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Ce natif de Bretagne se rend régulièrement à Londres pour le simple plaisir d’écouter le carillon de Big Ben. Dans son atelier, on peut y voir une photo en noir et blanc de la tour de Westminster, accrochée au mur. © G.Perret/Lundi13

Le chef d'orchestre de Bulgari

C’est un maître dans son art, un homme aux doigts magiques. Pascal Legendre est l’un des rares artisans à posséder le savoir-faire indispensable à l’élaboration des montres-bracelets à grandes sonneries, l’un des mécanismes les plus complexes que la haute horlogerie puisse offrir.

La surface de son établi n’est pas bien grande, peut-être y a-t-il juste la place d’y poser une page de journal. Et c’est, pour ainsi dire, tout son univers professionnel. Jour après jour, Pascal Legendre y est assis et, jour après jour, il y travaille avec, disposés devant lui, des roues dentées, des platines, des pignons, des timbres… Le voilà qui saisit tour à tour un burin, une pince, une loupe ou un tournevis. Depuis plus de vingt ans, c’est le même rituel et jamais il ne s’en lasse. Au contraire. «C’est tout simplement magique», dit-il.

Le cœur de Pascal Legendre bat pour tout ce qui produit de jolis sons – à condition que cela soit engendré par des engrenages, des roues ou des marteaux. Mais surtout, ses mains habiles font de lui un magicien capable de créer les mécaniques les plus fines. Ce natif de Bretagne est l’un des rares professionnels du pays à pouvoir concevoir de véritables bijoux «sonores» de la haute horlogerie, qu’on appelle «les grandes sonneries». Un art qu’il pratique avec passion au Sentier (VD), dans la manufacture de Bulgari, et à très petite échelle – cela prend entre trois mois et demi et quatre mois pour une seule pièce.

Une incroyable prouesse technique

«En principe, nous ne faisons rien d’autre que de construire des pendules à petite échelle, dit-il modestement. Et en gros, tout ce que nous faisons, c’est empiler de minuscules composants les uns sur les autres.» La phrase n’est certes pas entièrement fausse dans son essence, mais elle ne dit pas l’incroyable prouesse qu’exigent les grandes sonneries. Pas seulement dans l’empilement des plus de 1200 composants mais aussi, et surtout, parce que ce savoir-faire nécessite une immense expérience. «Lorsque j’étais un très jeune horloger, je n’aurais jamais osé m’y attaquer, avoue Pascal Legendre. Comme tous mes collègues, j’étais d’avis qu’il s’agissait là du véritable graal.»

L’Octo Roma Grande Sonnerie Calendrier Perpétuel de Bulgari, présentée au Grand Prix d’horlogerie 2019. © G.Perret/Lundi13

A raison. Cette haute complication ne pardonne aucune erreur. Si une pièce subit un petit dommage, peut-être parce que le maître était de mauvaise humeur ou voulait terminer trop précipitamment, le travail de plusieurs jours peut ainsi être perdu. «Il faut du temps et de la patience pour réaliser cette complication, ajoute Pascal Legendre. Souvent, je pose la même pièce encore et encore jusqu’à ce qu’elle tienne, dix fois, parfois même cent fois. La moindre imperfection dans la construction m’oblige à tout démonter et à tout recommencer.» Ajoutez à cela le fait qu’un nombre infini de paramètres s’influencent mutuellement et doivent être contrôlés minutieusement, une main sûre, des nerfs solides et un haut niveau de résistance à la frustration sont donc des conditions indispensables pour exercer un tel travail.

Petit retour en arrière. En 1994, le grand maître horloger Gérald Genta fit sensation en présentant sa Grande Sonnerie, la montre-bracelet la plus compliquée du monde et en quelque sorte la «mère» des modèles Bulgari actuels – la société de Gérald Genta fut vendue en 2000 à la marque romaine, qui fait maintenant partie du groupe LVMH. A l’époque déjà, cette montre des plus sophistiquées était équipée de quatre marteaux et de quatre timbres, ce qui permettait d’obtenir quatre tonalités différentes de sons et toutes sortes de mélodies.

L’intensité du son n’est pas notre première préoccupation, c’est plutôt la profondeur du son que nous recherchons.

Gérald Genta, créateur d’icônes horlogères telles que la Royal Oak d’Audemars Piguet, la Nautilus de Patek Philippe, l’Ingenieur SL d’IWC ou la Bulgari Bulgari, avait une fois de plus posé un jalon, la première montre-bracelet du monde à battre le carillon Westminster du célèbre Big Ben. Pas étonnant qu’une photo grand format en noir et blanc de la tour de Westminster de Londres soit accrochée dans l’atelier de Pascal Legendre. «Il faut absolument s’y rendre. Et de préférence à midi ou à minuit.» Il incline légèrement sa tête sur le côté, comme s’il devait se piquer les oreilles pour apprécier le son de la cloche. «Vous allez vous régaler», promet-il.

Des notes pour détailler les sons produits par une grande sonnerie. © G.Perret/Lundi13

Bulgari, il faut le dire, est une marque avec beaucoup d’italianité et de fortes racines romaines, mais son expertise horlogère est entièrement entre les mains de la Suisse et répartie sur trois sites. A Saignelégier (JU), où se concentre l’habillage, environ 80 personnes sont employées dans la production de boîtiers et de cadrans. A Neuchâtel, une centaine d’employés s’affairent à l’assemblage des montres tandis qu’au Sentier, on s’occupe de la production de tous les mouvements, du plus simple calibre à la grande sonnerie. La marque s’appuie sur les méthodes de production les plus modernes et sur le haut degré de polyvalence de ses employés. Au lieu d’une chaîne de montage, le travail s’organise en îlots ou en «pôles», qui ne sont pas dédiés à une tâche particulière mais contrôlent tous les processus. Ils peuvent ainsi être utilisés de manière flexible, en fonction des besoins. A noter qu’il est rare de voir une organisation aussi efficace dans cette industrie.

A la recherche du son parfait

Toutefois, le «département musical» de Pascal Legendre et de ses trois collègues est régi par des règles différentes. Ici, on travaille entièrement avec les méthodes traditionnelles de la haute horlogerie – tout est question de beauté et d’harmonie du son et, après tout, une grande sonnerie peut coûter 800 000 francs suisses. Voire plus encore.

Pascal Legendre observe les même rituels depuis plus de vingt ans, sur son petit établi, sans jamais se lasser. © G.Perret/Lundi13

Les timbres – il s’agit de timbres dits «de cathédrale», c’est-à-dire des timbres qui font le tour de la montre – sont au cœur de l’ouvrage et sont fabriqués dans l’entreprise. Il s’agit tout d’abord, bien sûr, de la recherche du son parfait, ce qui fait souvent l’objet de débats. Par exemple, fort ne signifie pas nécessairement beau, car un plus grand volume n’est souvent réalisable qu’au détriment de la richesse du son. Ou par une réduction de sa durée. Et au Sentier, on ne veut pas de tout cela, même si l’esprit du temps demande de plus en plus de sons forts. «L’intensité du son n’est pas notre première préoccupation, c’est plutôt la profondeur du son que nous recherchons», note Pascal Legendre. Le premier juge reste l’oreille de l’horloger. Même si un programme développé par l’EPFL offre désormais une aide précieuse pour la mise au point.

Quiconque veut sérieusement analyser ce que Pascal Legendre et ses trois collègues horlogers font dans leur atelier du Sentier doit au moins comprendre deux termes du lexique horloger, véritables points d’entrée de ce qui est fait ici. Premier terme: la répétition minute. Il s’agit d’une montre dotée d’un mécanisme de frappe à répétition, qui indique l’heure à la demande. En général, il faut actionner un levier placé sur le flanc du boîtier, activant de petits marteaux qui frappent des timbres et signalent ainsi les heures, les quarts d’heure et les minutes les uns après les autres. «Ting-ting-ting» veut dire qu’il est trois heures, si ce premier son est suivi de «ting-tang, ting-tang», ajoutez deux quarts d’heure, si un beau «tang-tang-tang-tang» retentit, la montre vient de sonner 3 h 34.

Deuxième terme: la sonnerie. Dans ce cas, l’heure est sonnée automatiquement «au passage» et non sur demande, comme une horloge d’église. La petite sonnerie sonne tous les quarts d’heure, les heures ne sont indiquées acoustiquement que lorsqu’elles sont pleines. En revanche, dans la grande sonnerie, plus compliquée, l’heure est toujours frappée, suivie du nombre de quarts d’heure qui se sont écoulés entre-temps. Et presque toujours, une grande sonnerie est aussi une répétition minute, ce qui vous permet de faire sonner l’heure exacte si nécessaire.

Dans les ateliers du Sentier, avec ses trois collègues du «département musical». Ici, tout est question de beauté. Après tout, une grande sonnerie peut coûter plus de 800 000 francs. © G.Perret/Lundi13

Au cours des vingt-cinq dernières années, seules 90 grandes sonneries ont été fabriquées chez Bulgari – preuve du caractère exceptionnel de ce travail. Bien que la répétition minute soit souvent considérée comme la reine de l’horlogerie, l’une des complications les plus difficiles et les plus complexes de toutes reste la grande sonnerie, estime Pascal Legendre. Notamment en termes d’approvisionnement en énergie. Dans le cas de la répétition minute, le propriétaire donne au mouvement la puissance nécessaire lors de l’actionnement du levier sur le flanc de la boîte – en d’autres termes, une énergie à 100% est toujours disponible. La sonnerie nécessite, quant à elle, un barillet séparé.

433 580 battements par an

Quant au problème de la fiabilité, il n’en est pas moins délicat. La percussion est déclenchée par une sonnerie, généralement avec plusieurs notes, et ceci 96 fois par jour. Une grande sonnerie de Bulgari produit 433 580 battements par an. Il n’est pas nécessaire d’être ingénieur pour se rendre compte que ce n’est pas une tâche triviale. D’autant plus que l’horloger ne doit pas se concentrer uniquement sur la partie acoustique, la grande sonnerie de Bulgari intégrant également un tourbillon et un calendrier perpétuel.

La grande pièce Octo Roma Grande Sonnerie avec calendrier perpétuel, tourbillon et phases de lune a été présentée l’année dernière au Grand Prix d’horlogerie. Une pièce maîtresse élaborée par Pascal Legendre. Comme toujours sur son établi, non loin de la photographie de Westminster. Et sur une surface à peine plus grande qu’une page de journal.