Un patch connecté qui mesure les hormones en continu pour doper la réussite des fécondations in vitro (
Impli), un test rapide qui prédit le risque d’accouchement prématuré (Pregnolia) ou un instrument gynécologique doté d’une ventouse douce pour le col de l’utérus (
Aspivix): ces innovations suisses partagent un même ADN, celui de la femtech. Autre point commun: elles ont toutes été épaulées par Tech4Eva, le tout premier accélérateur de start-up européen dédié aux besoins en santé des femmes.
Lancée en 2021, l’initiative portée par l’EPFL Innovation Park et le Groupe Mutuel n’a pas été renouvelée cette année. «En cinq éditions, nous avons reçu 765 candidatures provenant de 71 pays et avons accompagné la croissance de 110 start-up ciblant le bien-être, la ménopause, la santé menstruelle, reproductive et maternelle, ou encore les pathologies spécifiques aux corps féminins», résume Lan Zuo Gillet. Ancienne directrice adjointe de l’EPFL Innovation Park, celle qui était aussi la directrice de l’accélérateur estime que près de 300 millions de francs ont été levés par les alumni du programme et qu’il a contribué à l’exit de cinq d’entre eux.
Opportunités colossales dans la ménopause
Le marché mondial potentiel des seules interventions ciblant les symptômes de la ménopause est évalué entre 120 et 350 milliards de dollars.
Directrice de l’Ecole de médecine de l’Université de Lausanne (Unil), Carole Clair salue le travail accompli par Tech4Eva dans l’univers des start-up: «Tout comme en recherche académique, les avancées sont encore trop souvent basées sur des modèles masculins. Or les technologies doivent être développées sur des données représentatives de toute la population», souligne celle qui est aussi médecin-chef d’Unisanté.
Le changement de priorité de deux institutions derrière Tech4Eva et sa structure de financement fragile via un sponsor unique ont conduit à l’arrêt de l’accélérateur. «Nous sommes heureux d’en avoir été le partenaire, et nous sommes satisfaits de voir que l’écosystème de la femtech continue de se développer, et de gagner en visibilité et en maturité. Nous sommes actuellement en réflexion sur la manière de poursuivre notre engagement dans le domaine de la santé des femmes», indique un porte-parole de la caisse d’assurance maladie Groupe Mutuel.
L’héritage de Tech4Eva résonne bien au-delà de nos frontières. «A notre lancement, nous étions le premier accélérateur femtech d’Europe», rappelle Lan Zuo Gillet. Le projet a fait des émules au Danemark, en Espagne, en France, en Italie ainsi qu’en Allemagne. «Certains gouvernements, comme ceux de la France, du Danemark et du Royaume-Uni soutiennent activement la femtech», détaille l’ancienne directrice. En Suisse, l’impulsion a aussi porté ses fruits. L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) recrute en ce moment un professeur assistant en ingénierie de la santé des femmes, pour une nouvelle chaire dédiée.
Casser les silos dans le secteur clinique
La thématique bouscule aussi le secteur hospitalier. Près de Nyon, la Clinique de Genolier souhaite «casser les silos entre les différents acteurs qui travaillent à la santé féminine, avance Aurélie Meynet, CEO depuis juin. Nous avons la chance de disposer, sur notre site, de tous les spécialistes dont cette population a besoin au cours de sa vie: gynécologues pour toutes les étapes de la vie, endocrinologues pour la santé hormonale, angiologues pour les affections vasculaires, ainsi que de nombreux autres spécialistes.» La responsable, à la tête de 400 collaborateurs, n’en dévoile pas davantage, mais laisse deviner qu’une annonce sera faite dans cet objectif de décloisonnement dans les semaines à venir.
La médecine de précision comme tremplin au CSEM
Le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (
CSEM) a défini la santé féminine comme axe stratégique, à la suite d’un constat implacable. «Lorsque nous avons lancé nos projets en médecine de précision, il y a plus de dix ans, nous nous sommes heurtés à un biais majeur: historiquement, la physiologie masculine est considérée comme la norme», explique Samantha Paoletti, directrice R&D pour les sciences de la vie.
Exclues des essais cliniques par crainte de fluctuations hormonales – un «bruit indésirable» pour bien des chercheurs – les femmes subissent encore «un lourd retard de prise en charge», ajoute l’experte en médecine personnalisée. Selon elle, ces variations sont au contraire «une composante biologique essentielle à mesurer». Des examens ponctuels lors de rendez-vous médicaux offrent une vision trop fragmentée pour saisir des enjeux comme la fertilité, la périménopause ou le stress. «La clé réside dans le suivi en continu.»
Le CSEM multiplie les projets de pointe: détection hormonale avec la start-up Impli, analyse de la sueur avec Molesense ou encore création d’organoïdes sur puce pour percer à jour l’endométriose. Sur le front des dispositifs connectés (wearables), Alia Lemkaddem, ingénieure responsable du domaine, supervise des projets tels que la ceinture mise au point par VidaSense pour les femmes enceintes, qui surveille les rythmes cardiaques maternel et fœtal. Elle mentionne aussi des recherches sur les sous-vêtements intelligents, «ces derniers combinent stimulation et chaleur pour soulager les douleurs menstruelles».
Vide financier autour de la «grippe des règles»
Le syndrome prémenstruel touche 20 à 40% des femmes en âge de procréer et creuse à lui seul 4% du fossé sanitaire mondial entre les genres. Pourtant, les investissements dans la recherche sur ce trouble, entre 2019 et 2023, ont frôlé le zéro absolu selon le WEF.
Fini de «peindre en rose»
Le développement de ces outils se heurte cependant à un frein structurel: le manque cruel de femmes dans les métiers de l’ingénierie et de la conception des produits. «Il ne suffit pas de miniaturiser un appareil conçu pour les hommes et de le peindre en rose», tranche Alia Lemkaddem. «Un capteur inconfortable ou intrusif ne sera tout simplement pas utilisé», complète Samantha Paoletti qui souligne qu’en medtech l’ergonomie des dispositifs doit être pensée pour la morphologie féminine dès le départ.
Changer le statu quo nécessite, selon les chercheuses, un ancrage local fort. Développer ces technologies en Suisse garantit un niveau de protection des données indispensable pour gagner la confiance des patientes et du corps médical. Regrettant la fin de la communauté fédératrice tissée par Tech4Eva, les deux expertes estiment que l’Arc lémanique a toutes les cartes en main. Grâce à sa concentration d’hôpitaux de recherche et d’industries medtech, la région forme un terreau idéal pour valider ces dispositifs.
Embûche entrepreneuriale
Témoin de la première heure, Mathieu Horras illustre la trajectoire d’une entreprise femtech romande. En participant à la première édition de Tech4Eva, sa start-up Aspivix disposait déjà d’un prototype avancé d’outil de préhension du col de l’utérus. L’accélérateur a joué son rôle de tremplin pour l’entreprise d’Epalinges (VD), lui offrant «une visibilité cruciale et l’accès à un réseau international», dit-il.
Si son innovation gynécologique de succion douce a obtenu le marquage CE en Europe et l’autorisation de la FDA aux Etats-Unis, Aspivix affronte actuellement la «deuxième vallée de la mort: une période critique et coûteuse entre l’arrivée sur le marché et l’adoption à grande échelle par les cliniques et les hôpitaux».
Pour chaque livre sterling d’argent public investie dans les services d’obstétrique et de gynécologie en Angleterre, le retour sur investissement financier est multiplié par 11.
C’est ici que le bât blesse. Il est ardu pour toute start-up de financer la commercialisation de son produit, mais la tâche se corse dans la femtech face au profil des investisseurs. Mathieu Horras le constate: les panels et événements de capital-risque sont composés en écrasante majorité d’hommes. «Il faut faire un important travail d’éducation pour leur faire réaliser la réalité clinique et l’intensité d’une douleur gynécologique qu’ils ne connaîtront jamais.»
Pour contourner cet écueil, la quinzaine de collaborateurs de la PME vaudoise a bouclé cet automne une campagne de financement participatif de 800 000 francs, une somme qui s’ajoute aux quelque 10 millions récoltés depuis sa fondation en 2015. «L’exemple d’Aspivix est renversant si on le compare aux progrès de l’outillage en dentisterie par exemple», soupire Samantha Paoletti. Pour l’experte du CSEM, «il faut davantage de femmes médecins, ingénieures ou chercheuses pour bousculer les pratiques et faire avancer la femtech».
Des opportunités à 1000 milliards
Le CSEM cherche activement des subventions et financements spécifiques pour ce domaine mais convaincre les décideurs masculins reste un obstacle. «Pourtant, la santé des femmes représentait, et représente encore, un immense marché en friche. C’est avant tout une opportunité financière», assure Samantha Paoletti.
Selon McKinsey, si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, elles passent 25% de temps en plus en mauvaise santé. Combler ces lacunes permettrait de stimuler l’économie mondiale à hauteur d’au moins 1000 milliards chaque année d’ici à 2040. «Moins de maladies implique moins de complications, et donc davantage de femmes qui restent actives professionnellement. Il faut investir dans ce domaine», résume Carole Clair.
«Moins de maladies implique que davantage de femmes restent actives professionnellement.»
Carole Clair, médecin-chef d’Unisanté
Fière du rôle de précurseur que Tech4Eva a pu prendre en Europe et des projets qui en sont nés en Suisse (lire ci-dessous), Lan Zuo Gillet résume: «La graine que nous avons semée a permis de faire pousser pas mal de plantes. C’est notre plus belle réussite.» En s’associant à plusieurs personnalités de la femtech helvétique, elle aimerait capitaliser sur l’héritage de l’accélérateur et créer une nouvelle structure indépendante et non lucrative, dédiée à la santé des femmes, sur «un nouveau modèle d’affaires multisponsors» afin d’assurer la pérennité de l’initiative.
START-UP
Impli – le suivi hormonal en temps réel
Eviter les prises de sang à répétition lors des parcours de fécondation in vitro (FIV), c’est l’objectif d’Impli. La start-up, qui se déploie entre le Biopôle de Lausanne et Londres, s’attaque à la fertilité avec un patch hormonal sous-cutané à micro-aiguilles. Dirigée par Anna Luisa Schaffgotsch, l’équipe développe un dispositif capable de mesurer en continu l’œstradiol, la progestérone et l’hormone lutéinisante, permettant ainsi de personnaliser les traitements de fertilité.
La medtech a cumulé les succès en 2026. Elle a levé 1,4 million de livres (environ 1,5 million de francs) auprès de l’organisme public de recherche britannique (NIHR), ainsi que 1,5 million d’euros via le prestigieux Sprind Challenge allemand. Ces fonds financeront les tout premiers essais cliniques de son innovation. L’entreprise a également noué un partenariat stratégique avec le géant pharma Bayer.
MoleSense – la sueur au service des grossesses à risque
Spin-off de l’EPFL installé à Lausanne,
MoleSense est dirigé par Gianluca Barbruni. La jeune pousse conçoit un patch cutané non invasif qui analyse la sueur induite. Ce capteur surveille en temps réel des biomarqueurs clés (comme la protéine CRP) et des hormones pour sécuriser les grossesses à haut risque.
Appuyée par Venture Kick et le CSEM, MoleSense a d’abord levé plus de 300 000 euros en fonds non dilutifs. A cette somme s’ajoute 1,5 million d’euros décrochés en août 2026 lors de la première étape du Sprind Challenge. L’équipe dispose désormais de douze mois pour prouver que son dispositif peut capter quatre hormones en continu sur sept jours, avec l’ambition, à terme, d’étendre son usage à toute la santé reproductive.
Testmate Health – le PCR des maladies vénériennes
Spin-off de l’Université de Genève (Unige) créé en 2020 par des médecins, Testmate veut démocratiser le dépistage des infections sexuellement transmissibles (IST). La medtech a fait le pari de miniaturiser la puissance d’une machine PCR dans un test urinaire jetable et bon marché. Utilisable à la maison, ce dispositif détecte la chlamydia et la gonorrhée en quelques minutes, avec la même précision qu’un diagnostic en laboratoire.
Après avoir levé 1,62 million de francs en 2021, la société genevoise a bouclé en mai 2024 un tour d’amorçage de 6 millions de dollars, mené par le fonds américain RH Capital et soutenu par la ZKB. Cette opération servira à finaliser le développement du produit, à lancer les essais cliniques et à valider la mise sur le marché de tests en vente libre.