Stratégie territoriale

Crans-Montana: une ville à la montagne en quête d’un nouveau souffle

Moins dépendante du tourisme, la cité alpine axe ses efforts sur l’éducation, la santé et la finance durable. En août, un futur sommet économique viendra ancrer cette vision responsable. Le manque de logements freine l’élan entrepreneurial de la station.

Sophie Marenne

L’entrepreneur Touradj Ebrahimi
L’entrepreneur Touradj Ebrahimi déplore avoir dû délocaliser sa start-up de Crans-Montana vers le canton de Vaud, faute d’espace pour la faire croître à long terme. Ce professeur de l’EPFL veut maintenir une relation étroite avec les acteurs locaux et voit en la commune «un lieu privilégié pour l'implantation d'entreprises». Fred Merz/Lundi 13 pour L'illustré

Publicité

Le drame survenu au passage de l’an neuf, l’incendie du bar Le Constellation, affecte l’économie des trois communes réunies Crans-Montana, Icogne et Lens. L’impact pèse surtout sur les commerces locaux. Sur place, on évoque une baisse d’activité dans le commerce de détail et les boutiques «malheureusement encore plus alarmante» que les premiers échos parus dans la presse.
Depuis la création du service de la Promotion économique en 2018, Rafal Hys travaille à attirer des entreprises dans la cité alpine. «Plus d’une vingtaine s’y sont installées en deux ou trois ans grâce à notre stratégie de marketing territorial, à l’origine axée sur l’innovation.» Les étudiants de l’Ecole polytechnique de Lausanne (EPFL) y ont trouvé un banc d’essai, que ce soit le train Hyperloop, la fusée de la Rocket Team ou le camp spatial Asclepios.
Reconnue comme terre de start-up, l’Association des communes de Crans-Montana (ACCM) a vu cette image consolidée par un congrès sur les réalités virtuelles, en 2018 et en 2019, ainsi que par le centre d’innovation Spark de l’école de management hôtelier Les Roches. Depuis son lancement fin 2020, cet incubateur a accueilli une vingtaine de jeunes pousses, dont des spin-off créés par les 16 000 alumni, Empatik et son logiciel d’analyses des aptitudes de communication ou le portail de pourboire numérique TackPay, par exemple.

Contenu Sponsorisé

«Nous faisons évoluer le projet pour faire de Spark un véritable observatoire de l’innovation dans l’industrie de l’accueil», explique Francesco Derchi, arrivé il y a un an en tant que professeur associé. Spark a aussi tenu son premier congrès mi-avril, le Start-up Summit, qui a attiré 200 participants.

Réflexions en cours

Le drame du Nouvel An pousse l’ACCM à repenser son marketing territorial. Une campagne promotionnelle et un site web dédié ont d’ailleurs été mis hors ligne, vu la sensibilité de la situation. «Des réflexions sont menées pour voir ce que nous mettrons désormais en lumière, aux côtés de l’éducation et du médical. Ces segments sont porteurs car anticycliques, sans dépendance au franc fort ou au soleil», avance le délégué Rafal Hys. Le territoire compte un peu moins de 500 enseignants, grâce aux établissements des Roches et à la Regents School, et autant de professionnels de la santé au sein des cliniques bernoise, lucernoise et genevoise.
Les trois communes, qui comptent jusqu’à 60 000 habitants en haute saison hivernale, en abritent environ 16 000 à l’année. Les bars et restaurants engagent un peu plus de 700 saisonniers par an, privilégiant les CDI. «C’est différent d’autres communes de montagne», précise Rafal Hys. L’économie se profilerait comme celle d’une «vraie ville proche de la nature et des sports d’hiver», plutôt que celle d’une station de ski.

Publicité

Le territoire s’émancipe de sa dépendance touristique

L’impact de la tragédie sur le tourisme a été évalué par Crans-Montana Tourisme. Si la saison hivernale 2025-2026 affiche une croissance globale des nuitées de 8,7%, le drame a provoqué un recul ponctuel de 13,2% en janvier et février. Cette baisse immédiate, ressentie surtout par l’hôtellerie et les commerces, a été compensée par la fidélité des propriétaires de résidences secondaires, permettant de stabiliser la fréquentation totale.
Selon les données de l’Observatoire macroéconomique de l’ACCM, le PIB de 515 millions de francs des communes réunies est toujours moins dépendant du tourisme au fil des ans. En 2023, les parts de l’hôtellerie et de la restauration n’étaient que de 5,50% et de 5,28% respectivement, contre 15,16% pour l’enseignement et 11,32% pour la santé.
Certains projets hôteliers pourraient toutefois doper l’économie de l’accueil. Fin janvier, L’Agefi estimait à 1,6 milliard de francs le volume total d’investissement dans de futurs complexes hôteliers: le gigantesque Aminona de Sergei Polonsky, l’hôtel du Guépard porté par Christian Constantin dont les fondations ont été creusées, ainsi que les futurs bains thermaux, paralysés par des oppositions.

En rupture avec la Place genevoise

Vu cette proximité avec la nature, la finance durable serait un segment sur lequel axer les efforts. Une transition vers l’impact investing est déjà incarnée par des figures locales. Yves Carnazzola, ancien de la finance traditionnelle, a opéré un virage à 180° en installant sa start-up AxessImpact à Icogne. La société développe un système d’exploitation pour des projets liés à la nature: fermes régénératives, sylviculture ou gestion des déchets. L’entrepreneur dit avoir trouvé, à 1500 mètres d’altitude, un «écosystème entrepreneurial connecté», mais surtout la possibilité «d’une vision moins genevo-centrée».
Même constat pour Guillaume Taylor. Après avoir cofondé l’association Sustainable Finance Geneva en 2008 et la société d’investissement à impact Quadia en 2010, cet ancien gérant de fortune a quitté la Cité de Calvin pour le Valais en 2016. «Le Haut-Plateau m’a offert la déconnexion nécessaire pour m’extraire des habitudes de la place financière et reconstruire un modèle fondé sur l’action concrète», témoigne celui qui conseille aujourd’hui des fondations comme Montagu, la Tour du Valat, le BACoMaB, Margherita de Sofia de Meyer et ÂME du cinéaste Abderrahmane Sissako.

Publicité

Dans cette optique de durabilité, un sommet économique devrait se tenir à Crans-­Montana les 29 et 30 août. «Non pas un événement de prestige déconnecté, mais un rendez‑vous à taille humaine, orienté sur les enjeux contemporains tels que la transition, la gouvernance territoriale et l’innovation, pour projeter la station dans un avenir crédible et responsable», évoque pour la première fois Raymond Loretan, président du Club diplomatique de Genève. Pour le Valaisan, le but n’est pas d’opposer économie et mémoire du drame, mais au contraire de «recréer de la confiance par des projets sobres, exigeants et porteurs de sens».

Réalité foncière peu enviable

Epine dans le pied de la cité alpine: le taux de vacance des logements s’établit à 0,7% pour la commune de Crans-Montana. «Et nous sommes loin de la détente», déplore le délégué. Ses collègues et lui cherchent donc plutôt à attirer «des micro-sociétés» sur le Haut-­Plateau, soit des personnalités de l’économie «attirées par notre cadre et le confort pour leur famille», et qui n’aient besoin ni de grande surface, ni d’équipement industriel.
La saturation immobilière touche aussi les bureaux et pousse des start-up hors du territoire, à l’image de RayShaper. «Il y a deux ans, le propriétaire de nos locaux nous a informés de la vente du bâtiment», raconte Touradj Ebrahimi, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et fondateur de la société d’imagerie ultra-haute définition.

Publicité

Née à Crans-Montana en 2019, RayShaper a transféré ses activités dans le canton de Vaud en attendant une solution. Sans succès malgré le soutien de nombreux acteurs locaux. «Impossible de trouver des bureaux adaptés à une implantation à long terme» à des conditions viables, déplore l’expert du traitement d’images. Le déménagement officiel du siège est en cours. Touradj Ebrahimi tient à préciser que ce choix ne remet pas en cause le potentiel des lieux.
Pour répondre à ce défi, l’ACCM mise sur le projet Pelicolli X d’ici à 2030. Ce centre d’innovation situé à la sortie du funiculaire devrait abriter bureaux, accélérateurs et hôtels. «De quoi générer 400 emplois à l’année», assure Rafal Hys, tout en soulignant l’urgence de créer en parallèle des «logements abordables» pour ces travailleurs. La tragédie pourrait toutefois peser sur l’agenda du projet, alors que le plan de quartier doit encore être réévalué.
L'article a été modifié le 12 mai 2026, car il indiquait un total de 1 600 alumni pour l'école de management hôtelier Les Roches. Le décompte exact s'élève à 16 000 anciens élèves.
A propos des auteurs
Sophie Marenne
Sophie Marenne
Après des débuts en radio et un focus sur les droits humains, Sophie Marenne a pivoté vers l’actu économique par une expérience en presse luxembourgeoise. En Suisse, elle décrypte les tendances technologiques, l'information financière et les parcours d'entrepreneur·e·s, d’abord pour L’Agefi et maintenant pour Ringier, toujours à l'affût des histoires inattendues qui façonnent le monde des affaires.

Publicité