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La grande interview

«Les Américains ne savent plus très bien ce que signifie la neutralité suisse»

Alfred Gantner, dit «Fredy», figure parmi les six grands patrons suisses qui sont allés négocier les droits de douane abusifs imposés à la Suisse par Donald Trump. Cet entrepreneur argovien est le cofondateur de Partners Group, une société d’investissement basée à Zoug qui gère près de 185 milliards de francs d’actifs dans le monde. En exclusivité, il revient sur les défis de la Suisse et plaide pour une réaffirmation de son statut et de son rôle sur la scène internationale.

Mehdi-Atmani

Alfred Gantner tient à être clair. Avec cinq autres grands patrons, ils n’ont pas fait de diplomatie dans le Bureau ovale, ils ont réglé un litige de l’économie qui ne pouvait être résolu que par le monde économique.
Alfred Gantner tient à être clair. Avec cinq autres grands patrons, ils n’ont pas fait de diplomatie dans le Bureau ovale, ils ont réglé un litige de l’économie qui ne pouvait être résolu que par le monde économique. Annick Ramp/NZZ

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Le WEF 2026 restera dans les mémoires. Jamais le rendez-vous davosien n’aura aussi bien laissé transparaître l’état du monde et de ses changements tectoniques. La raison? Un Donald Trump déchaîné et sans filtre venu régler ses comptes avec la Suisse et l’Europe devant un parterre de VIP médusés et groggys. Afin d’apprivoiser la nouvelle grammaire américaine pour se faire entendre et défendre ses intérêts à Washing­ton, la Suisse, elle, a misé sur une proximité inédite entre l’économie et la diplomatie officielle.
Alfred Gantner, dit «Fredy», est l’un des visages de cette stratégie helvétique. Cet entrepreneur argovien de plus de 1 m 90 est le cofondateur de Partners Group. Une société d’investissement basée à Zoug, qui gère près de 185 milliards de francs d’actifs dans le monde. De quoi lui ouvrir les portes du Bureau ovale au mois de novembre dernier et jouer les émissaires suisses contre les droits de douane abusifs imposés par Donald Trump. Aux côtés de cinq autres grands patrons suisses, Alfred Gantner a donc réussi là où nos politiques et nos diplomates ont échoué.
Perçu comme un sauveur depuis son passage à Washington, celui qui a cofondé l’Alliance Boussole contre les nouveaux accords négociés entre la Suisse et Bruxelles essaie de calmer le jeu et se fait discret. En exclusivité, Alfred Gantner accepte de revenir sur les défis de la Suisse et plaide pour une réaffirmation de son statut et de son rôle sur la scène internationale.

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La politique

Jusqu’au début des années 2010, Alfred Gantner est membre du PLR. Mais c’est en 2020 que l’Argovien crée l’Alliance Boussole/Europe avec ses deux cofondateurs de Partners Group, Marcel Erni et Urs Wietlisbach. Cette organisation combat les nouveaux accords négociés entre la Suisse et l’UE. Elle rassemble plus de 4000 membres, dont beaucoup sont issus du monde de l’économie.
Avec Marcel Erni et Urs Wietlisbach, vous avez cofondé Partners Group il y a trente ans. Depuis, vous êtes toujours resté très discret. Pourquoi les droits de douane abusifs imposés par Donald Trump à la Suisse l’été dernier ont-ils été l’élément déclencheur qui vous a poussé à accepter de vous rendre dans le Bureau ovale, à Washington?
L’élément déclencheur, c’est l’appel que j’ai reçu d’Helene Budliger Artieda, la secrétaire d’Etat à l’Economie. Madame Budliger me demandait mon avis et mon évaluation sur la manière de gérer cette situation difficile à la suite du fameux appel entre la présidente de la Confédération, Karine Keller-Sutter, et le président américain, Donald Trump. Avec mes deux partenaires, nous étions bien évidemment tout à fait conscients qu’il y avait en jeu des dizaines de milliers d’emplois en Suisse, ainsi que des pertes importantes pour l’économie, si nous devions échouer à trouver un accord. Le litige de la Suisse avec Donald Trump portait précisément sur un déficit commercial de 40 milliards de dollars. Ce déficit n’est pas le résultat d’une décision politique. Il résulte de l’économie, de l’échange de marchandises. Ce problème ne pouvait être résolu qu’avec la collaboration du monde économique.

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C’est plutôt inédit que l’économie fasse de la diplomatie. Est-ce que vous avez eu l’impression de vous substituer au rôle de nos diplomates suisses?
C’est une très bonne question. Mais soyons clairs: nous n’avons pas fait de diplomatie. Nous étions aux côtés de diplomates très compétents. Je le redis, il s’agit d’un litige de l’économie qui ne peut être que résolu par le monde économique. Je pense donc que la présence de six managers suisses à Washington a vraiment donné plus de crédibilité et de poids aux négociations menées par l’équipe suisse du vice-président Guy Parmelin et de la secrétaire d’Etat Helene Budliger Artieda.
Néanmoins, vous et les cinq autres grands patrons ressortez comme les sauveurs de la guerre douanière. Sans votre aide, notre diplomatie aurait échoué parce qu’elle ne maîtrise plus les codes pour négocier avec l’administration américaine?
Il faut garder à l’esprit qu’en Suisse notre gouvernement et notre parlement sont exclusivement composés de politiciens. Nos diplomates et fonctionnaires d’Etat ont généralement derrière eux de longues carrières dans la diplomatie et l’administration. Aux Etats-Unis, pratiquement tout le cabinet de Donald Trump, y compris lui-même, est composé d’hommes d’affaires qui n’étaient pas actifs en politique auparavant et ne le seront, pour la plupart, plus après leur mandat. Lorsque des hommes d’affaires parlent à d’autres hommes d’affaires, cela aide probablement. C’est un autre langage. Cela a certainement permis à nos négociateurs de trouver le ton juste sur certains sujets.

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En tant qu’entrepreneur à la tête d’un fonds d’investissement de plus de 185 milliards de francs suisses, est-ce que vous partagez la même vision du monde que les diplomates suisses?
C’est une question intéressante. Je dois dire que la plupart des collaborateurs du Seco ont une vision assez différente de la mienne, par exemple en ce qui concerne des relations fructueuses avec l’Europe. Et pourtant, nous avons travaillé en étroite collaboration et trouvé ensemble une solution au différend commercial avec les Etats-Unis. C’est précisément cela, la force de la Suisse: nous pouvons avoir des opinions différentes et néanmoins faire front commun à l’extérieur.

La foi

Un portrait de Jésus-Christ dans son bureau. Alfred Gantner ne cache pas sa foi. Il en parle d’ailleurs très ouvertement, car la religion tient une grande place dans sa vie. Membre de l’Eglise mormone, il se convertit à l’âge de 23 ans, après ses études à Salt Lake City, patrie des mormons. Il fut évêque de sa communauté de Richterswil de 2013 à 2019.
Le lien privilégié qui unissait les Etats-Unis, l’Europe et la Suisse est en train d’exploser. Le multilatéralisme et le pouvoir onusien semblent en bout de course. Pensez-vous que nous sommes à un tournant, que la diplomatie telle que nous la connaissons doit changer et intégrer davantage la perspective économique dans ses approches de négociations?

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Oui, je pense vraiment que nous sommes à un tournant. Je suis un enfant de la guerre froide. Lors de la réunification en 1989, le monde est entré dans une nouvelle phase sous l’hégémonie des Etats-Unis. Aujourd’hui, nous sommes clairement entrés dans un monde multipolaire. La politique du «moi d’abord» n’est, à mes yeux, pas une bonne évolution. «America first», «China first», je ne considère pas cela comme une évolution positive, mais je ne pense pas que la Suisse puisse l’arrêter.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Suisse est restée préservée des crises grâce à sa neutralité. L’économie helvétique en a d’ailleurs profité. A l’heure où la neutralité est remise en question et critiquée, peut-elle encore assurer notre protection?
Je ne pense pas que la neutralité apporte aujourd’hui un avantage direct à l’économie. Du moins pas aujourd’hui, et elle ne devrait pas non plus le faire à l’avenir.
Vu de l’étranger, la neutralité reste un «stempel» de marque pour les entreprises suisses? Elle est gage de confiance et de stabilité, non?
Pour moi, la neutralité n’est vraiment pas une question motivée par des considérations économiques. Je pense que la stabilité et la fiabilité sont des atouts importants pour la Suisse, mais je ne fais pas de lien direct entre cela et la neutralité. A mes yeux, la neutralité est un système de valeurs issu de l’histoire, qui doit et peut être régulièrement remis en question. Mais je crois sincèrement que la Suisse, en tant qu’Etat neutre, a pu jouer un rôle très important dans le passé et continue de le faire aujourd’hui, probablement bien au-delà de son influence économique et certainement au-delà de son influence militaire. Je ne pense pas que la Suisse cherche fondamentalement à imposer d’autres règles. Je pense que chaque Etat doit en partie établir ses propres règles. Mais celles-ci ne doivent pas se faire au détriment d’autres Etats. Elles doivent plutôt viser à rendre la Suisse attractive pour un développement économique réussi. Je ne vois donc aucun conflit entre la neutralité ou les règles et législations propres à un pays et la réussite économique.

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Comment est-ce que vous interprétez le fait que la neutralité est aujourd’hui incomprise et soumise à diverses interprétations? D’ailleurs, le peuple suisse devra se prononcer dans les urnes dans quelques mois pour inscrire dans la Constitution une définition stricte de la neutralité armée et perpétuelle.
La neutralité est soumise à des interprétations très subjectives. C’est comme si je vous demandais une définition de l’amour, d’un bon mariage, d’un bon père ou d’une bonne mère. On peut avoir différents points de vue sur la neutralité. En revanche, je pense que la compréhension de la neutralité suisse et de son origine n’est malheureusement plus suffisante en Suisse aujourd’hui. Il y a eu la défaite des Suisses à Marignan en 1515. Les Suisses ont décidé de mettre un terme au mercenariat – pourtant très lucratif – qui a permis aux cantons montagneux de sortir de la pauvreté. Nous avons donc renoncé à un système économique profitable au profit de la neutralité. Trois cents ans plus tard, il y a eu le congrès de Vienne de 1815 qui a consacré la neutralité au niveau international.
Ce prestige historique est toujours d’actualité. Au cours des six derniers mois, j’ai passé beaucoup de temps à Washington DC. Et j’ai pu constater à quel point les bons offices de la Suisse sont appréciés. Il m’est apparu très clairement à quel point la Suisse s’implique pour les USA, que cela soit en Iran, en Afghanistan ou au Pakistan, où la Suisse maintient véritablement le dialogue. Si je vous en parle, c’est parce que je pense que la Suisse peut jouer un rôle qui dépasse largement son influence économique réelle – bien sûr limitée pour un pays de 9 millions d’habitants. Pour être honnête, je pense que la Suisse joue un rôle bien plus important pour la paix internationale que je ne le pensais il y a encore six mois.

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D’un autre côté, la Suisse donne l’impression de ne pas disposer des outils adéquats pour déchiffrer un monde qui devient de plus en plus complexe. Les bons offices sont-ils toujours utiles, même à Washington?
Fondamentalement, il ne s’agit à mes yeux pas de changer quelque chose en fonction d’un esprit du temps éphémère, mais de préserver la neutralité et la crédibilité qui l’accompagne. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas tous avoir notre propre opinion sur un conflit. Mais en tant qu’Etat, notre rôle de pacificateur est plus précieux que celui d’un petit pays qui se joint au grand chœur des voix indignées. Notre rôle de médiateur est d’inviter les deux parties à la table, d’essayer de les comprendre et de trouver un terrain d’entente sur lequel une solution peut être construite.
Mais la neutralité suisse est-elle encore comprise du point de vue de l’étranger?
Je crains malheureusement que ce ne soit de moins en moins le cas. D’après mes échanges en Chine et aux Etats-Unis, je sais qu’il existe une grande inquiétude quant à l’éloignement de la Suisse de son rôle important; même les Américains ne savent plus très bien ce que signifie la neutralité suisse.
La Suisse a-t-elle les moyens aujourd’hui de rester neutre?

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Oui, je suis fermement convaincu que la neutralité militaire est essentielle. Et je pense que la Suisse devrait également rester politiquement neutre, car cela constitue une contribution précieuse à la communauté internationale. Le rôle pacificateur de la Suisse est aujourd’hui sous-estimé dans le monde. Nous avons beaucoup de faucons des deux côtés de l’océan qui défendent leurs propres intérêts avec une politique de puissance assez impitoyable. Et je pense que les voix qui tentent d’appeler à la paix, à un dialogue constructif, sont malheureusement de plus en plus réduites au silence, car personne n’ose être neutre. Etre neutre exige aussi du courage et de la persévérance. Et nous voyons même aujourd’hui que cela peut aussi avoir des conséquences économiques négatives. Notamment de la part des Américains. L’Union européenne a également exercé une pression énorme en matière de livraisons et de transferts d’armes. Il n’est donc pas facile ni gratuit d’être neutre. Mais la neutralité est souvent la condition décisive pour amener deux parties ennemies, voire trois ou quatre, à s’asseoir à la même table et à trouver ensemble une solution sur un terrain neutre. Et je crois, très honnêtement, que dans ce monde chargé de tensions géopolitiques nous avons plus que jamais besoin de pacificateurs.

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Après votre passage dans le Bureau ovale, avez-vous reçu les remerciements de Guy Parmelin pour avoir sauvé la Suisse?
Je n’ai sauvé personne. Je faisais partie d’une équipe. Le travail le plus important a été accompli par le vice-­président Parmelin, qui a fait un travail absolument remarquable. Je suis très impressionné par sa personnalité. C’est un véritable homme d’Etat, tout comme madame Budliger Artieda et toute son équipe.
La Suisse doit-elle réaffirmer sa place dans l’économie mondiale, réexpliquer sa contribution à l’économie américaine pour éviter de mauvaises surprises de l’administration Trump?
Oui, c’est nécessaire. La Suisse est le sixième investisseur aux Etats-Unis. Nous employons 700 000 à 800 000 personnes aux Etats-Unis et versons des salaires au moins deux fois plus élevés que la moyenne américaine. Je pense que nous devons mieux nous connecter aux deux partis politiques aux Etats-Unis. Il s’agit vraiment d’avoir un dialogue constructif avec ce gouvernement, quelle que soit la décision démocratique prise par le peuple américain. Mais il en va de même pour la Chine et l’Union européenne, bien sûr.
Mais vous estimez que nous manquons de confiance en nous.
Nous ne sommes pas suffisamment conscients de ce que nous avons accompli, de ce que nous accomplissons et de ce que nous pouvons accomplir. Nous nous rabaissons en réalité plus que nous ne le sommes. Notre contribution économique et démocratique au monde est, au regard de notre taille, immense. Nous devrions avoir davantage confiance en nous pour poursuivre notre voie en tant que médiateur neutre et respecté, et continuer à apporter notre contribution essentielle à la communauté internationale et à la paix dans le monde.

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Bio express

1968

Naissance à Baden, en Argovie.

1984

Apprentissage d’employé de commerce au sein de Cantrade Privatbank, ex-filiale d’UBS.

1996

Création de Partners Group à Zoug.

2006

Entrée à la bourse de Zurich.

2020

Fondation de l’Alliance Boussole/Europe contre les accords européens.

2025

Rencontre avec Donald Trump.
A propos des auteurs

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