «Avec Assia, ajoute Christian Petit, je peux dormir sur mes deux oreilles.»

Qu’il est loin, le temps où les barons de l’électricité visaient à vendre un maximum de kWh. Désormais, il faut concilier la sécurité de l’approvisionnement et la décarbonation de l’économie. L’ambition affichée de Romande Energie est de faire de la Suisse romande la première région du pays à atteindre l’objectif. Un motif de fierté pour Assia Garbinato, qui cite les réalisations de l’entreprise, comme la ferme solaire installée sur le barrage des Toules, dans la vallée qui mène au col du Grand-Saint-Bernard, par exemple. Et, plus largement, des investissements de 1 milliard de francs sur les cinq prochaines années pour renforcer la production d’énergies renouvelables et aider les consommateurs sur le chemin du zéro émission de CO2.

Mais cette transition implique un effort constant d’innovation. Et elle ne pourra advenir que par une révolution de la culture des entreprises. Chez Romande Energie, on parle volontiers de Scrum et d’intelligence collective, autant de pratiques qui excluent la dictature des petits chefs et qui font de la bienveillance un mantra. Les locaux ont été entièrement réaménagés et donnent une impression de transparence et de fluidité – le top management n’a plus de bureaux réservés. «La politique et les coups bas, les relations de travail toxiques, voilà le fléau qui affaiblit beaucoup d’entreprises, poursuit Assia Garbinato. Nous faisons tous des erreurs. L’important, c’est de verbaliser, lorsque c’est le cas, pour poursuivre et aller de l’avant.»

Embarquer Monsieur et Madame Tout-le-Monde

De ce qui fait la force des équipes, elle discute aussi souvent avec son mari, informaticien comme elle, passé par Sun Microsystems et UBS, professeur à HEC Lausanne et fondateur de la start-up Matchmore. Un fan d’Apple, une encyclopédie vivante qui connaît l’histoire de l’industrie informatique dans ses moindres rebondissements. «Steve Jobs a inventé l’idée que tout part de l’usager, du client, résume Assia Garbinato. Il a aussi imaginé de nouveaux modèles d’affaires auxquels personne n’avait pensé. C’est une source d’inspiration lorsqu’on parle de transition énergétique et de la nécessité d’embarquer Monsieur et Madame Tout-le-Monde.»

De cela, le couple parle plus particulièrement lors de longues balades dans les bois du Jorat, au-dessus d’Epalinges, où il habite avec ses trois enfants encore en âge scolaire. Cet intérêt commun lui permet de gérer des agendas chargés et contribue au meilleur équilibre vie professionnelle-vie privée possible.

Assia Garbinato se dit «passionnée par la transformation des sociétés, par le mouvement». On lui demande plus de précisions. «Ce que j’ai vécu en Algérie comme jeune adulte, la stagnation, ce moment où tout se fige, c’est ce qui me met en panique.» Que les progrès vers un monde décarboné soient encore trop lents, les résultats de la COP26 en témoignent. Que la propension aux encoubles administratives révèle une bonne dose de schizophrénie de la part des autorités suisses, c’est l’évidence. Qu’il faille accélérer les changements si l’on veut se passer des énergies fossiles et du nucléaire sans être contraints de retourner à la bougie, il n’y a aucun doute. Mais l’essentiel, c’est que l’action reste possible. Une liberté dont il serait suicidaire de se priver. C’est ce que répète sans relâche Assia, qui ne lâche jamais rien.


Bio express

  • 1971 Naissance à Alger. Père commerçant, mère au foyer, elle grandit dans une famille de quatre enfants. Scolarisée en arabe, elle poursuit sa formation à l’Ecole nationale supérieure d’informatique avant d’émigrer en Suisse en 1996.
  • 2021 Nomination, en juillet, en tant que membre de la direction du groupe Romande Energie, responsable Digital & Innovation. Chargée de cours à la HES-SO depuis 2017, elle continue par ailleurs à enseigner aux étudiants les concepts de machine learning, notamment.