Dans l’atelier de Dominique Mouret, chargé des énergies de siècles d’histoire, c’est parfois la foudre qui frappe et l’artisan devient soudain butor, gardien tranchant et cassant de la mémoire, de la tradition qu’il perpétue. Ils sont quelques-uns à en avoir fait l’expérience, les mégoteurs, les pressés, ceux qui n’ont rien compris. «Je ne veux pas faire pour faire. Il faut que le client me plaise. S’il faut se justifier, s’il n’y a pas de relation de confiance, je ne vois pas pourquoi je démonterais son truc!»

Mais les heurts sont rares. L’artisan n’a jamais cherché de clients, il «cherche des pièces». Tout se fait par bouche à oreille et les collectionneurs avisés – ou les musées – qui comptent parmi sa clientèle savent qu’une antiquité ne se restaure pas sur un devis minute: «Certaines horloges restent des mois dans l’atelier sans que l’on y touche.»

Ceci n’est pas un musée

Ils ne sont que deux à l’atelier, pas plus, «ce n’est pas une usine». Et même son coéquipier, l’horloger Nicolas Uhl, 25 ans, dans l’atelier depuis trois ans et demi, a trouvé l’adresse par bouche à oreille. Des horloges, ici, il y en a partout. Des pièces muséales, des monuments vivants où s’écrit la longue quête de la mesure du temps. Mais ce n’est pas un musée, c’est une nurserie, un berceau, ces horloges sont venues ici pour renaître. Mécanique, habillage, matières, bois, métal, laiton, bronze, chaque détail fonctionnel ou décoratif. Auscultées, comparées, reclassées, restaurées, molécule par molécule. Jusqu’à l’indicible, jusqu’aux secrets que ces objets renferment, leur âme, leur histoire, le parcours de chaque pendule, patiemment reconstitué, date par date, geste par geste.

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Dominique Mouret est habité par ses pendules et il ne sait pas combien il en a. Il sait juste qu’il ne peut pas toutes les garder et qu’il aime partager. Il se souvient aussi d’avoir acheté sa première pièce horlogère en octobre 1974, à 16 ans, lorsqu’il entre à l’école d’horlogerie de Dreux (sud-ouest de Paris). Une horloge du XVIIIe siècle signée Feuillet Lainé, à Beauvais – son lieu d’origine.

Chaque pendule a sa raison d’être, ses spécificités, son histoire. Dominique Mouret ne les collectionne pas. Il vit avec.

© Thierry Porchet

La plus ancienne de l’atelier – en ce moment – date de 1640, la plus récente remonte au début du XXe siècle, mais son cœur d’intérêt est toujours resté le XVIIIe. Toujours est-il que leur nombre ne l’intéresse pas. D’ailleurs, en règle générale, compter n’est pas son violon d’Ingres. A l’exception peut-être des dents des rouages, qu’il dénombre à l’aide d’un «outil qui n’existe pas», cadeau d’un ami horloger: un mandrin de perceuse et une lame palpeuse couplée à un peu d’électronique. Le nombre de dents est essentiel, explique-t-il, cela fait partie de l’ADN des pendules.

D’ailleurs, il n’y a pas que le nombre de dents qui soit essentiel. Tout est essentiel. Car les restaurations de Dominique Mouret sont autant de jalons d’une quête continue, la quête de l’authenticité. Pas de parade, pas de façade, pas d’art pour l’art. Le beau n’existe que s’il est juste. Et il n’y a pas de voie royale pour atteindre le juste et l’authentique, il n’y a que du travail. Un immense travail. Un travail qui englobe tout, histoire, théorie, technique. Jusqu’au biseau d’une signature gravée, jusqu’aux compositions infinitésimales des métaux.

Et pour ce qui est des métaux, Dominique Mouret a développé un sixième sens: il voit sous la surface. Comme le cadran de cette horloge marine du XVIIIe siècle, un monument historique, mais dont on ne peut encore rien dire, le client est prestigieux et en parlera lui-même, en temps voulu. Toujours est-il que ce cadran est en laiton argenté – une technique oubliée que Dominique Mouret pratique – et des traces rougeâtres bavent dans le fond des gravures, ce qui trahit un bain de cuivre (sur lequel l’argent se fixe mieux), peut-être la trace d’une ancienne réparation hasardeuse, qu’il faudra reprendre.

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Le souci du détail: «Aucun de mes marteaux n’a de manche en plastique.»

© Thierry Porchet

Le point de départ est souvent le métal. Dominique Mouret observe, enregistre des subtilités que le novice ignore, et sort de son stock d’anciens métaux bruts – souvent du laiton, un peu d’or, un peu d’argent – l’alliage exact dont il a besoin, par exemple pour refaire le minuscule bras d’une décoration en dentelle végétale que le temps a rongé. Lorsque l’alliage manque à l’inventaire, il le refond lui-même. Le travail commence alors, à la main. Forge, laminoir, banc à étirer, tour, pointeuse, scies et limes. Des procédés simples, logiques. Sans filtre. L’œil, la main, l’outil. Le soin du détail, infini, partout, toujours: «Aucun de mes marteaux n’a de manche en plastique.»

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L’œuvre d’une vie

Chaque tiroir renferme un trésor, que seul l’artisan est capable de voir. Comme cette machine à raboter les dentures inventée par Ferdinand Berthoud, figure phare de l’histoire de l’horlogerie. Comme ces jeux de fraises à arrondir ou, plus rares encore, ces boîtes complètes de fraises Ingold, graal du pendulier. Ou cette collection unique de filières du XVIIIe siècle, qui servent à refaire les vis manquantes et les faire marcher dans les pas exacts de leurs ancêtres. L’œuvre d’une vie.

Dominique Mouret pratique le filetage ancien depuis le milieu des années 1990 et explique avec bonhomie qu’il faut simplement «la bonne matière et la bonne façon de faire». En l’occurrence, le fer dont il a besoin, il l’a trouvé dans la région, et la technique, il l’a peaufinée, jusqu’à maîtriser parfaitement le travail délicat du repoussage du métal, jusqu’au lubrifiant, suif de porc ou cire d’abeille pour les petits diamètres. Les gestes aussi sont d’époque, mais pas toujours. La technologie est parfois convoquée. Le laser en particulier est souvent utilisé pour recréer des points de matière, des dents brisées ou pour procéder à des soudures de haute précision, là où le chalumeau ruinerait tout. Comme sur cette dentelle végétale en laiton qui repose dans l’atelier avant de retrouver son cabinet, en ce moment chez l’ébéniste. Comme la cage en or émaillé à oiseaux chanteurs, qui a appartenu au roi Farouk et qui est aussi passée par l’atelier.

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Dominique Mouret sait tout des pendules, mais il n’a jamais conçu la sienne. «Nous, la création nous est interdite», dit-il. S’il avait voulu faire de la création, il aurait sans doute pris la voie de la montre de poignet, mais il ne s’y est jamais vraiment intéressé. Une affaire d’époque: «En 1974, lorsque j’ai commencé l’horlogerie, la montre-bracelet était en train de mourir.»

«Le réseau de Sainte-Croix»

Dominique Mouret a pourtant été un moteur de l’émergence de l’horlogerie contemporaine en Suisse, l’un des piliers centraux du «réseau de Sainte-Croix» – appellation consacrée du journaliste Jean-Philippe Arm, Watch Around. Après l’école de Dreux, Dominique Mouret entre au Technicum du Locle, puis se spécialise dans les pendules anciennes au Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds, avant de devenir indépendant.

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Dominique Mouret et Nicolas Uhl. Chaque restauration se prépare dans la concertation.

© Thierry Porchet

Il choisit alors Sainte-Croix et s’y installe en 1985, l’année où s’ouvre le Musée CIMA (Centre international de la mécanique d’art). Quatre ans plus tard, il se laisse embrigader par le «visionnaire» Pascal Courteault dans l’aventure THA (Techniques horlogères appliquées), point d’entrée de toute une génération d’horlogers français venus de la restauration et qui raviveront la montre haut de gamme en Suisse: François-Paul Journe, Vianney Halter, Denis Flageollet et quelques autres, restés discrets, comme Nicolas Court et Fabrice Calderoli.

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Cette parenthèse se referme une décennie plus tard et Dominique Mouret retourne à ses amours. La grande différence avec la montre-bracelet, explique-t-il, est que, dans la pendule ancienne, «il n’y a pas de fournitures, pas de pièces interchangeables, rien de standard; lorsqu’un composant manque, il faut le refaire... comme sur une Bugatti de 1930.»

Le métal est souvent le point de départ. Il faut retrouver la composition exacte de l’alliage et parfois le recréer dans la forge installée sous l’atelier.

© Thierry Porchet

Il faut savoir faire et savoir déléguer aussi, être maître d’œuvre, dialoguer avec d’autres artisans, comprendre la mécanique, la métallurgie, la chimie et l’ébénisterie. Savoir nettoyer la patine brune d’un bronze au chalumeau, refaire un moletage à l’ancienne. Savoir redessiner une aiguille, ranimer le gril de compensation thermique d’un régulateur, reconnaître un cadran planisphère en émail de 1800 et avoir en tête toutes les filiations, parcourir comme sa propre généalogie toute l’histoire de la pendulerie neuchâteloise et savoir distinguer une œuvre d’art sur un détail.

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Enfin, patiemment écrire cette histoire, la rassembler composant par composant, pendule par pendule, et la compiler dans des fiches scientifiques, entre forensique et histoire de l’art. Un incessant travail d’enquête que Dominique Mouret mène en duo avec son épouse Ariane Maradan, chercheuse indépendante passionnée d’art et d’histoire. Car, conclut-il, «il faut un cerveau et des yeux avant d’avoir des mains».