«Des pompes funèbres 100% féminines, j’en suis fière aujourd’hui»
De la crainte à la gestion de la mort, Sarah Joliat a 20 ans d’expérience dans le métier. Son entreprise veveysanne, les Pompes funèbres du Léman, se charge de près de 200 décès par an.
«Une vue peut parfois tout changer. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie. J’avais la conviction que je n’étais pas faite pour l’école et j’ai rapidement abandonné un apprentissage de boulangère-pâtissière, après trois mois, puis un autre de sommelière, au Grand Hôtel des Bains à Yverdon. J’ai tenté les Beaux-Arts à Vevey, où j’ai été recalée, puis à Sierre, où j’ai tenu une année. En parallèle, j’enchaînais les boulots dans des restaurants, dans un centre d’appels Swisscom, dans une boîte de nuit lausannoise. Au début de ma vingtaine, le balcon de mon appartement donnait sur un entrepôt de cercueils. C’était interpellant d’en voir autant alignés, cela m’a poussée à m’informer sur ce secteur.
En consultant un portail de métiers, j’ai découvert que croque-mort ne nécessitait pas de CFC. Parfait! Après de longues recherches, j’ai trouvé un stage en 2005, dans une petite entreprise de pompes funèbres à Montreux.
Un détail: j’avais une peur bleue de la mort (rires). Une peur renforcée par un croque-mort qui garait souvent son corbillard devant le bistrot de mon village. Pourtant, ma première levée de corps dans un EMS s’est bien passée. J’avais 24 ans, et je me suis sentie à ma place. La deuxième fut plus compliquée. Je me rappelle avoir dû enlever les boucles d’oreilles d’une défunte dont le corps commençait à se décomposer.
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Mon employeur m’a rapidement fait confiance, je tenais la boutique en son absence. Mais, assez vite, j’ai ressenti le besoin de faire les choses à ma manière, en dehors des carcans du métier. En 2011, j’ai fondé les Pompes funèbres du Léman avec un associé, à l’époque mon compagnon, qui venait du secteur des soins infirmiers. Notre premier achat: un corbillard d’occasion acheté pour 500 francs sur Ricardo, si vétuste qu’il n’a tenu que six mois. Nous disposions alors d’un local modeste à Vevey, d’un garage pour le corbillard et d’un stock réduit de trois cercueils.
Faire sa place dans un secteur dominé par des dynasties de pompes funèbres n’était pas évident. Mais un peu de chance nous a souri: après six mois d’existence, un concurrent de Corseaux est décédé et sa veuve nous a proposé de reprendre le carnet d’adresses, le corbillard, les prévoyances et les locaux. Cela nous a assuré une belle visibilité.
En 2018, j’ai obtenu le brevet fédéral d’entrepreneur de pompes funèbres. Même si je connaissais déjà les ficelles du métier, je voulais crédibiliser l’entreprise. Certains confrères nous voyaient comme des guignols, car nous ne respections pas les codes des pompes funèbres. Nous portions des jeans et j’étais une femme dirigeante, ce qui était rare.
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Après le départ de mon associé, je voulais éviter d’engager une femme, notamment en raison de la force physique exigée pour manipuler et transporter les corps. Une première collègue s’est imposée, avec la poigne nécessaire, et pilote aujourd’hui notre antenne de Bussigny. Puis une autre pour les célébrations laïques, et notre équipe est aujourd’hui exclusivement féminine. Bien que cela n’ait pas été un choix délibéré, j’en suis fière aujourd’hui, dans ce milieu très masculin. Nous faisons cependant appel à des auxiliaires hommes, selon la taille des défunts.
Au fil des années, nous sommes passés de quatre décès par mois à une quinzaine. Cela reste modeste dans le secteur, certaines structures en gèrent le triple. Nous nous distinguons par nos services personnalisés. Récemment, nous avons transporté un défunt dans un corbillard orné d’une tête de mort, un choix fidèle à son image. Nous militons également pour l’humusation, la transformation du corps en humus.
J’ai toujours été à l’aise pour accompagner les familles en deuil, qui sont presque toujours extraordinaires. Evidemment, il y a encore des coups durs, un jeune de 16 ans décédé à Crans-Montana ou une connaissance partie avec Exit. Aujourd’hui, nous créons un jeu de cartes pour apprivoiser la mort, en parler avec son entourage... J’aurais apprécié un tel outil quand j’étais moi-même angoissée par la mort!»
Après des débuts en radio et un focus sur les droits humains, Sophie Marenne a pivoté vers l’actu économique par une expérience en presse luxembourgeoise. En Suisse, elle décrypte les tendances technologiques, l'information financière et les parcours d'entrepreneur·e·s, d’abord pour L’Agefi et maintenant pour Ringier, toujours à l'affût des histoires inattendues qui façonnent le monde des affaires.
Après des débuts en radio et un focus sur les droits humains, Sophie Marenne a pivoté vers l’actu économique par une expérience en presse luxembourgeoise. En Suisse, elle décrypte les tendances technologiques, l'information financière et les parcours d'entrepreneur·e·s, d’abord pour L’Agefi et maintenant pour Ringier, toujours à l'affût des histoires inattendues qui façonnent le monde des affaires.