Marc Oehler, champion de la souveraineté numérique
La PME genevoise Infomaniak propose une alternative solide aux services des géants américains et chinois de la tech. Pour son CEO, Marc Oehler, il s’agit maintenant de poursuivre et de maîtriser une croissance spectaculaire. Avec un impératif: l’indépendance et le respect des valeurs fondatrices de l’entreprise.
Pour beaucoup d’entreprises suisses, les incertitudes géopolitiques et les «trumperies» douanières se soldent par des résultats en berne. Pour Infomaniak, c’est le contraire, nous confie Marc Oehler, son CEO: le fournisseur genevois de services cloud, d’outils bureautiques et de streaming a augmenté son chiffre d’affaires de 17% à 56 millions de francs en 2025 et semble bien parti pour poursuivre au même rythme cette année. Chaque mois, l’entreprise, qui compte 316 collaborateurs, en engage une dizaine supplémentaire pour faire face à la demande.
Une croissance portée par la souveraineté numérique
Le premier hébergeur de Suisse s’organise aussi pour une importante levée de fonds. Son prochain data center de cinquième génération devrait être inauguré en 2028 en Suisse romande. Investissement: plus de 120 millions de francs, y compris les serveurs. Propriétaire de ses infrastructures et donc indépendante, l’entreprise genevoise se positionne en alternative solide à l’offre des géants de la tech américains ou asiatiques. Avec trois valeurs fondatrices: l’écologie, la protection des données privées et la souveraineté numérique. Et un produit phare: son Ethical Cloud.
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«On entend souvent dire que la migration des plateformes GAFAM vers les services de sociétés comme la nôtre exige une forte appétence au risque, explique Marc Oehler. De mon point de vue, c’est l’inverse: il faut beaucoup de courage (ou d’inconscience) pour leur faire confiance quand on voit combien la tech est devenue un moyen de domination économique et de vassalisation numérique de l’Europe. Notre offre s’avère aussi plus avantageuse en termes de prix.»
Marc Oehler semble paré pour le rebond, à l’aise à son poste de CEO, en fan de basketball et adepte d’un jeu collectif, comme nous le verrons. Au mur de la salle de conférences où il nous reçoit, il a d’ailleurs fait accrocher les maillots des légendes de la NBA, Michael Jordan, Kobe Bryant et LeBron James. Nommé à la tête de l’entreprise fin 2020, il a passé plus de la moitié de sa vie chez Infomaniak – vingt-deux ans pour être précis. Sa trajectoire n’est pas commune dans un secteur où les diplômés des hautes écoles trustent la hiérarchie. Lui a gravi les échelons les uns après les autres en autodidacte.
Un parcours atypique
«J’avais de la facilité à l’école, mais les études n’étaient pas faites pour moi», raconte-t-il. Il quitte donc le Collège Rousseau avant d’avoir décroché son bac. Mais pas question de lézarder. «Mes parents m’ont fait comprendre que j’allais devoir bosser. Dans notre famille, le travail a toujours été une valeur cardinale.» Marc Oehler va donc passer deux ans comme cuisinier chez Manor. Il y apprend la dureté de ce milieu, la faible reconnaissance d’un métier «très respectable, mais scandaleusement sous-valorisé».
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Pour Marc Oehler, ce sera la tech et non pas la toque et les casseroles. Il aime depuis l’adolescence bricoler son PC et finit régulièrement chez Infomaniak, alors un magasin de matériel informatique, pour réparer les dégâts de ses expérimentations de geek en devenir. L’atmosphère de l’entreprise lui plaît d’emblée. Quelques années plus tard, en 2004, il se porte candidat à un poste au support clients. Avec succès. «Je rêvais de travailler pour Infomaniak, raconte-t-il. Passionné d’internet, j’avais aussi l’avantage de parler allemand. A l’époque déjà, nous cherchions à nous développer outre-Sarine.»
Une ambition européenne face aux géants du cloud
Plus de vingt ans après, la méfiance dont les Romands font parfois l’objet en Suisse alémanique demeure, observe Marc Oehler, né à Genève d’un père originaire de Saint-Gall, responsable de la décoration au Bon Génie, et d’une mère zurichoise, laborantine dans le médical. Un marché qui recèle donc encore un fort potentiel. Comme la France où les administrations publiques s’équipent de plus en plus chez Infomaniak, encouragées par Emmanuel Macron, défenseur d’une préférence européenne. «C’est l’avantage d’un pays centralisé et top-down alors qu’en Suisse les responsabilités restent disséminées.» Aujourd’hui, la moitié du chiffre d’affaires d’Infomaniak est enregistrée dans les pays avoisinants – la France, mais aussi la Belgique, l’Italie, le Portugal et, de plus en plus, l’Allemagne. «Ce n’est qu’un début, notre objectif est de devenir un acteur majeur du numérique en Europe.»
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Infomaniak
Les centres de données sont très énergivores. Pionnier en matière de renouvelable, Infomaniak veut, d’ici à 2030, produire 50% de sa consommation d’électricité grâce à ses propres centrales solaires. L’an passé, 56% de son mix énergétique provenait des grands barrages hydroélectriques, 16% étaient couverts par du courant certifié Naturemade par les SIG (petites centrales hydrauliques et solaires). Et 27,8% étaient d’ores et déjà autoproduits.
La crédulité des dirigeants politiques helvétiques suscite régulièrement l’incompréhension, voire l’indignation de l’équipe d’Infomaniak. Marc Oehler cite volontiers Microsoft, pour qui la Suisse est le dixième marché au monde malgré la taille du pays. La Confédération vient de renouveler pour cinq ans le contrat de cloud computing avec le géant de Seattle, arguant qu’il héberge les données de ses clients suisses sur des serveurs situés en Suisse.
Le hic, c’est que le fameux Cloud Act en autorise l’accès aux autorités américaines dans certaines circonstances. Les softwares de Microsoft sont, de plus, contrôlés depuis les Etats-Unis. Et le mépris affiché du droit international par l’administration Trump ne permet pas d’exclure qu’elle contraigne un jour les GAFAM à priver leurs clients européens, asiatiques ou africains de mises à jour cruciales, voire qu’elle interdise carrément l’usage de leurs services. A l’appui de cette hypothèse, les sanctions de la Maison-Blanche contre le juge à la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou pour avoir approuvé un mandat d’arrêt visant Benyamin Netanyahou.
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«Les Etats européens et les administrations publiques dépensent chaque année 268 milliards de dollars pour se fournir auprès des GAFAM alors que ces sommes pourraient être investies en Europe pour développer ses propres services et infrastructures numériques, poursuit Marc Oehler. C’est d’autant plus choquant qu’il s’agit d’argent du contribuable.» Le conseiller fédéral Guy Parmelin, poursuit-il, peut bien arguer que le groupe Microsoft a investi 400 millions de francs en Suisse au fil des années. Une PME comme Infomaniak atteindra largement ce montant dans un proche avenir, mais elle crée ce faisant des emplois qualifiés ancrés dans le pays. «La souveraineté numérique, c’est aussi des débouchés pour les diplômés de nos écoles et donc des compétences de développement qui sont ainsi maintenues dans le pays.»
«La souveraineté numérique, c’est aussi des débouchés pour les diplômés de nos écoles et donc des compétences qui sont ainsi maintenues dans le pays.»
Un duo à la tête d’une entreprise pas comme les autres
L’entreprise emploie d’ailleurs la totalité de ses collaborateurs en Suisse, contrairement à d’autres sociétés informatiques de la place qui maintiennent des équipes de développeurs en Asie, en Afrique du Nord ou en Europe de l’Est. C’est l’un des choix cardinaux faits par Boris Siegenthaler. Le fondateur d’Infomaniak et son CEO pendant plusieurs années reste son actionnaire majoritaire (10% des autres membres de l’entreprise possèdent, eux-aussi, des actions). Il occupe, outre le poste de président du conseil d’administration, celui de responsable de la stratégie de l’entreprise et forme avec Marc Oehler, de dix ans son cadet, un tandem d’une complémentarité quasi parfaite.
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Parce que ses collaborateurs passent beaucoup de temps dans l’entreprise, Boris Siegenthaler, jamais à court de projets ébouriffants, a voulu faire des locaux d’Infomaniak un espace agréable à vivre et spectaculairement ludique. Chaque salle de conférences a été aménagée en fonction d’un thème avec les meubles, les accessoires et les équipements qui vont de pair. Il y a la salle Jules Verne, ses fauteuils, ses canapés et ses tableaux d’époque au mur. Une autre aménagée en restaurant japonais – tables basses et nattes en paille de riz. Une mini-salle de cinéma est équipée pour les conférences en vidéo. Dans un autre espace fermé, une tente et des meubles de camping permettent de s’isoler des regards. Plus loin, une salle et son décor improbable de... boucherie jouxte une statue du super-héros Hulk haute de 3,50 mètres.
«J’aime bricoler, ça me détend, s’amuse le stratège en chef, qui a fait de l’aménagement des bureaux l’une de ses autres prérogatives, même s’il sollicite les idées de ses collaborateurs avant de se lancer dans l’organisation d’un nouvel espace. Marc Oehler le soutient à 150% dans ses projets, convaincu qu’il faut, pour retenir les meilleurs talents dans un marché hyper-concurrentiel, faire en sorte que les équipes se sentent bien au travail. Plaisir et créativité avant tout! Les collaborateurs utilisent d’ailleurs volontiers les bureaux d’Infomaniak pour des anniversaires ou des fêtes de famille, ce n’est pas un hasard.
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L’un se ressource donc en jouant les architectes d’intérieur fous, scie, rouleau de peintre à la main, et «hors des heures de boulo» précise-t-il. L’autre conserve son équilibre par la pratique du sport. Marc Oehler a fait de la boxe thaïlandaise pendant quinze ans et, s’il y a renoncé, c’est pour se mettre à la course à pied (il a participé au marathon de Chicago). Il se rend en moyenne quatre fois par semaine à la salle de gym, à 6 heures du matin, et pratique le vélo de route comme le VTT.
Sportif passionné, Marc Oehler a pratiqué la boxe thaïlandaise (à dr.) avant de se mettre à la course à pied.Archives privées Marc Oehler
Sportif passionné, Marc Oehler a pratiqué la boxe thaïlandaise (à dr.) avant de se mettre à la course à pied.Archives privées Marc Oehler
En les voyant ensemble, on comprend mieux comment le duo se partage les tâches et pourquoi le fondateur, Boris Siegenthaler, aujourd’hui âgé de 52 ans, a passé la main. «Je subissais mon rôle de directeur général, explique ce père de deux filles adolescentes. La gestion de l’entreprise au jour le jour représentait une charge mentale trop lourde pour moi seul. Mais cette entreprise est mon premier enfant, je voulais éviter qu’elle soit dénaturée. Voilà pourquoi mon successeur se devait de venir des rangs d’Infomaniak.» Le passage de témoin ne s’est pas fait en un jour. Après avoir débuté dans le support technique, Marc Oehler est passé par la case responsable de produit, endossant peu à peu des responsabilités jusqu’à devenir directeur des opérations, avant d’être nommé CEO, il y a cinq ans. Une forme de test et de mise en jambes.
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«J’adore mon poste, souligne-t-il. Boris continue de développer les visions pour l’entreprise, moi, je les mets en œuvre.» Il parle volontiers de «chance» pour expliquer son parcours. Ceux qui l’entourent soulignent plutôt ses qualités managériales et humaines. Un chef qui dit les choses en toute clarté et sans états d’âme inutiles, résument-ils, mû par un sens aigu du fair-play. Un trait de caractère ancré dans l’enfance. «Marc a toujours eu horreur de l’autorité, explique sa mère, Marlyse Oehler-Dardel. En particulier quand elle s’exprime de façon incohérente. C’est vrai, il était bavard, mais il apportait aussi beaucoup au reste de la classe par son insatiable curiosité, comme l’ont reconnu plusieurs de ses profs qui, pourtant, n’hésitaient pas à le punir.»
Avec sa compagne, Nazali, avec qui il a eu trois enfants.Archives privées Marc Oehler
Avec sa compagne, Nazali, avec qui il a eu trois enfants.Archives privées Marc Oehler
Vingt-deux ans dans la même entreprise, on s’étonne de cette longévité. Dans le monde hyper-mouvant de l’informatique, nous répond Marc Oehler, Infomaniak a dû se réinventer plusieurs fois et adapter son modèle d’affaires à l’arrivée des réseaux sociaux, à la généralisation du cloud, au déferlement de l’IA. Les défis à relever n’ont jamais manqué. Difficile de se lasser dans ces conditions. L’entreprise genevoise couvre désormais quatre domaines. Elle offre d’abord une suite collaborative (kSuite) qui se veut une alternative à Google Work ou Microsoft 365, soit des applications comme le courrier électronique (Mail), le stockage de fichiers (Drive), la visioconférence (KMeet), la messagerie instantanée (KChat), le transfert de fichiers (Swiss Transfer) et, depuis peu, une intelligence artificielle maison (Euria).
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«J’adore mon poste de CEO. Responsable de la stratégie, Boris continue de développer les visions pour l’entreprise et moi, je les mets en œuvre.»
Depuis le début des années 2000, Infomaniak développe un secteur média, méconnu du grand public mais rentable, avec le streaming pour les radios et les télévisions, comptabilisant aujourd’hui 6000 diffuseurs en Europe. Dont 50% du top 100 des radios francophones. Elle s’occupait notamment de la RTS avant que cette fonction ne soit reprise à l’interne à la suite d’une réorganisation de l’entreprise. La billetterie pour les spectacles et les événements divers constitue un troisième pilier d’activité.
Mais ce qui fait la force et l’originalité d’Infomaniak, ce sont ses activités d’hébergement et de cloud computing, des services comparables à ceux proposés par AWS (Amazon Web Services), Microsoft Azure, Google Cloud Platform, Oracle Cloud Infrastructure et le chinois Huawei Cloud. Son fameux Ethical Cloud s’appuie sur une infrastructure unique de data centers propriétaires entièrement construits et gérés en interne. Avec un accent tout particulier mis sur leur gestion énergétique.
En pionnier du secteur, l’entreprise a ouvert son premier data center sans climatisation à Satigny en 2013 déjà, utilisant la circulation d’air naturelle pour son refroidissement. Inauguré en janvier 2025, un nouveau centre à Plan-les-Ouates intègre la récupération de chaleur pour chauffer 6000 logements genevois en hiver via un réseau de chaleur et l’équivalent de 20 000 douches de cinq minutes quotidiennes en été. Cette approche circulaire, proposée à d’autres en open source, représente un changement de paradigme face aux modèles traditionnels très énergivores.
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Entre innovation, souveraineté et défis politiques
Voilà pourquoi le dépôt par Elon Musk d’une demande officielle lui permettant de mettre en orbite jusqu’à 1 million de data centers solaires dédiés à l’IA suscite l’agacement de Marc Oehler. Par contraste, la stratégie d’Infomaniak vise à la construction de data centers dont les émissions de chaleur peuvent, précisément, être récupérées par les réseaux de chaleur des villes ou dans le cadre de projets immobiliers. La vision consiste donc à multiplier les centres de données, de manière décentralisée, au lieu de construire des megafactories ou d’ambitionner de coloniser l’espace.
La vision d’Infomaniak repose ainsi sur trois piliers: la priorité donnée à l’emploi local et à l’achat de matériel européen quand il est disponible; un approvisionnement en électricité le plus respectueux possible de l’environnement à l’heure où l’IA et la gestion des données s’avère un gouffre énergétique; le respect de la vie privée rendu possible par un hébergement ancré et made in Switzerland. Voilà pourquoi Marc Oehler – même si, selon lui, l’internet ne doit pas être une zone de non-droit – s’insurge contre le projet de révision de l’Ordonnance sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (OSCPT). Un texte qui permettrait à la police de forcer les entreprises d’hébergement à fournir l’accès aux données des individus et des entreprises sans l’autorisation d’un juge. La porte ouverte à une surveillance de masse contraire à la séparation des pouvoirs et en porte-à-faux complet avec le droit européen.
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Portée par la conscience croissante des Européens qu’il faut se libérer des dépendances états-uniennes et chinoises, Infomaniak se trouve à un carrefour après plus de trente ans d’existence, souligne Marc Oehler. Il lui faut s’assurer des fonds importants nécessaires à la construction de nouveaux centres de données (un tous les deux ou trois ans). Sans jamais renoncer au contrôle de son développement et aux valeurs inaliénables qui la fondent. Voilà son objectif pour les mois à venir.
Bio express
1983
Naissance à Genève, dans le quartier des Avanchets.
2004
Rejoint Infomaniak.
2015
Prend la responsabilité du département support clients.
2017
Naissance de Yuna, suivie de celles de Noam et de Yolan.