Son métier est un art dans l’art: l’estampe. Raynald Métraux, Lausanne, quartier du Flon, Atelier Raynald Métraux. Il multiplie des œuvres d’art sur papier. Depuis trente ans – et quelques mois. Sa technique fétiche, c’est la lithographie, qui se pratique au crayon gras sur pierre calcaire. Mais il est équipé pour tirer à peu près tout ce qui peut passer sous ses presses: linogravure, xylogravure, héliogravure, pointe sèche, taille-douce. On l’a même vu imprimer l’impossible, jusqu’au format monumental de plusieurs mètres carrés, tiré aux pieds – littéralement en marchant, pieds nus, sur l’œuvre trop grande pour passer sous presse – pour l’artiste lausannois François Burland.

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Son métier aurait dû sombrer depuis longtemps, mille fois menacé par le numérique et les nouvelles technologies d’impression. Mais cela n’a pas été le cas, parce que, en réalité, son métier n’est en concurrence avec aucun autre. Pourtant, son monde a changé. Tout a changé. Sauf la technique. Sauf l’artisan. En trente ans, Raynald Métraux n’a pas changé. Il s’est adapté, explique-t-il, et il a une métaphore toute prête pour expliquer comment il a fait: le cycle de l’eau, évaporation, condensation, précipitation, ruissellement et retour à l’évaporation. «L’estampe n’est pas un mode de production courant… Pour survivre dans ce métier, il faut trouver des manières de reconstituer un cycle complet, de la production à la vente.»

La pérennité, une notion qui s'est appauvrie

Son eau, ce sont les artistes. Et son schéma, c’est un modèle mixte qui lui permet de répartir les risques: des fois, il est éditeur et produit des œuvres qu’il revend en direct; des fois, il exécute des travaux de commande. Les commanditaires peuvent être les artistes, leurs galeristes, des lieux d’exposition, cabinets des estampes, musées, ou parfois des entreprises – comme Nestlé, un client régulier. Rien de neuf: «Déjà du temps de Daumier, ça se faisait comme ça.» Signe des temps toutefois, le ratio s’est inversé en trente ans: «Avant, je faisais 70% de commandes et 30% d’éditions, aujourd’hui, c’est le contraire.»

«Les lithographies de Rembrandt, elles, sont toujours là, plus de trois cents ans après leur création.»

 

Son atelier porte d’ailleurs la marque de ce changement, une salle d’exposition aux cimaises blanches couvertes d’œuvres jouxte la halle de production – et le catalogue des œuvres disponibles est posté sur son site.

Les pierres lithographiques extraites des carrières de Solnhofen, près de Munich.

© © Yves Leresche

Le changement est peut-être même plus profond que ça. «Avant, l’un des critères fondamentaux était la pérennité des œuvres.» On n’hésitait pas alors à travailler avec tout ce qui se faisait de mieux, les meilleures encres, les meilleurs papiers, pur coton. «Mais la pérennité, souligne Raynald Métraux, est une notion qui s’est un peu appauvrie dans l’art contemporain.» De fait, l’impression jet d’encre pigmentaire a gagné du terrain à mesure que la technique s’améliorait. «C’est censé tenir, mais on n’a pas le recul suffisant. Alors que les lithographies de Rembrandt, elles, sont toujours là, plus de trois cents ans après leur création.»

La pérennité a son coût. En temps, en moyens, car produire une estampe d’art n’est pas une affaire légère. Raynald Métraux cherche avant tout des artistes capables de valoriser l’estampe dans le champ qui l’intéresse le plus: l’art contemporain. Son catalogue reflète cette quête permanente, on n’y retrouve que des noms qui comptent ou qui ont compté dans le paysage artistique suisse au cours des trois dernières décennies. Ian Anüll, Carmen Perrin, Olivier Mosset, Francis Baudevin, François Burland, Jean-Luc Manz, Alain Huck, Philippe Decrauzat, Stéphane Dafflon, Didier Rittener, Vincent Kohler. Et la liste ne s’arrête pas là.

Une presse du XIXe siècle

Mêlant l’acte au reste, Raynald Métraux sort trois grandes planches sur lesquelles sont collés des lambeaux de linoléum. Les trois formes qui ont servi à réaliser la Chemise de l’artiste lausannois Vincent Kohler en 2015, une grande linogravure sur papier Rives cousue d’aplats de nuances vives obtenues par la succession des trois couleurs primaires, bleu, rouge, jaune, dont les transparences ont permis de subtils mélanges.

Le résultat est évident. Pop. Irréfutable. Parfaitement démonstratif des possibilités expressives de la technique. C’était le but recherché. La réalisation pourtant est un sacré défi. Quelques impressions d’étape démontrent que le chemin vers l’effet final n’est jamais une ligne droite. Et chaque œuvre pose d’autres contraintes. Dans l’estampe, explique Raynald Métraux, il faut sans cesse faire des choix, chaque geste compte, chaque geste influence le résultat et le repentir est relatif: dans ce monde-là, la fonction «commande + Z» n’existe pas.

La lithographie commence par la préparation de la pierre, à la main, avec de l’eau et un peu de sable calibré qui donnera son grain au futur dessin.

© © Yves Leresche

L’atelier est grand. Vestige de la vocation industrielle que le quartier du Flon, devenu centre commerçant, a longtemps endossée. La presse la plus ancienne date du milieu du XIXe siècle, elle sert pour la lithographie. Pour l’impression en relief, il y a la presse typographique. Il y a une grande tireuse offset, mais elle n’a encore jamais servi. Et quelques autres, qui ont leurs spécificités.

Il y a les étagères et tous les meubles à secrets où le papier est stocké. Il y a le stock de crayons lithographiques – un investissement en soi. Il y a l’espalier des rouleaux, pour l’encrage – une science en soi: ceux qui sont emballés de papier sont en caoutchouc et craignent les UV, ceux qui sont emmaillotés dans la cellophane sont en cuir et ne doivent pas se dessécher.

«On n’imite pas une œuvre, on en fait ressortir des caractéristiques graphiques. C’est une transposition, pas une traduction!»

 

Il y a l’imposante face nord des pierres à lithographie. Un morceau de patrimoine arraché à la géologie du jurassique. Des centaines de pierres au repos, lourdes et autoritaires comme des tables de loi que Raynald Métraux manipule au transpalette. Il a fallu quelques centaines de millions d’années pour former la roche et quelques millénaires à l’homme moderne pour inventer la technique.

«1796, découverte du procédé par Aloys Senefelder. 1798, dépôt du brevet», assène Raynald Métraux, professoral, qui a été instituteur dans une autre vie (il enseigne toujours, à la Haute Ecole d’art et de design de Genève). Il faudra encore quelques heures de préparation avant de faire de ces tables de pierre jaunâtre ou grisâtre – selon la dureté de la roche – la peau sur laquelle l’artiste viendra œuvrer. Parlons de peau, oui, car il est question de grain, un grain délicatement obtenu en frottant deux pierres l’une contre l’autre avec un peu d’eau et d’abrasif.

Une capacité indicible à comprendre l'estampe

On peut remplacer de nos jours la pierre par de l’aluminium grainé, explique-t-il, mais «c’est le calcaire qui a la plus belle amplitude». Quel que soit le support, le procédé, lui, n’a pas évolué depuis Aloys Senefelder: l’artiste dessine avec un médium gras (traditionnellement au crayon) directement sur le support et c’est sur ces parties grasses uniquement que l’encre se fixera, avant que la presse la redépose sur le papier. Mais avant cela, la pierre doit être traitée chimiquement, elle doit être «désensibilisée» à la gomme arabique, afin d’en augmenter la capacité à se saturer en eau, car c’est l’eau qui empêche l’encre de se fixer sur les parties non dessinées (donc grasses). Opération tendue, délicate, en plusieurs étapes, pour ne pas ruiner le dessin. Puis il faut mouiller la pierre, préparer l’encre, encrer au rouleau de cuir, nettoyer, préparer la presse, le bon papier, la bonne pression, essayer. Et il faut tout recommencer à chaque passage. Tirage par tirage. Jusqu’à une journée pour une cinquantaine d’exemplaires.

Les presses ont toutes leurs spécificités. Ici: la presse lithographique.

© © Yves Leresche

Certaines collaborations sont plus complexes que d’autres. Le chemin vers le «bon à tirer» (l’accord de l’artiste) est parfois tortueux, car, souligne Raynald Métraux, «il faut accepter les imprévus». Certaines œuvres impliquent plusieurs couleurs, donc autant de formes, pierres, plaques ou autres. Certaines œuvres sont retravaillées à la main par l’artiste après impression. Le nombre de tirages dépend de l’œuvre, en moyenne entre 20 et 30, tous numérotés et signés.

Le processus est long. La production est coûteuse. Le retour n’est jamais assuré. Raynald Métraux profite donc de toutes les ouvertures possibles. Il participe au salon Art Genève. C’est un habitué du Musée Jenisch, à Vevey. Il enchaîne les accrochages dans sa galerie et expose un peu partout en Suisse. Au Centre culturel suisse de Paris. Même une fois à Rio. Mais le marché est ce qu’il est et le couloir commercial est étroit: «En général, une estampe se vend entre un quart et un cinquième d’un dessin original.» La cote de l’artiste est donc déterminante, même si ce n’est pas le seul critère du succès. Il faut aussi qu’il ait cette capacité indicible à comprendre l’estampe. Et gare aux idées un peu trop fixes: «On n’imite pas une œuvre, on en fait ressortir des caractéristiques graphiques. C’est une transposition, pas une traduction!»

La presse typographique et une linogravure prête pour l’impression.

© © Yves Leresche

Bio express

  • 1974 Raynald Métraux a 16 ans, il traverse l’Europe en Interrail, visite tous les grands musées et se découvre une attirance pour l’art.
  • 1980 A 22 ans, il commence une carrière d’instituteur et nourrit en parallèle son goût de l’artisanat.
    Il aime l’ébénisterie, mais c’est l’estampe qui l’emportera.
  • 1990 Il ouvre son propre atelier, au terme d’un long compagnonnage, Lausanne, Renens, Etats-Unis, Paris, et retour à Lausanne, quartier du Flon.