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Technologie: la Suisse doit-elle choisir entre Washington et Pékin?

La technologie est devenue le nouveau terrain de la rivalité géopolitique mondiale. Régulation, sanctions et investissements servent désormais d’instruments de puissance brute. Face à une Amérique plus interventionniste et à une Chine en pleine accélération, la Suisse, historiquement neutre, se retrouve à la croisée des chemins. Devra-t-elle bientôt choisir son camp?

Pete Hegseth
Le secrétaire à la Défense américain, Pete Hegseth (au premier plan), n’a pas supporté que le CEO d’Anthropic, Dario Amodei, refuse l’utilisation militaire de l’IA Claude. Les sanctions n’ont pas tardé à s’abattre sur l’entreprise californienne. KEYSTONE/AP/REBECCA BLACKWELL

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La décision récente de l’administration américaine de placer le laboratoire d’intelligence artificielle Anthropic sur une liste noire fédérale a provoqué une onde de choc. Officiellement, la mesure évoque un risque pour la chaîne d’approvisionnement. En réalité, elle intervient après un différend sur l’utilisation de ses modèles d’IA pour certaines applications militaires. Pour la Suisse, le signal est clair: même un partenaire technologique de premier plan n’est pas à l’abri des foudres de Washington.

L’affaire Anthropic: Amodei vs Trump

Le CEO, Dario Amodei, attaque Washington. Le 9 mars 2026, Anthropic a déposé plainte contre le Pentagone après la résiliation d’un contrat de 200 millions de dollars et son placement sur liste noire. En cause: son refus de lever deux lignes rouges, le ciblage létal autonome et la surveillance de masse de citoyens américains. Donald Trump avait tranché sur Truth Social: «Jamais une entreprise «woke» ne dictera à notre armée comment gagner!»

Une «guerre technologique froide»

Pour plusieurs spécialistes, cet épisode illustre une évolution plus profonde. John Plassard, associé chez Cité Gestion, parle d’une «guerre technologique froide» où sanctions, contrôles d’exportation et listes noires deviennent des instruments de puissance. Charles-Henry Monchau, CIO de la Banque Syz, estime lui aussi que l’affaire crée un précédent. Des outils réglementaires conçus pour des adversaires étrangers peuvent désormais servir de levier dans des différends politiques ou commerciaux, y compris au sein du bloc occidental.

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Khaled Louhichi, responsable de la recherche financière chez Mirabaud Wealth Management, rappelle que les technologies critiques comme l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou les infrastructures numériques sont désormais au cœur de la compétition géopolitique, rendant la neutralité technique de plus en plus illusoire.

L’administration américaine fait-elle le jeu de la Chine?

Pour certains analystes, l’interventionnisme de Washington pourrait produire un effet paradoxal. En créant de l’incertitude réglementaire, les Etats-Unis risquent d’éroder la confiance dans leur propre écosystème. Charles-Henry Monchau souligne que le blacklistage d’un laboratoire d’IA américain envoie «un signal troublant au marché mondial», montrant que les partenaires technologiques sont devenus vulnérables aux pressions politiques domestiques.
John Plassard partage ce diagnostic: «Lorsque l’environnement réglementaire devient imprévisible, investisseurs et entreprises cherchent naturellement des alternatives plus stables.» La Chine tente précisément de tirer parti de cette instabilité; elle investit massivement dans l’IA, la robotique et les technologies industrielles avancées. Selon Charles-Henry Monchau, elle est déjà leader dans plusieurs domaines appliqués, notamment les drones, les véhicules électriques ou certaines applications industrielles de l’IA. Les progrès de laboratoires comme DeepSeek illustrent cette dynamique où l’innovation peut désormais venir d’approches plus efficientes et pas uniquement de la puissance de calcul brute contrôlée par les Américains.

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La neutralité suisse sous pression

Dans ce contexte, la question de la neutralité technologique se pose pour la Suisse. Peut-elle réellement rester en dehors de cette rivalité binaire? La tâche devient ardue dans un monde structuré autour de blocs technologiques incompatibles.
Pour John Plassard, certains choix d’infrastructures pourraient à terme rapprocher le pays d’un écosystème dominant, même si la Suisse tente de conserver son rôle de plateforme de coopération scientifique. Khaled Louhichi estime également qu’un pays ouvert ne peut pas totalement ignorer ces dynamiques, mais qu’il peut conserver une approche pragmatique en restant ouvert aux innovations tout en évoluant naturellement dans l’écosystème occidental.
La réflexion diffère toutefois entre l’Etat et les entreprises. Les autorités doivent intégrer des considérations de souveraineté et de sécurité nationale, tandis que les entreprises privilégient l’efficacité. Charles-Henry Monchau observe que les sociétés suisses adoptent généralement les solutions les plus compétitives et interopérables, souvent issues des grandes plateformes américaines, créant de fait une dépendance structurelle.

Le dilemme de la souveraineté numérique

Ces tensions apparaissent dans des choix très concrets. Le projet du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) d’adopter le logiciel médical américain Epic Systems a relancé le débat sur la souveraineté numérique. Ce cas d’école illustre le fossé entre l’aspiration à l’indépendance et la réalité du marché.

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Pour Grégoire Barbey, auteur et journaliste cyber au Temps, cette question s’inscrit dans une tendance plus large: la concentration du pouvoir technologique. «Quelques entreprises contrôlent désormais plusieurs couches critiques des systèmes d’information, ce qui renforce les dépendances.»
Derrière la question de la maîtrise des technologies, il y a surtout un enjeu de domination culturelle. Les Etats-Unis en sont parfaitement conscients et ne font plus mystère de leur approche impérialiste en matière numérique, souligne le journaliste. «La manière dont ces technologies sont conçues reflète une certaine vision du monde, précise-t-il. Lutter contre les dépendances est aussi une façon de préserver la diversité des approches.»

Le rôle décisif du capital

Au-delà de la géopolitique, l’investissement joue un rôle de filtre. En effet, attirer les investisseurs et leurs capitaux est un accélérateur primordial dans cette course. Les Etats-Unis conservent un avantage considérable grâce à la profondeur de leurs marchés financiers. La Chine offre des opportunités, mais dans un environnement plus opaque. Charles-Henry Monchau souligne que l’IA chinoise progresse rapidement, tandis que John Plassard rappelle que les tensions exigent «une sélection très rigoureuse» des investissements. Khaled Louhichi partage cette prudence: «Certaines opportunités existent, notamment dans les technologies industrielles ou les batteries, mais l’accès à ces marchés reste plus complexe pour les investisseurs internationaux.»

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Diversifier pour ne pas subir

Pour la Suisse, la stratégie la plus réaliste reste la diversification. Charles-Henry Monchau plaide pour éviter toute dépendance exclusive à un seul écosystème. John Plassard insiste sur l’importance de rester au cœur des flux d’innovation, quel que soit leur point d’origine.
Selon Khaled Louhichi, l’atout principal du pays reste sa propre capacité d’innovation. Son écosystème académique et sa stabilité institutionnelle lui permettent de rester un hub capable d’intégrer les technologies de pointe tout en filtrant les risques. Dans un monde où la technologie devient un instrument d’expression idéologique, la Suisse devra naviguer entre ouverture et pragmatisme pour ne pas devenir le simple satellite d’une puissance majeure.

Dépendance suisse

85% des entreprises helvétiques utilisent des infrastructures cloud américaines (Azure, AWS, Google), limitant la souveraineté.

Le tour de force DeepSeek

Le modèle chinois DeepSeek-R1 n’avait coûté que 294 000 dollars à entraîner, soit le prix d’une Porsche 911.

207 millions

C’est le prix à payer par le CHUV et 11 hôpitaux vaudois pour adopter le logiciel américain Epic et numériser leurs données.

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