Miroir de notre époque, l’industrie de la beauté, estimée à 430 milliards de dollars par McKinsey (chiffre 2022, qui comprend aussi bien le maquillage, les soins de la peau et des cheveux, les parfums, etc.), ne connaît pas la crise. Dans ce domaine, une catégorie affiche l’une des croissances les plus fortes: les injections esthétiques, à base d’acide hyaluronique ou de botox, devenues un véritable phénomène de société, comme en témoignent les multiples enseignes esthétiques ayant pignon sur rue dans les centres-villes.

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Signe du boom de ce segment: la récente IPO, de 2,3 milliards de francs, de Galderma le 22 mars à la bourse suisse, qui a explosé le record détenu en 2017 par la cotation du fabricant d’appareils de mesure Landis+Gyr. Selon les experts d’EY, l’opération financière a représenté autant que le volume des dix introductions en bourse suisse l’an dernier! Le laboratoire spécialisé dans les soins dermatologiques, basé à Zoug, emploie 6500 personnes dans le monde, dont environ 200 à Lausanne. Fondée en 1981 par Nestlé et L’Oréal, Galderma est cédée en 2019 à un consortium de fonds mené par la société d’investissement suédoise EQT.

Son dirigeant, Flemming Ornskov, entend utiliser le fruit de cette IPO pour consolider la dette de l’entreprise et poursuivre son expansion. La firme suisse, connue essentiellement par le grand public grâce à des marques de crèmes comme Cetaphil, Daylong ou Excipial, s’est diversifiée dans les années 2010 dans les produits comme les toxines botuliques. Depuis, Galderma fait partie des leaders mondiaux des produits injectables, une catégorie qui a connu une croissance de 19,3% de ses ventes au premier trimestre 2024 – pour un chiffre d’affaires trimestriel global de 1,07 milliard de francs.

Dans cette compétition mondiale du comblement des rides et du remodelage du visage, le Swiss made semble jouer un rôle non négligeable. Parmi les autres acteurs importants de la branche, la société genevoise Teoxane, fondée en 2003 par la Française Valérie Taupin (600 employés, dont 250 en Suisse). Spécialisé dans les traitements esthétiques à base d’acide hyaluronique, un composant présent naturellement dans le corps, le groupe produit exclusivement à Genève. «Notre stratégie est de continuer à développer notre R&D et à produire en Suisse pour les 94 marchés où nous sommes présents. C’est un gage de qualité. Notre centre de production a été récemment agrandi et nous avons les capacités d’augmenter considérablement la cadence pour ces six à sept prochaines années», note Can Ongen, directeur des opérations de Teoxane.

COO de Teoxane depuis août 2023, Can Ongen est un fin connaisseur du domaine – il a travaillé auparavant plusieurs années pour Galderma, en tant que responsable des marchés internationaux. Pour lui, la pandémie de covid n’est de loin pas la seule raison qui explique le succès des produits de la marque genevoise, un marché estimé à 10 milliards de dollars et dont la croissance ces dix prochaines années devrait s’élever aux alentours de 7 à 8% par an. «L’un des enjeux principaux, c’est la qualité et la sécurité des produits car si le résultat n’était pas à la hauteur, les médecins et les cliniques, qui sont nos clients, ne renouvelleraient pas leurs commandes, ajoute-t-il. Nous sommes maintenant les leaders des trois premiers marchés européens du secteur.»

Pour Galderma, tout comme pour Teoxane, l’un des piliers du business model repose sur la formation des professionnels de la santé intéressés à se lancer dans ce juteux business, dermatologues, chirurgiens plasticiens ou médecins généralistes. Galderma a ainsi formé plus de 130 000 personnes l’an dernier dans le monde, Teoxane 50 000. Autre point commun de ces sociétés suisses à la pointe la beauté: l’importance que représentent pour elles les Etats-Unis.

Le pays de l’Oncle Sam se profile également dans la prévention contre le vieillissement de manière générale et avec souvent comme corollaire une apparence physique plus juvénile. De nouveau, dans ce domaine, le savoir-faire helvétique en matière de R&D constitue un atout. C’est le cas de Timeline (ex-Amazentis), la société suisse de biotechnologie spécialisée dans la longévité cofondée en 2007 par Patrick Aebischer, l’ancien président de l’EPFL, et Chris Rinsch.

Financièrement, la scale-up vaudoise s’est également distinguée par une levée de fonds de 56 millions de francs suisses en début d’année, l’une des plus importantes levées de fonds d’une PME biotech ces dernières années. Parmi ses investisseurs, Nestlé, partenaire depuis cinq ans de Timeline, et L’Oréal, via son fonds de capital-risque stratégique pour l’innovation Bold. Le géant de la beauté a été l’investisseur principal de ce dernier tour de financement. «La longévité est une nouvelle définition de la beauté», relevait en janvier Barbara Lavernos, directrice générale adjointe et chargée de la recherche et de l’innovation chez L’Oréal.

Avec Timeline, pas d’injections mais des poudres et des gélules à ingérer, à base d’urothiline A, une molécule découverte par Timeline après des années de recherche et rebaptisée Mitopure dans sa forme commerciale. «Ce dérivé de la grenade stimule et améliore la fonction des mitochondries, qui jouent un rôle très important dans la prévention du vieillissement cellulaire», explique Chris Rinsch. Tout a commencé par un constat il y a seize ans: «Nous voulions utiliser les mêmes outils que la pharma et les biotechs dans la nutrition et identifier les composants qui peuvent avoir un impact significatif sur la longévité. Toutes nos recherches sont scientifiquement validées et publiés dans des revues de référence telles que Nature Medicine

Avec un chiffre d’affaires (pour un montant non communiqué) ayant presque triplé en 2023 par rapport à 2022, Timeline vend (en ligne) principalement aux Etats-Unis, où la prise de compléments alimentaires fait partie des mœurs – 70% des Américains en consomment régulièrement. Pour les entreprises suisses interrogées, la bataille ne se joue pas sur les prix, facturés plusieurs centaines de francs pour le consommateur final dans le cas des injections pratiquées par des médecins et aux alentours d’une centaine de dollars par mois en ce qui concerne Timeline.

«Il y a environ une soixantaine de marques sur le marché, et seules celles qui se conforment aux exigences réglementaires demeureront car elles nécessitent l’investissement de millions de francs d’ici 2027, déclare Can Ongen. En décembre 2023, nous avons été la première entreprise de notre branche à obtenir la certification de la Règlementation des Dispositifs Médicaux (MDR), qui vise à garantir la sécurité, l’efficacité et la qualité des dispositifs médicaux commercialisés au sein de l’Union européenne. Avant cela, nous avions également reçu des homologations de la FDA, en 2017.» Les futurs eldorados que comptent conquérir ces marques suisses de la beauté? Le Brésil et la Chine.

Les tendances

Biohacking
Prendre de l’âge en pleine forme, et en beauté, c’est le rêve des sociétés occidentales vieillissantes. Outre-Atlantique, les premiers clients de Timeline sont des biohackers. A savoir des personnes, principalement établies dans la Silicon Valley, qui s’intéressent à la maîtrise de leur propre biologie, dans le but d’améliorer leur santé et de prolonger leur vie. Une science du «bien vieillir» portée aux Etats-Unis par des personnalités comme le docteur Mark Hyman, suivi par 2,8 millions de personnes sur les réseaux et auteur de l’ouvrage Young Forever. Ou encore Dave Asprey (photo), considéré comme le père du biohacking.

Hommes
A noter l’impact considérable qu’ont eu les médias sociaux cette dernière décennie dans ce domaine, particulièrement auprès des jeunes femmes, qui franchissent le pas des interventions esthétiques de plus en plus jeunes, une tendance appelée «préjuvénation». Quant aux hommes, ils sont un pourcentage croissant à recourir à des injections pour repulper leur visage. Entre 15 et 20% de sa clientèle, estime Teoxane.

Rester en bonne santé tout en prenant de l'âge

De plus en plus d'hommes ont recours à des injections pour repulper leur visage.

© Ian Allen
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Elisabeth Kim