Fractal se dit d’un objet géométrique qui présente une structure similaire à toutes les échelles et est infiniment morcelé.» Ce terme, le docteur en informatique Xavier Comtesse l’a emprunté aux mathématiques pour désigner la future révolution économique qui succédera à l’époque du tout numérique. Une «économie fractale» qui sera composée de relocalisations et de circuits courts. L’auteur de nombreux ouvrages détaille sa vision dans l’essai Résilience & innovation – Penser; Agir, publié aux Editions Georg.

L’ex-directeur du think tank Avenir Suisse et ancien ambassadeur scientifique de la Confédération dresse le bilan de l’année écoulée et porte un regard franc sur l’avenir économique de notre pays.

PME: Quels enseignements peut-on tirer de cette période marquée par la crise sanitaire?

Xavier Comtesse: Les pandémies existent depuis des siècles. Nous faisons actuellement la même chose qu’au Moyen Age: masques, lavage des mains, distanciation sociale et confinement. Nous n’avons rien inventé pour gérer la crise du Covid-19. La seule innovation se trouve dans les logiciels de traçabilité comme l’application SwissCovid, qui n’a été que très peu téléchargée en Suisse. En Asie, ces logiciels ont mieux fonctionné, mais ce sont aussi des Etats beaucoup plus policés.

L’année 2020 a aussi montré que la Suisse était capable d’une grande résilience, c’est-à-dire qu’elle a fait preuve d’une grande capacité économique à résister à un choc externe. Ce terme est généralement utilisé pour les catastrophes naturelles comme un tsunami ou un tremblement de terre, mais s’applique aussi très bien au covid. C’est un pays apte à faire le gros dos. Le passage au digital a été une question de survie: certains étaient préparés, d’autres ont rattrapé leur retard, et ceux qui ont refusé le changement ont disparu. Cela a eu pour effet de faire le tri dans les entreprises.

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Quel avenir économique anticipez-vous pour la Suisse?

L’avenir se dessine dans ce que j’appelle l’économie fractale. Ce changement vient de s’amorcer et s’accentuera au cours des vingt prochaines années. De l’agriculture aux services ou à l’industrie, tous les secteurs seront concernés. Nous avons tout d’abord connu l’industrialisation verticale, basée sur le principe de la sous-traitance. Ensuite, nous avons vécu le modèle digital, plus horizontal, qui a amené la vente via des plateformes, à l’instar des géants Amazon ou Zalando. Ce modèle va à présent évoluer en fractal. C’est un concept mathématique qui, à l’instar des poupées russes, désigne une chose identique, mais à plusieurs échelles, de différentes tailles. C’est par exemple le cas des mesures sanitaires, qui sont appliquées aussi bien à l’échelle individuelle qu’au niveau de la famille, du travail, de la région ou du pays.

Qu’entendez-vous concrètement par économie fractale?

L’économie fractale est composée de trois aspects clés. Premièrement, l’application au niveau local de technologies développées globalement. C’est l’exemple de l’imprimante 3D, dont les applications permettent de créer à petite échelle des technologies poussées. Deuxièmement, la chaîne de valeur sera plus courte. Beaucoup d’objets que l’on achète aujourd’hui sont produits, puis assemblés dans une dizaine de pays différents, mais à l’avenir une bonne partie de cette production sera relocalisée. Enfin, l’économie fractale comporte la notion d’économie circulaire et de recyclage. L’idée générale sera de produire localement en plus petites séries. Le modèle économique du «glocal» va remplacer l’ère du digital.

Comment relocaliser sans une explosion des coûts?

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La réponse est dans l’industrie 4.0, c’est-à-dire que ce sont les nouvelles machines autonomes qui vont permettre cette relocalisation. Ce ne sera pas plus cher puisqu’il y aura moins de main-d’œuvre, les usines seront automatisées, à l’instar de celle de Novartis à Stein am Rhein (SH) qui ne compte qu’une poignée de techniciens. Quel que soit le secteur, le concept ou le produit sera développé globalement mais créé dans de petites usines locales. D’ici à quelques années, on pourrait par exemple imaginer que Tesla installe des micro-usines à travers le monde qui produiront peu de voitures chacune. C’est une inversion de tendance économique violente, mais qui se pérennisera parce que la consommation a complètement évolué en faveur de la durabilité et des circuits courts.

Quels sont les prochains défis du secteur de l’horlogerie, selon vous?

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L’horlogerie suisse doit impérativement se réinventer, sous peine de disparaître face à la concurrence de la Chine. Alors que les Chinois étaient auparavant des consommateurs de montres suisses, la crise sanitaire a rebattu les cartes: ils se détournent désormais des produits occidentaux et cherchent à consommer du made in China. Cette tendance s’appelle le «guochao». On retrouve cette même volonté de consommation locale en Europe. Ainsi, de nombreuses marques chinoises s’affirment sur le marché du luxe et de l’horlogerie. Elles maîtrisent la technologie, ce qui leur permet de produire des montres tout aussi complexes que les suisses; elles n’ont juste, pour le moment, pas encore acquis la même image de qualité. L’avenir se trouve peut-être dans les marques du type Tudor, dont la qualité demeure centrale mais à des prix abordables.

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Pensez-vous que les changements de comportement vont perdurer?

Le concept de présentiel est mort en 2020. On l’a vu avec l’avènement de l’enseignement à distance, du télétravail, de la télémédecine et des webinaires. Les nouveaux outils numériques et la digitalisation massive provoquée par les confinements de la population ont supprimé ce besoin. Les entreprises sont maintenant équipées, même les plus frileuses à cette idée ont dû expérimenter ce modèle de travail à distance. Ces nouvelles méthodes resteront. A court terme, la prochaine économie sera donc probablement mixte, entre le digital et le présentiel.

Vous dites que, à terme, le présentiel est condamné dans le monde du travail, mais n’est-ce pas oublier la richesse des rapports humains, des échanges informels?

Avec la distanciation qui s’installe comme mode de vie, bien sûr, les échanges sont différents, mais pas moins enrichissants. Les nouveaux moyens de communication comme WhatsApp créent une proximité tout en faisant disparaître la distance physique. Au niveau sociétal, ces technologies ont par exemple rapproché les générations, permettant aux grands-parents de communiquer instantanément avec leurs petits-enfants, ce qui est formidable. Au niveau du travail, les entreprises vont apprendre à intégrer ces échanges informels et plus spontanés dans leurs méthodes de communication. A l’avenir, on se souviendra des cafétérias comme d’un concept désuet.

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La défiance envers les scientifiques et les médias continue d’augmenter, pourquoi?

Les réseaux sociaux favorisent les théories du complot. Les algorithmes d’intelligence artificielle poussent à rester le plus longtemps possible connecté; or ce qui capte l’attention et passionne les individus, ce sont les choses spectaculaires, secrètes, scandaleuses. Ils entretiennent donc la défiance et les mouvements anti-sciences. Je crois que les médias ont fait l’erreur de se faire juges. Je condamne par exemple l’article accusateur du journal Le Temps contre Darius Rochebin. Ce n’est pas le rôle des médias de juger une situation ou une personne. Leur rôle consiste à informer, à chercher la vérité. Les scientifiques ont quant à eux oublié de communiquer leur travail, ils n’ont pas expliqué leurs recherches et leurs connaissances. La population s’est donc rebellée, lassée d’être considérée comme idiote. La défiance actuelle est un retour de bâton des erreurs commises ces dernières années.

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Qu’est-ce qui vous a surpris en 2020?

J’ai été plus déçu que surpris. Les gouvernements n’ont pas anticipé et ce, partout dans le monde. Ils ont manqué de créativité pour résoudre les problèmes et ont opté pour le «stop and go». Le chômage partiel était une bonne mesure et il faut encore le garder un moment pour 2021. Quant aux autres décisions, la Suisse a suivi celles de ses pays voisins sans innovation. Nos gouvernements donnent une impression d’incohérence dans leurs choix, alors que nous avons besoin de lignes claires.

La négociation de l’accord-cadre institutionnel entre la Suisse et l’UE vous inquiète-t-elle, vous qui êtes un fervent défenseur du libre-échange et de la globalisation?

Il n’y aura pas d’accord. La tendance actuelle, qui s’accompagne d’une revalorisation du local, ne cohabite plus avec cet accord-cadre institutionnel de l’Europe qui enlèverait sa souveraineté à la Suisse. J’étais personnellement en faveur de l’adhésion à l’Europe en 1992, mais je crois que cette question n’est plus d’actualité.

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Quels conseils donneriez-vous au Xavier Comtesse de 20 ans, et plus généralement à la jeunesse?

Il y a vingt ans, je me lançais dans Swissnex (réseau d’échanges scientifiques international mis en place par la Suisse pour favoriser la coopération en matière de formation, recherche et innovation, ndlr). A l’âge de 20 ans, je me conseillerais de me réengager dans cette voie passionnante, mais de façon plus mobile, de façon à changer de lieu tous les six mois. L’objectif est aujourd’hui de valoriser le local dans une échelle globale.

Plus largement, les études n’ont plus autant d’intérêt aujourd’hui qu’auparavant. Les longues années de formations supérieures appartiennent à un vieux modèle. Aujourd’hui, il faut faire de l’expérience pratique: chacun doit développer un arbre de connaissances et non plus une spécialisation précise. Ce sont les profils originaux, les parcours atypiques qui font la différence, non plus les diplômes et le nom des écoles. Dans cette voie, les cours en ligne, les MOOC, ont considérablement élargi le champ des possibilités.

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Allez-vous vous faire vacciner?

Evidemment. Nous avons un devoir civique de nous faire vacciner, pour soi mais aussi pour les autres. La réaction collective est obligatoire.

Que pensez-vous de la gestion des achats et de la distribution des vaccins en Suisse comparativement à d’autres pays?

Je trouve cette gestion complètement erronée. La Suisse ne s’est pas donné les moyens d’investir pour sauver des vies. Par exemple, Israël et la Grande-Bretagne ont su acheter des doses en grande quantité et entamer rapidement une campagne de vaccination générale, mais la Suisse a, comme d’habitude, été frileuse. Elle n’a pas anticipé, elle a été regardante en refusant d’acheter suffisamment de doses pour ne pas être en rupture de stock. Cela a d’ailleurs été le même problème avec les masques et les respirateurs artificiels!

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Etes-vous optimiste pour 2021?

Oui, je suis optimiste pour cette année 2021. Elle peut déjà difficilement être pire que 2020 (rires). Le vaccin va nous permettre de tourner la page sur la question sanitaire. L’économie se dessine sous l’angle du fractal et c’est une perspective réjouissante. Tous ceux qui ont réussi à traverser cette crise disposent d’un avantage concurrentiel intéressant. La Suisse se trouve ainsi en excellente position pour la reprise économique mondiale.


Bio express

L’industrie 4.0 est un élément clé de la relocalisation, estime Xavier Comtesse.

© Magali Girardin
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  • 1949 Naissance à Saint-Imier (BE)
  • 1972 Licence en mathématiques et doctorat en informatique en 1989 à l’Université de Genève
  • 1995 Consul scientifique de Suisse aux Etats-Unis
  • 2000 Création du premier Swissnex à Boston
  • 2002 Premier directeur romand du think tank libéral Avenir Suisse
  • 2015 Création du think tank ManufactureThinking avec Elmar Mock (inventeur de la Swatch)