Ils aiment les bijoux contemporains et inversement. Ils sont deux, en couple, Christian Balmer et Ilona Schwippel, et leur boutique-galerie, rue Mercerie à Lausanne, se nomme Vice Versa. Une adresse spéciale. Un nom qui rayonne à l’international et la vitrine locale de créateurs que chérissent les connaisseurs de Londres, Paris, Munich, Tokyo ou New York. Leurs créations sont discrètement lovées à l’intérieur de la galerie, dans de grands cabinets stylés tout en tiroirs. Des tiroirs-vitrines où reposent les bijoux, bagues, pendentifs, parures d’oreilles, de cou et de poignet.

Mais pas de simples bijoux, tout un bestiaire de formes et de matières, délicat inventaire façon Mendeleïev: titane, fer, zinc, aluminium, émail, bois, matières acryliques, verre, matériaux recomposés (opale, jade, corail…), corne de buffle, photogravure, ferrotype, etc. Chacune de ces créations porte une histoire, un projet, une signature, une philosophie. Bienvenue dans l’univers intime du bijou d’auteur.

La recherche de sens

Christian Balmer et Ilona Schwippel ne vivent que pour ça. Et, cela va de soi, le verrou sanitaire les affecte. Mais pas tant que ça. L’année 2020 a même été très bonne, avec une belle croissance par rapport à 2019. L’exercice 2021 a commencé au ralenti, la porte de la boutique-galerie ne s’entrouvre que sur rendez-vous, surtout des suivis de commandes. Air du temps, le site internet est en refonte et une «option» vente en ligne est prévue, mais sans précipitation. Pourquoi? Christian Balmer élude: «C’est une grande question...» La réalité est qu’ils ont une façon bien à eux d’exercer leur métier, dont la vente n’est qu’une conséquence.

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D’ailleurs, ce n’est pas un métier, mais plusieurs métiers. Quand Ilona et Christian ne sont pas dans leur galerie, ils sont à l’atelier, situé à quelques entrées de là, au sommet de la rue pentue qui coule de la Cité jusqu’à la place de la Palud. Ils sont créateurs eux aussi. Et ils parviennent toujours à voler quelques heures à leur agenda chargé pour développer leurs propres collections.

Et quand Ilona et Christian ne sont ni à l’atelier ni à la galerie, c’est qu’ils préparent un événement, une exposition ou un catalogue. Car Vice Versa est à la bijouterie contemporaine ce que la galerie est à l’art. Et plus que vendeurs, ils sont galeristes, curateurs, commissaires d’expositions. Une quarantaine de créateurs sont présents dans la sélection. Certains étaient déjà là à l’ouverture de la boutique, il y a plus de vingt ans. D’autres brillent en star dans leur spécialité, comme le Zurichois Otto Künzli, également professeur et mentor de toute une génération d’artistes, notamment Volker Atrops, Junwon Jung ou Bettina Speckner. Karl Fritsch commençait sa carrière quand il a été repéré, il est aujourd’hui parmi les figures phares, représenté dans des dizaines de collections publiques à travers le monde, Amsterdam, New York, Londres, Lausanne, Tokyo, Zurich.

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Bagues en laque antique de Kimiaki Kageyama, une star de la discipline au Japon, présentées à Lausanne en 2020.

© Valentin Flauraud

Le point commun de tous ces créateurs est de concevoir le bijou dans toutes ses dimensions culturelles, historiques, sociologiques, anthropologiques, philosophiques, stylistiques, techniques, et de l’interroger comme un objet d’art à part entière. «La recherche de sens», résument Christian et Ilona. C’est tout le sens de leur démarche: «Expliquer, transmettre, donner des clés de lecture.» Car la plus simple bague que l’on peut trouver ici a déjà une histoire et certaines pièces sont nettement plus complexes et «moins immédiatement accessibles».

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Cette recherche de sens fertilise leurs propres créations et irrigue tout leur parcours. Ilona Schwippel commence par un apprentissage de bijoutière à Constance, en Allemagne. Puis elle cherche sa voie, en indépendante, à Lisbonne, à Tel-Aviv. Elle reprend ensuite des études au Royal College de Londres et poursuit avec un diplôme d’études avancées à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève, qui la mandate pour une recherche sur la boucle d’oreille, dont émergeront une publication et une exposition chez Vice Versa, La rhétorique du lobe. Depuis quatre ans, elle enseigne à son tour, à la Haute Ecole d’art et de design de Lucerne, section XS Schmuck.

Elle doit souvent lutter contre son agenda et «voler quelques heures» pour continuer de créer. Elle crée sous tension. Ses gestes, ses choix, les matières, les traitements, les pierres qu’elle utilise, tout a une signification. Chaque détail est relié à sa démarche artistique et à toutes les «volontés inconscientes» qui lient si intimement et depuis si longtemps le bijou à l’humanité. Elle privilégie les diamants et les ors, qu’elle travaille tout en nuance. A l’opposé d’une bijouterie de parade, où la reconnaissance de la valeur prime, ses ors sont mats, traités comme des pièces d’archéologie, et ses diamants sont gris, noirs, laiteux, et brillent d’une subtile «lumière cachée».

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A l’épreuve du temps

Christian est aussi entré en joaillerie par l’apprentissage, suivi d’un diplôme de l’Ecole d’arts appliqués de Genève, et lui aussi s’évade quand il peut dans l’atelier de création. Ses bijoux sont assez faciles à reconnaître, ils ont tous une dimension sculpturale et il les signe tous d’un trait d’esprit. Comme la bague en kit «Ready to be made» à réaliser soi-même en cinq secondes: un ruban d’argent, une clé ouvre-boîte, un mode d’emploi. Ou la «Vraie fausse Cartier»: version archaïsante de la fameuse bague aux trois anneaux d’or entremêlés, ici solidement et définitivement fondus les uns dans les autres. L’humour, dit-il, est «un stimulant» qui fait partie intégrante de la démarche artistique: «Je n’arrive pas à faire quelque chose qui soit juste plaisant ou séduisant. Une création part toujours de quelque chose. C’est le cas de toutes les pièces que nous présentons à la galerie.»

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Vice Versa côté atelier. Ilona Schwippel et Christian Balmer partagent ce double parcours de bijoutiers-créateurs et de galeristes.

© Valentin Flauraud

Ce regard de praticien guide le bras commercial de Vice Versa. La connaissance complète des matériaux, des techniques, de l’histoire de la discipline et des processus consolide la sélection. Car le bijou n’est pas fait que d’intuition. C’est une pièce d’art, de design, un objet intime confronté à l’épreuve du temps. C’est un investissement, financier parfois, affectif toujours. Ilona et Christian doivent en être les garants. Anticiper le porter, le vieillissement, la réparation le cas échéant. En prenant les risques en amont, en accompagnant les bijoutiers-créateurs, imprévisibles par nature: «Chaque auteur a son rythme, ses phases, ses évolutions. On ne sait jamais ce qu’on recevra.»

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La connaissance intime des techniques et des matières. Le bijou est un objet d’art qui s’inscrit dans le temps long, dont il faut anticiper le porter et le vieillissement.

© Valentin Flauraud

De ce cheminement naissent aussi des idées plus larges, pour communiquer, transmettre, faire comprendre la vitalité du bijou contemporain. Des thèmes émergent et débouchent sur des expositions. Lentement mûries. Comme Tangible dialogue, l’événement de janvier 2020 qui a réuni des artistes de Suisse et du Japon. Plus de deux ans de préparation. Le premier volet s’est tenu juste avant la coupure sanitaire: rencontre à Lausanne avec des bijoutiers japonais. Onze créateurs, parmi lesquels quelques sommités de la discipline quasiment inconnues ici, Kimiaki Kageyama par exemple, qui sculpte des bois et des laques vieilles de plusieurs centaines d’années. Le public a répondu, de Suisse romande, de Suisse alémanique et au-delà. Succès d’image et réussite commerciale.

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Une touche de business

Les bijoutiers suisses devaient exposer en retour à Tokyo en avril dernier, avec ateliers et conférences – et le soutien de l’ambassade suisse au Japon. La rencontre se fera cette année, mi-avril. Les pièces voyageront, mais les auteurs resteront à distance et recevront le public dans leur atelier, en digital. Vice Versa a mis vingt ans avant d’avoir pignon sur rue. La boutique-galerie est créée en 1998, discrètement installée dans un showroom au deuxième étage au numéro 2 de la place Saint-François. Dans d’anciens locaux CFF repris avec un stock de vieux billets préimprimés, «Aller simple Lausanne-Montreux ou vice versa». La nouvelle boutique est inaugurée en novembre 2019, réaménagée par Giorgio Pesce (Atelier Poisson,  Renens). Repenser la manière de présenter, donner à découvrir plutôt qu’étaler: tout est exposé dans de grands tiroirs-vitrines.

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Les gestes, les choix, les matières, les traitements, les pierres que Ilona Schwipel utilise, tout a une signification.

© Valentin Flauraud

Vingt-trois années d’exercice. C’est déjà un exploit. La longévité n’est jamais garantie dans le petit monde du bijou contemporain: «Le business vient par vagues. On ne vend pas des pièces tous les jours et l’angoisse monte vite.» La concurrence locale, fluctuante, en sait quelque chose. Vice Versa a néanmoins trouvé son équilibre en misant sur deux compléments: Niessing, seule marque de bijoux de série – mais réalisés à la main et conçus avec certains créateurs représentés par Vice Versa – et un peu d’horlogerie, très sélective, avec trois fabricants allemands, Nomos, Junghans et Qlocktwo. La montre, explique Christian Balmer, représente près du quart des ventes. La preuve que l’art supporte une touche de business. Et vice versa.

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