«Ne m’en demandez pas trop en 2021, ça m’évitera de vous le refuser.» Le conseil est signé Svend Andersen, horloger à Genève, et il est épinglé au montant de la bibliothèque qui jouxte son établi. Mais pour ceux qui le lisent, il est déjà trop tard: s’ils le voient, c’est qu’ils ont franchi la porte de l’atelier et qu’ils comptent bien obtenir quelque chose de Svend Andersen. Quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs.

C’est que Svend Andersen n’est pas un horloger comme les autres. En réalité, il n’y a pas deux horlogers comme lui. Horloger de l’improbable: ses premières créations étaient des pendulettes enfermées dans des bouteilles de cognac. Horloger de l’intime: il a embrasé sa réputation avec des montres à automates érotiques. Horloger de la transmission: il sait former les jeunes talents. Horloger de l’unique: il travaille essentiellement pour des collectionneurs, sur mesure. Beaucoup de pièces uniques: en quatre décennies, seulement 1500 montres sont sorties de son atelier.

40 bougies en 2020

Svend Andersen est encore septuagénaire, mais plus pour très longtemps. Son atelier a un peu plus de la moitié de son âge. Les 40 bougies ont été soufflées en 2020, une année florissante pour ses affaires, malgré le contexte. Et même si ses montres ne portent que son nom, Svend Andersen est loin d’être un horloger solitaire. En réalité, il n’a jamais été seul et son atelier a vu passer quelques figures marquantes de l’horlogerie contemporaine.

Dans un coin, à droite de l’entrée, il y a encore l’établi que son premier condisciple s’était lui-même construit: un certain Franck Muller, un indomptable venu ici pour ne pas se perdre dans la grande industrie, et qui deviendra quelques années plus tard le chef de file des horlogers créateurs indépendants. Felix Baumgartner, cocréateur des montres Urwerk (PME, octobre 2020), passera aussi quelques années ici. Puis Philippe Cantin, qui restera seize ans avant d’aller enseigner à l’Ecole d’horlogerie de Genève. Et quelques autres.

La décoration: l’art de soigner même ce qui ne se voit pas. Ici, une opération de perlage à la main.

Le meilleur est sans doute encore à venir. Car l’atelier entame un tournant. Pour la première fois de son histoire, Svend Andersen Genève a des employés. Jusqu’alors, ceux qui sont passés ici ont occupé un siège d’indépendant, comme Svend Andersen, souvent avec pour seule condition de consacrer une tranche de leur temps à l’exécution des commandes de la maison – mais libres d’œuvrer à leurs propres affaires en parallèle. Andersen Genève devient ainsi officiellement une petite entreprise, quarante ans après sa création.

L’entreprise compte deux collaborateurs: Grégoire Dromolet, 26 ans, et Anthony Mosquera, 20 ans. Et comme tous leurs prédécesseurs, Grégoire et Anthony ne font pas qu’exécuter, ils apprennent et on apprend d’eux. Car ici, tout se fait dans le dialogue, dans la concertation. «Svend embarque les autres», explique Grégoire. Personne n’est laissé sur la touche, mais il y a une règle: être constamment en éveil. Chacun doit participer. Chacun doit faire partie de la solution. Avoir du talent ne suffit pas. Un exemple: comment découper un film polarisant que le laser fait gondoler? En utilisant un burin fixe qui aurait pu faire la campagne de Russie, méthode Anthony. Autre exemple: comment se fournir en timbres (pièces de résonance très complexes des montres à sonnerie) quand le fournisseur part à la retraite? On se forme chez l’artisan, méthode Grégoire.

Maître en matière de trouvaille

Cette nouvelle étape de construction de l’entreprise Andersen Genève se prépare en réalité depuis plusieurs années, depuis l’arrivée d’un associé, Pierre-Alexandre Aeschlimann. Au milieu de la quarantaine, cet ingénieur EPFL, qui a longtemps œuvré comme conseiller indépendant en fusions et acquisitions, s’est converti à l’horlogerie il y a plus de vingt ans. Comme tout le monde ici, il touche à tout, mais sans rien casser. Il anime les marchés, rencontre la clientèle, livre les montres, participe à leur élaboration, amène des idées, dialogue avec les artisans. Il est le gardien de la ligne claire de l’atelier: «Über classique!» Une belle montre doit durer, dit-il, elle doit résister à l’air du temps. La mode n’a pas droit de cité ici.

Ce qui n’exclut pas l’inventivité, une certaine folie même. Svend Andersen est d’ailleurs un maître en matière de trouvailles. Jamais à court d’idées. Il est connu pour ça. Quand un composant fait défaut, il le fabrique, ou il le trouve dans sa collection de pièces détachées: toute une paroi de grands tiroirs remplis de toutes petites choses. Beaucoup d’innovations sont déjà sorties de ces tiroirs. Comme ses automates érotiques, réalisés en détournant d’anciens mouvements réveils Langendorf. Comme son verrou de répétition minute étanche. Comme une multitude d’autres détails.

L’établi: ici, les montres se finissent toujours à la main, avec des outils archaïques.

Travail sur une platine, là où seront logés les rouages du mouvement mécanique.

Svend Andersen a aussi un certain génie pour libérer le talent des autres, en particulier celui des artisans avec qui il collabore. Il a un truc, dit-il: «Je les provoque.» Litote potache pour dire qu’il les embarque dans ses projets et les pousse à se dépasser. Comme cet artisan guillocheur qui réalise les cadrans en or bleui de la montre à heures sautantes du 40e anniversaire de l’atelier. Trois machines de Mathusalem sont nécessaires à leur exécution et un nombre déraisonnable d’heures de travail.

Quand il s’est installé dans le grand bâtiment qui ceinture le quai du Seujet, l’atelier sentait encore le plâtre humide. Les locaux ont à peine changé. Face à l’entrée, il y a le coin à copeaux: un tour Schaublin 102, une petite fraiseuse trois axes, un poste de décoration, un nécessaire de trempe. Depuis qu’il s’est installé en indépendant, en 1979, Svend Andersen non plus n’a pas tellement changé. La chevelure un peu plus blanche, peut-être, et l’humour encore un peu plus pinçant. Mais toujours la même méthodologie. Observer. Réfléchir. Echanger. Demander. Trouver. Expliquer. Et faire: «Expérimenter vaut mieux qu’étudier.»

Les commandes pleuvent

L’horloger n’a toujours pas d’ordinateur. Il n’en a pas besoin, il lui reste du papier millimétré. De toute façon, son principal outil de travail, explique Svend Andersen, ce sont ses oreilles: «Etre à l’écoute de ses clients.» L’écoute est en effet au centre de toute l’affaire, le fil d’Ariane d’un parcours qui commence par un apprentissage dans une petite ville de son Danemark natal. Un passage à l’Ecole d’horlogerie de Copenhague, le service militaire, et le grand départ, «là où l’on fait les montres».

Il arrive à Brigue en 1963, passe par Saas-Fee, avant de rejoindre le détaillant Gübelin, d’abord à Lucerne, puis à Genève. Durant son temps libre, il confectionne ses pendules étranges logées dans des bouteilles de cognac. L’affaire tombe un jour sous l’œil du rédacteur en chef de La Suisse. Le lendemain, Svend Andersen est en une du journal. La Radio suisse romande envoie Alex Décotte et son Nagra. La télévision lui emboîte le pas. Les agences de presse relaient à l’international. Sa réputation est faite, il sera «l’horloger de l’impossible».

Deux jeunes horlogers l’accompagnent depuis quelque temps. Chez Svend Andersen, rien n’est fait en série et chaque montre nécessite un nombre déraisonnable d’heures de travail.

Le premier collectionneur est ferré, un Allemand: «Vous êtes capable de mettre une pendule dans une bouteille, vous devriez pouvoir mettre une boîte autour d’un mouvement.» Un vrai filon: beaucoup de montres en or ont été fondues pendant la guerre et les mouvements précieux sont restés nus. Il s’agissait donc de refaire ces boîtes, dans le style et avec la bienfacture de l’époque. Il ne sait pas, alors il s’instruit, déniche les bons livres et trouve les bons artisans. Sa première boîte plaît. Les commandes pleuvent. Sa réputation monte jusqu’à Patek Philippe, dont il rejoint l’atelier des complications en 1969.

Le choc du quartz

Quelques années plus tard, le choc du quartz, le chômage partiel, de moins en moins partiel. Il prend son indépendance, en 1979. La restauration de montres de poche le porte jusqu’au milieu des années 1980. En 1985, il crée l’Académie horlogère des créateurs indépendants (AHCI) avec Vincent Calabrese. En 1989, il entre dans le livre des records avec une montre miniature et présente sa première «heures du monde». En 1995, un collectionneur, italien lui commande un automate érotique, qui deviendra l’une de ses spécialités emblématiques. L’atelier buissonne de créations, quantièmes séculaires, montres à tact, répétitions minutes, heures sautantes, calendriers, phases de Lune. Beaucoup de pièces uniques, des restaurations, des transformations. Svend Andersen aime toucher à tout.

Il aime la presse et les journalistes. L’étagère déborde de publications: plus de 400 articles. Pendant qu’il parle, l’atelier court. Pierre-Alexandre Aeschlimann est en conférence avec Tokyo, Londres, Paris. Grégoire Dromolet et Anthony Mosquera font danser leurs doigts pour rattraper le planning. Précis. Patients. Enfin, patients... pas toujours. Il faut avoir du temps pour être patient et c’est à peu près la seule chose qui manque ici.