Alimentation

Le paradoxe du cacao: l’amère attente des amateurs de chocolat

Le cours de la fève a été divisé par trois en un an, retrouvant ses niveaux de 2023. Prisonniers de leurs contrats de couverture achetés au prix fort, les industriels du chocolat tardent à répercuter la baisse sur les tablettes en magasin. En Suisse, les ajustements se limitent à quelques labels économiques.

Sophie Marenne

Pipilotti Rist
L’artiste Pipilotti Rist, photographiée par Anthony Anex en 2018 lors d'une performance à Berne. Anthony Anex/Keystone

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Croquer dans un carré de chocolat est-il devenu un luxe? Après une envolée historique à près de 13 000 dollars fin 2024, le prix de la tonne de cacao a été divisé par trois en un an. Le cours de la fève a retrouvé une forme de normalité, oscillant autour de 3300 dollars au printemps 2026. Mais à la caisse, les consommateurs ne bénéficient pas de cette détente. Selon Euro­stat, le prix à la consommation du chocolat a augmenté de 9% en Suisse en 2025. Les gourmands continuent de payer trop cher.
Les relevés ponctuels du printemps effectués par la Fédération romande des consommateurs (FRC) montrent «une stabilité des prix sur une dizaine de barres et tablettes observées», indique Sevan Pearson, responsable économie. Et si l’association a recensé quelques baisses limitées, elle ne tire aucune conclusion quant à une éventuelle normalisation durable.

Timide accalmie sur les labels économiques

Du côté de la grande distribution, de premiers reculs tarifaires ont ciblé exclusivement les marques propres. Chez Migros, la tablette Frey Lait Extra a vu son prix reculer de 8% (passant de 2,50 à 2,30 francs). Suivant la même logique, Coop a rogné 20 centimes sur ses plaques Halba.

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Pour expliquer l’absence d’un retour à la normale sur l’ensemble de l’assortiment, les deux géants invoquent une inertie structurelle. En cause: une matière première sécurisée en amont et des tablettes vendues aujourd’hui qui intègrent une fève payée au prix fort l’an dernier (lire plus loin).
La Surveillance des prix (SPR) ne confirme pas les baisses annoncées par ces enseignes, faute de données. Beat Niederhauser, suppléant de Monsieur Prix, souligne toutefois que les distributeurs sont plus sensibles aux variations du cacao que les grands groupes. Dans un produit Prix Garantie ou M-Budget, la matière première pèse proportionnellement plus lourd que dans une truffe Lindor ou une barre KitKat.
Chez les multinationales justement, la prudence domine. Après une hausse des prix «à deux chiffres» qui a plombé les volumes l’an dernier, il faudra «un certain temps» avant que l’érosion du cours ne se reflète dans les codes-barres, avance une porte-parole de Lindt. Le géant zurichois envisage des «réductions sélectives sur certains marchés européens», sans dévoiler d’agenda.
Même posture chez Nestlé, qui achète environ 400 000 tonnes de cacao par an. Liberato Milo, responsable de la division confiserie et snacking, rappelle que le colosse vaudois a absorbé une part «significative» de la hausse pour «limiter le choc direct sur le consommateur». Il juge prématuré de commenter d’éventuelles baisses en rayon.

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Crise de l’offre historique

Pour saisir le décalage entre la baisse du cours et les prix élevés, un retour sur la flambée de 2024 s’impose. La fève s’échange librement en bourse (à New York et à Londres) ou sur les marchés régulés de la Côte d’Ivoire et du Ghana, «qui concentrent jusqu’à 70% de l’offre mondiale», détaille Yanick Lhommel, responsable du développement commercial cacao pour la région DACH chez Fairtrade Max Havelaar.
Cette région a subi une tempête parfaite: sécheresse climatique et explosion du virus de l’œdème des pousses du cacaoyer (CSSVD). «Cette maladie tue les arbres en moins de trois ans. En Afrique de l’Ouest, nous observons une prévalence de 30%», relève Sanja Fabrio, directrice commerciale de SwissDeCode, une biotech vaudoise qui traque ce virus.
Résultat: un déficit massif de fèves, estimé à un demi-million de tonnes en 2023-2024. Mais ce n’est pas tout, comme l’explique Martijn Bron, ancien responsable du négoce de cacao chez Cargill. Non seulement l’offre s’est effondrée, mais «l’appétit en Europe et aux Etats-Unis pour les confiseries chocolatées s’est affaissé dramatiquement, de 6% sur un an». D’une pénurie, le marché est passé à un excédent prévu d’un volume similaire en 2025-2026.

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Le hedging au Cœur du paradoxe

La lenteur de la diffusion des aléas boursiers vers les supermarchés est un problème surtout financier. Les professionnels achètent leur cacao via une machinerie complexe. Ainsi, le négociant français Touton de même que les transformateurs singapourien Olam ou suisse Barry Callebaut «parient sur la montée ou la baisse du cours de la matière première», commente Yanick Lhommel. «Ils se servent du hedging pour atténuer le risque de prix élevé. C’est indispensable vu la volatilité du marché», précise Martijn Bron.
En aval, les entreprises de produits de grande consommation comme Nestlé, Hershey et Mondelez, ainsi que des détaillants comme Lidl, achètent leurs ingrédients aux acteurs susmentionnés. «Ou bien, poursuit Martijn Bron, ils leur achètent des contrats à terme, l’équivalent des matières premières dont ils auront besoin dans le futur.» Ce «cacao papier» est utilisé pour verrouiller un prix et s’assurer l’approvisionnement pour faire tourner les usines.
Ironiquement, ce système a d’abord protégé les consommateurs. En 2024, couverts par leurs hedges, les fabricants n’ont pas répercuté la flambée. Mais la crise s’est éternisée. Une fois leur protection expirée, les industriels ont dû acheter le cacao à prix d’or. «Pris à la gorge, certains ont étendu leur couverture à des tarifs vertigineux, contractant des accords qu’ils purgent toujours», analyse l’ex-négociant. «Les tablettes achetées maintenant sont faites de fèves acquises il y a 12 à 18 mois. Nous mangeons les prix record de 2024, en ce moment», assure Sanja Fabrio. Et personne ne s’attend à une vraie baisse des prix avant la fin 2026, voire 2027.

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Menace en 2027 et changement d’habitudes

Le cours de la fève vient de rebondir. La tonne de cacao a re-dépassé la barre 4500 dollars le 11 mai (+25% par rapport au début du mois) avant de fléchir. Cette volatilité extrême est liée à la silly season, «la saison des pluies en Afrique de l’Ouest», définit Martijn Bron. A cette période, le marché bondit régulièrement.
A long terme, «la volatilité perdurera», avertit Liberato Milo de Nestlé. Le phénomène climatique El Niño désorganise le climat et entraîne des chaleurs extrêmes qui «réveillent» le CSSVD dormant dans l’ADN des cacaoyers. Une «bombe à retardement biologique», alerte Sanja Fabrio.
A ce tableau s’ajoute une crise des engrais liée aux perturbations dans le détroit d’Ormuz: 98% des agriculteurs ivoiriens n’auraient pas garanti leurs intrants, exacerbant le risque sur la production en 2027. Et si les tensions géopolitiques au Moyen-Orient persistent, l’envolée des prix de l’énergie continuera de grever le pouvoir d’achat des ménages.

Le grand ménage des labels éthiques

Pour protéger les cacaoculteurs, Fairtrade Max Havelaar a rehaussé son prix minimum garanti de 46%, à 3500 dollars la tonne en début d’année. Une exigence qu’arborent par exemple les chocolats Halba de Coop.
Une telle transparence devrait bientôt s’imposer à l’ensemble du marché: la directive européenne EmpCo (Empowering Consumers), prévue d’ici à septembre, promet de balayer les allégations créées sur mesure par les multinationales, note Yanick Lhommel de Fairtrade Max Havelaar. Une avancée législative que la Suisse devrait transposer dans la foulée.

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Or les clients s’adaptent. Selon la faîtière Chocosuisse, les Suisses restent sur le podium des plus grands amateurs de chocolat, mais leur appétit a décliné en 2025, à 10,3 kilos par habitant (-2,7%). A la Coop, l’arbitrage est sans appel: le chaland se tourne toujours plus vers les labels économiques et opte pour des grammages plus petits, «comme c’est déjà le cas en Allemagne», avertit Yanick Lhommel. En cas de crise économique durable, les fabricants premium, protégés jusqu’ici par le haut pouvoir d’achat de la clientèle helvétique, «ne seront plus à l’abri», souligne Martijn Bron.
Une autre inquiétude se dessine: le glissement vers une moindre teneur en cacao. «La reformulation agressive guette», craint Sanja Fabrio. Des sociétés remplacent le beurre de cacao par des graisses végétales, pour préserver leurs marges. Quitte à ne plus respecter le quota de 30% et à effacer le mot «chocolat» des emballages.
A propos des auteurs
Sophie Marenne
Sophie Marenne
Après des débuts en radio et un focus sur les droits humains, Sophie Marenne a pivoté vers l’actu économique par une expérience en presse luxembourgeoise. En Suisse, elle décrypte les tendances technologiques, l'information financière et les parcours d'entrepreneur·e·s, d’abord pour L’Agefi et maintenant pour Ringier, toujours à l'affût des histoires inattendues qui façonnent le monde des affaires.

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