Loin de l’agitation géopolitique, le président de la Confédération, Guy Parmelin, et son négociateur en chef Roger Gschwend mènent discrètement des négociations commerciales avec la Chine. Quatre rencontres ont déjà eu lieu, la dernière en mars. «Les négociations sont bien avancées, déclare un porte-parole du Seco. Elles ont débuté en 2024, l’année du Dragon selon le calendrier chinois, et la prochaine réunion est prévue cet été. Dans le meilleur des cas, ces négociations pourraient aboutir cette année.»
L’objectif est ambitieux, Pékin doit réduire «si possible à zéro» tous les droits de douane industriels pertinents pour la Suisse. Le contexte est favorable. Les Etats-Unis se barricadent derrière leurs tarifs, l’UE érige de nouveaux obstacles aux exportations d’acier. Dans ce contexte, un libre-échange élargi avec la Chine apparaît comme une alternative pertinente.
Guy Parmelin a informé la commission parlementaire compétente en avril. Les représentants de l’économie se sont montrés satisfaits. Mais la résistance s’organise. En effet, le PS a annoncé un référendum si l’accord ne se renforçait pas sur les droits de l’homme, l’environnement et l’interdiction des marchandises issues du travail forcé. Des ONG entendent également s’y opposer. Le Seco assure que l’accord contient des dispositions de durabilité «qui seront renforcées». Les détails restent pour l’heure secrets.
La Suisse a plus à gagner
Selon les experts, la Chine a peu à gagner de cet accord, la Suisse étant déjà plus ouverte aux importations chinoises que n’importe quel autre pays européen, puisqu’elle a supprimé tous ses droits de douane sur les produits industriels. Pour Pékin, l’accord serait surtout un signal géopolitique, pour montrer que, «contrairement aux Etats-Unis, elle s’intéresse au libre-échange fondé sur des règles», explique Stefan Brupbacher, directeur de Swissmem. L’économie suisse, elle, a bien plus à y gagner. «La charge douanière d’environ 10% sur les machines-outils suisses de haute précision est particulièrement douloureuse», souligne-t-il. L’industrie veut aussi voir disparaître les obstacles bureaucratiques, afin de renforcer son avantage concurrentiel face aux pays de l’UE, dépourvus d’accord. Parmi les principaux produits exportés vers la Chine figurent machines, montres et produits pharmaceutiques, pour quelque 16 milliards de francs par an.
Une concurrence qui s’intensifie
Le soutien de Swissmem n’en est pas moins surprenant puisque l’industrie chinoise exerce désormais une pression massive sur les entreprises suisses et européennes. De janvier à avril, les Suisses ont acheté plus de voitures BYD que de Tesla. Dans le solaire, la Chine détient environ 90% du marché mondial, avec des coûts de production inférieurs de 35% à ceux de l’Europe selon l’AIE, grâce à des prix de l’énergie et des salaires plus bas, et à des subventions d’Etat massives depuis 2011. De ce fait, depuis 2024, le Conseil fédéral a renoncé à soutenir l’industrie solaire nationale. Le phénomène touche aussi la construction mécanique. L’entreprise genevoise LEM, fabricant de composants de mesure pour l’automobile et le ferroviaire, a vu son cours de bourse chuter de 80% depuis 2021, rattrapée puis dépassée par la concurrence chinoise. Bühler, Georg Fischer et Givaudan subissent eux aussi cette pression. «La Chine est à la fois un marché indispensable et un concurrent de plus en plus puissant», résume Stefan Brupbacher.
«La Chine est à la fois un marché indispensable et un concurrent de plus en plus puissant.»
Stefan Brupbacher, directeur de Swissmem
Des niches pour survivre
Des opportunités subsistent dans les segments hautement spécialisés. Pour Ems-Chemie par exemple, la Chine est son deuxième marché et celui qui croît le plus vite. «Nos clients nous disent que nous sommes plus rapides que les Chinois et travaillent avec nous de manière stratégique parce que nous sommes innovants, explique la CEO, Magdalena Martullo-Blocher. Rapidité et innovation sont les maîtres mots. C’est la fameuse «China Speed», qui est vraiment la seule façon de remporter des contrats en Chine.»
Sulzer, le groupe technologique de Winterthour, produit dans quatre usines en Chine et y réalise 20% de son chiffre d’affaires. Sa CEO, Suzanne Thoma, plaide pour «un partenariat éclairé» et rejoint ainsi la vision du premier ministre canadien, Mark Carney, pour lequel «les puissances économiques intermédiaires doivent renforcer leurs réseaux et défendre les principes du commerce mondial». Sulzer a même remporté l’an dernier un procès en contrefaçon de brevet devant un tribunal chinois. «Un signe encourageant pour la sécurité juridique», note Suzanne Thoma.
Le fabricant de systèmes d’injection Ypsomed produit désormais en Chine pour le marché local, ce qui lui assure un traitement égal lors des appels d’offres publics. Son CEO, Simon Michel, s’inquiète du référendum annoncé par le PS. «En votant non, la Suisse perdrait la face aux yeux des Chinois.» Se frotter au dragon ne serait guère prometteur. Comme le veut la mythologie chinoise: le dragon détermine les saisons et les récoltes.