Plus de deux tiers des jeunes choisissent le CFC à l’issue de leur scolarité obligatoire. Mais, ces trente dernières années, l’attrait de l’apprentissage ne cesse de diminuer. Cette évolution est particulièrement marquée dans les cantons de Vaud et de Genève, où la proportion de jeunes optant pour le gymnase dépasse les 50%. Craignant pour la pérennité de la formation duale, certains appellent à agir, mais sans vraiment préciser par quel moyen. Une recette déjà appliquée dans plusieurs cantons alémaniques, dont Glaris et Saint-Gall, consiste à limiter le nombre d’entrées au gymnase. La méthode est efficace, mais elle revient à détourner le regard des éventuelles causes de l’érosion de l’intérêt des jeunes pour la filière professionnelle.
Gymnase ou apprentissage?
En moyenne nationale, près de deux tiers des jeunes optent pour un apprentissage, selon l’Office fédéral de la statistique. Mais cette part diminue d’année en année. Entre 1990 et 2023, les filières académiques ont gagné en importance, passant de 23,3 à 34,4% des choix de formation postobligatoire. Parallèlement, l’apprentissage est passé de 76,7 à 65,7%, soit un recul d’environ 0,33 point par an en moyenne. Lors de la rentrée 2023-2024, le gymnase a été particulièrement prisé à Genève (62,3%), dans le canton de Vaud (54,9%), à Bâle-Ville (49,1%) et au Tessin (43,5%). «Enchaîner boulot et dodo»
Entre gymnasiens et apprentis, les conditions-cadres divergent considérablement. Chaque semaine, un apprenti passe environ une fois et demie plus de temps sur son lieu de travail (ou en cours) qu’un gymnasien en classe. La durée des congés est aussi sans commune mesure: 13 à 15 semaines par an en filière générale, contre un minimum légal de cinq semaines pour les candidats au CFC âgés de moins de 20 ans. Certains apprentis ne s’en cachent pas: le passage de l’école à l’apprentissage est rude. Agée de 17 ans, Norah suit sa dernière année de CFC de cuisinière dans le canton de Fribourg. Cas particulier, son employeur ferme 14 semaines par an. «Pour compenser, je dois travailler six jours d’affilée une semaine sur deux. C’est un rythme très soutenu pour quelqu’un de mon âge. Je passe mon temps libre à me reposer.» La jeune Fribourgeoise a dû renoncer à ses hobbys. «J’étais monitrice de ski dans la région, mais j’ai vite compris que je devrais mettre fin à cette activité. En fait, j’ai parfois eu l’impression que ma vie se résumait à enchaîner boulot et dodo.»
Aline, 15 ans, est entrée il y a peu en première année d’apprentissage de pâtisserie, dans le même canton. Une activité qu’elle affectionne depuis toute petite. Conformément aux horaires de son entreprise, elle doit travailler les samedis et a congé les lundis. «Entre la durée de la semaine de travail, les week-ends décalés et les cours, la transition de l’école à l’apprentissage a été un gros chamboulement, glisse-t-elle. C’est devenu plus compliqué de voir mes amies. Beaucoup sont d’anciennes camarades de classe qui ont choisi l’école de culture générale. Leurs horaires sont nettement plus alignés et moins chargés que les miens. Forcément, je me sens un peu pénalisée.»
Les cas de Norah et d’Aline n’ont rien d’inhabituel. En 2025, une étude réalisée par WorkMed, entreprise spécialisée dans la santé au travail, brossait un tableau mitigé de la vision des jeunes vis-à-vis du CFC. «Environ 60% d’entre eux s’inquiétaient d’une surcharge de travail, de longues journées et de vacances plus courtes, ou d’un éventuel manque de compréhension de leurs difficultés personnelles.»
Interrogée sur ces résultats, l’Union patronale suisse (UPS) tempère et rappelle les éléments positifs qui sont ressortis de l’étude de WorkMed. «La situation de certains jeunes est préoccupante mais le rapport montre aussi que 80 à 90% des apprentis déclarent qu’ils se portent «plutôt bien» ou «très bien» durant leur apprentissage, qu’ils le trouvent passionnant et qu’ils sont fiers de travailler dans leur entreprise formatrice», souligne Marco Taddei, responsable romand de l’UPS.
Travail le jour et révisions le soir
Mais, à en croire les apprentis que nous avons rencontrés, la charge de travail reste lourde à porter. Même pour les plus motivés, suivre les cours et réviser en parallèle du travail en entreprise constitue une tâche ardue. «Avec seulement cinq semaines de congé et des semaines de plus de 40 heures, c’est difficile de trouver le temps de se préparer aux examens», témoigne Maxime, apprenti ferblantier de 26 ans. En quatrième année d’apprentissage, le Neuchâtelois se dit épanoui dans son métier. «Je suis désormais autonome. Je peux même enseigner les ficelles du métier aux nouveaux arrivants. Mais le manque de temps à l’approche des examens reste un gros bémol. Travailler la journée puis réviser le soir et les week-ends, c’est épuisant. Les employeurs devraient envisager de libérer du temps pour que leurs apprentis puissent se préparer dans de bonnes conditions», dit Maxime. Un avis partagé par l’apprentie cuisinière fribourgeoise Norah. «Je ne me rendais pas compte de la charge que représenteraient les cours en plus des heures de travail. J’ai songé plusieurs fois à renoncer.» Débats en vue sous la coupole
En 2025, la question du temps libre des apprentis a fait son entrée dans l’arène politique. Le syndicat Unia a lancé une pétition en ligne réclamant huit semaines de vacances. Le texte a récolté plus de 175 000 signatures. «Ce succès montre qu’il ne s’agit pas d’une lubie syndicale mais d’un réel besoin exprimé par les apprentis eux-mêmes», constate Félicia Fasel, secrétaire nationale pour la jeunesse d’Unia. A Berne, une quarantaine de parlementaires, issus de la gauche, du Centre et des Vert’libéraux, ont cosigné une motion visant à accorder une semaine de congé supplémentaire aux apprentis. Le minimum légal passerait de cinq à six semaines pour les moins de 20 ans. En novembre 2025, le Conseil fédéral a recommandé le rejet de la motion. Du côté des représentants des entreprises, l’Union patronale suisse et la Fédération romande des entreprises se sont prononcées contre les deux propositions. «Il s’agirait d’une généralisation inscrite dans la loi. Cela ne correspond pas au modèle suisse, qui repose sur le partenariat social», disent-elles à l’unisson. Responsable romand de l’UPS, Marco Taddei ajoute que la formule proposée par Unia ne tient pas compte des besoins des employeurs. «Pour que les entreprises jouent le jeu, il faut qu’elles y trouvent leur compte. Sur trois ans d’apprentissage, l’ajout de trois semaines de vacances obligatoires par an représenterait une perte moyenne d’environ 9000 francs.»
Certaines conventions collectives de travail prévoient un nombre de semaines de congé supérieur au minimum légal: six semaines dans la construction ou sept semaines dans certaines entreprises de l’hôtellerie-restauration. En 2024, le Groupe vaudois des entreprises de maçonnerie et de génie civil a lancé un projet pilote offrant dix semaines de vacances en première année d’apprentissage. Une solution censée répondre à la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur. «La formation duale fait le succès du modèle suisse. Pour la préserver, il faut l’adapter aux temps qui changent», soutient Jean-Luc Jaquier, directeur de l’entreprise Dénériaz, qui participe au projet pilote. Lors de la rentrée 2025, près de 6400 places d’apprentissage restaient à pourvoir, signe que le rapport de force semble plutôt défavorable aux employeurs.