Ses partisans l’appellent «initiative pour la durabilité». Ses opposants «initiative du chaos». Deux énoncés à la sémantique profondément antagoniste pour qualifier un texte visant à maintenir la population résidente en dessous de 10 millions d’habitants d’ici à 2050. Seul moyen d’y parvenir: mettre un grand coup de frein à l’immigration une fois atteint le seuil de 9,5 millions d’habitants. Les derniers sondages prédisent un résultat au coude-à-coude le 14 juin.
Des routes surchargées, des trains bondés et surtout une interminable crise du logement, qui persiste malgré l’étalement urbain et l’accélération de la densification dans les zones constructibles: difficile de nier les problèmes causés par l’une des croissances démographiques les plus rapides d’Europe. Entre 2014 et 2024, la population a augmenté de 0,97% par an en moyenne contre 0,16% en moyenne dans l’Union européenne.
Du côté des milieux économiques, on s’oppose à une initiative jugée néfaste pour la prospérité. Dans un pays où les ressortissants étrangers représentent 32% de la population active, l’idée d’un plafonnement rigide de l’immigration inquiète. D’autant que la limite des 9,5 millions d’habitants fixée par l’initiative devrait être atteinte dès 2031, selon le scénario de l’Office fédéral de la statistique. La prospère économie suisse risque-t-elle de fragiliser les fondements de sa réussite? Ou doit-elle limiter sa dépendance à l’immigration?
1. Accords bilatéraux menacés
Pour durcir les conditions d’établissement des citoyens européens, la Suisse devra renégocier l’accord de libre circulation des bilatérales I. En raison du principe de «clause guillotine», l’UE pourrait suspendre entièrement ces accords, qui régissent également la coopération dans la recherche scientifique, l’accès aux marchés publics et les obstacles techniques au commerce. Les partisans de l’initiative démentent toute tentative de sabordage. «Le but n’est pas d’entrer en conflit avec l’UE, assure Nicolas Kolly, conseiller national UDC fribourgeois. Nous voulons trouver un terrain d’entente. Il ne faut pas oublier que pour les employeurs des pays voisins, les entreprises suisses et leurs salaires élevés constituent une forme de concurrence déloyale.» Un argumentaire qui ne convainc pas Catherine Lance Pasquier, directrice adjointe de la politique générale à la Fédération des entreprises romandes (FER), qui rappelle que le texte prévoit explicitement de dénoncer les accords de libre circulation. «Depuis plus de vingt-cinq ans, les accords bilatéraux sont le socle de nos relations avec les pays voisins. S’y attaquer revient à mettre en péril la prospérité économique et la sécurité juridique. L’accès des entreprises au marché européen serait gravement compromis.»
2. Croissance en sursis
Sur mandat du Secrétariat d’Etat à l’économie, l’institut Ecoplan évalue régulièrement l’effet des bilatérales I sur l’économie. Son dernier rapport publié en 2025 table sur un recul de 4,9% du PIB en cas de résiliation. Pour Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse, «cela représente une perte sèche de 2500 francs par citoyen suisse et par an». Il souligne également que depuis l’entrée en vigueur de la libre circulation en 2002, le chômage s’est maintenu à un niveau très bas et que les salaires réels ont progressé de 0,3% par an en moyenne.Pour d’autres, ces résultats doivent être interprétés avec précaution. «Le rapport d’Ecoplan mentionne l’évolution de la taille de l’économie, mais pas de la richesse par habitant. L’accroissement du PIB par habitant n’a été que de 0,39% entre 2007 et 2023, ce qui est très peu», observe Reiner Eichenberger, professeur d’économie à l’Université de Fribourg et soutien de l’initiative. Pour lui, la croissance démographique fait croître artificiellement la taille de l’économie suisse, mais reste sans effet majeur sur sa productivité. Les opposants rappellent que l’immigration participe à rajeunir la population et que restreindre les entrées conduirait à accélérer le vieillissement de la société. «Ce n’est pas seulement un problème pour le ratio actifs-retraités. La capacité d’une économie à innover, et donc à améliorer sa productivité, dépend notamment de l’âge moyen», soutient Marco Taddei.
«Une résiliation des bilatérales engendrerait un recul de 4,9% du PIB, soit une perte sèche de 2500 francs par habitant.»
Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse, opposé à l’initiative
Dégringolade
En cas de résiliation des bilatérales, le PIB pourrait reculer de 4,9% d’ici à 2045, prévoit l’institut Ecoplan.
Attractivité
Le taux de croissance moyen de la population suisse entre 2014 et 2024 a atteint 0,97% par an, soit le sixième plus élevé d’Europe.
«L’accroissement de la richesse par habitant en Suisse n’a été que de 0,39% entre 2007 et 2023, ce qui est très peu.»
Reiner Eichenberger, professeur à l’Université de Fribourg, favorable à l’initiative
3. Main-d’œuvre en berne
L’une des raisons de la dépendance actuelle de l’économie suisse à l’immigration tient à la difficulté de trouver de la main-d’œuvre locale. Le nombre de chômeurs (environ 220 000 en 2024) ne suffit pas pour compenser la pénurie de main-d’œuvre (environ 430 000 postes en 2035) qui fera suite aux départs à la retraite des baby-boomers, selon une étude réalisée par l’Université de Genève sur mandat de la FER. Pour le conseiller national UDC Nicolas Kolly, la solution à la pénurie de main-d’œuvre passe notamment par un renforcement de l’apprentissage et des métiers manuels. Lui-même mécanicien avant de devenir avocat, le Fribourgeois a lancé un postulat en ce sens au parlement. «L’intelligence artificielle transformera profondément les besoins des entreprises. En tant qu’avocat, je suis convaincu que nous aurons besoin de moins de juristes à l’avenir, par exemple.» La solution? «Revaloriser l’apprentissage et les métiers manuels.» L’élu préconise une meilleure utilisation des deniers publics destinés à la formation, mais aussi un effort des employeurs. «Il faut notamment rendre les salaires plus attractifs et recruter en Suisse. Pendant que certains employeurs préfèrent aller chercher de la main-d’œuvre à l’étranger, de nombreux résidents ne trouvent pas de travail.»
Un discours qui ne convainc pas Catherine Lance Pasquier. «Selon l’étude que nous avons mandatée, les PME mettent généralement plus de temps à automatiser leurs processus opérationnels. En cas de pénurie de main-d’œuvre aggravée, l’écart se creuserait entre celles qui peuvent se permettre de recourir massivement à l’automatisation et les autres.»
4. Mise en œuvre floue
Les initiants rappellent que l’accroissement démographique exerce une pression considérable sur les infrastructures et le logement. «Nous ne nions pas le problème. Mais l’initiative ne propose strictement aucune mesure concrète en la matière», souligne Catherine Lance Pasquier. Le texte s’en prend d’abord à l’asile, aux personnes admises à titre provisoire et au regroupement familial, allant même jusqu’à nommer le Pacte mondial des Nations unies sur les migrations. A titre de comparaison, depuis 2009, seulement 1,41% de l’accroissement démographique est imputable aux personnes «admises à titre provisoire», contre environ 65% pour la libre circulation avec l’UE. Pourquoi donc s’en prendre à un phénomène statistiquement marginal? «A travers cette initiative, l’UDC cherche aussi à imposer son propre programme, répond le professeur Reiner Eichenberger. Mais la manœuvre a le mérite d’obliger le Conseil fédéral à se pencher sérieusement sur la question de la libre circulation. En cas de oui le 14 juin, il existe plusieurs moyens de mettre l’initiative en œuvre. Pour ma part, je suis opposé aux contingents, mais favorable à l’introduction d’une taxe de séjour prélevée à la source. Cela permettrait de corriger la surattractivité de la Suisse pour les ressortissants européens, sans alourdir la charge administrative des entreprises.»