Pionnier de l’économie verte pendant près de trente ans avec son entreprise de détergents écologiques Ecover, Gunter Pauli a opéré un virage à 180 degrés au milieu des années 1990. Il crée alors une fondation à contre-courant de l’économie capitaliste, pour imaginer de nouveaux modèles inspirés de la nature, sans émissions de CO2 ni déchets. Le Belge rassemble toutes ces innovations dans un livre baptisé The Blue Economy en 2010 qui rencontre un écho positif dans le monde et en Suisse. Lancée cette année à Lausanne, la nouvelle plateforme Blue Innovations pourrait renforcer la diffusion du concept et le développement de solutions dans le pays.

Plusieurs médias vous ont surnommé «le Steve Jobs du développement durable», cela vous flatte-t-il?

Gunter Pauli: C’est évidemment très flatteur d’être comparé à Steve Jobs, même si nous sommes très différents l’un de l’autre. Je n’ai pas créé une entreprise de l’envergure d’Apple. Ce qui nous lie, en revanche, c’est de fonctionner sur la base d’un dessein, en faisant fi des audits, des analyses de coûts et de risques. Nous sommes animés par ce que nous croyons être le meilleur et nous le réalisons. Lui voulait capter un marché mondial. Moi, je souhaite promouvoir des modèles d’affaires agissant positivement sur l’ensemble d’un territoire, qu’il s’agisse d’une petite île des Canaries ou d’un village en Colombie. Les projets développés dans le cadre de l’économie bleue ont non seulement un impact positif sur la planète, mais ils favorisent aussi la régénération sociale et environnementale de l’écosystème dans lequel ils se trouvent.

Quel constat vous a poussé à théoriser cette économie bleue en 2010?

L’économie bleue est née d’une frustration vis-à-vis de l’économie verte. J’ai passé près de trente ans à développer des projets dans le domaine du développement durable, qui ont débouché sur de nombreuses découvertes au sein de la société Ecover. J’ai créé en 1992 la première usine à émission nulle du monde. Mais peu importait ce que je faisais, nos produits restaient trop chers par rapport à la concurrence. C’est alors que j’ai compris qu’il fallait tout revoir.

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Impossible donc de faire de l’économie bleue sur la base d’une entreprise existante, il faut tout reprendre à zéro?

Oui, il faut changer totalement de perspective. Un agriculteur ou une PME locale qui se met au développement durable ne peut pas concurrencer des entreprises mondialisées. Son échelle est trop petite. Il faut imaginer dès le départ un seul modèle d’affaires capable de générer différentes sources de plus-values. Prenons l’exemple du café. Avec l’économie bleue, on produit non seulement du café de manière plus écologique, mais on utilise aussi tous les résidus de la fabrication pour faire pousser des champignons comestibles, nourrir du bétail ou encore produire du biogaz. Un seul produit n’est peut-être pas concurrentiel, mais plusieurs combinés, oui.

En quoi votre concept se distingue-t-il des économies vertes ou circulaires?

Nous ne voulons pas «faire moins mal», mais «faire du bien». Dès le départ, nos projets ont un effet positif. Il ne s’agit pas de plans fixés à 2050, comme le promettent certaines grandes entreprises.

Quelles actions concrètes avez-vous mises en œuvre pour promouvoir l’économie bleue?

Nous réunissons de grands ingénieurs avec de grands entrepreneurs qui travaillent ensemble à améliorer les modèles d’affaires et initiatives. L’une de nos plus grandes réussites est sans doute l’entreprise italienne de plastique Novamont, dont je préside le conseil d’administration. Elle produit pour un chiffre d’affaires annuel de 400 millions d’euros un plastique à base de chardon et de betterave. Celui-ci se dégrade totalement dans l’eau, l’air et la terre, il nourrit même les sols et constitue une source de revenus intéressante pour les agriculteurs. Autre exemple de projet, nous produisons des millions de tonnes de papier à partir de déchets miniers. Et ce, sans eau, sans arbre et avec une réduction de 67% de l’énergie utilisée. Nous nettoyons en même temps les dégâts des mines à ciel ouvert. Cette double fonction et ces économies rendent le modèle plus intéressant que la production de papier classique, à base de cellulose. Et preuve que cela fonctionne: cinq usines de ce type sont en construction.

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Tous les domaines sont-ils concernés?

Nous travaillons avec tous les secteurs de l’économie, sauf le nucléaire.

Quels sont vos projets en Suisse?

Le projet autour du café dont je parlais plus tôt est présent en Suisse. Nous avons également créé une entreprise à Lausanne en novembre 2020, baptisée Blue Innovations. Il s’agit d’une plateforme pour la réalisation de projets d’économie bleue.

Pourquoi avoir choisi notre pays?

Alors que les discussions internationales piétinent – on ne peut malheureusement pas attendre grand-chose de la COP26 –, le caractère décentralisé du pays permet de surmonter certaines résistances. En Suisse, il y aura toujours des villes, des régions, des cantons pour lancer des initiatives allant au-delà de ce que l’on croit faisable. Nous avons aussi choisi de nous installer à Lausanne en raison de la présence de l’EPFL et du caractère très international de la ville. Il y a une force d’ingénierie et des connaissances sur place qui permettent de transformer le territoire et de faire émerger des innovations. La structuration de Blue innovations est encore en cours, mais elle délivrera des bourses à des ingénieurs et chercheurs suisses.

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Un projet lausannois, déjà bien avancé, propose de nettoyer les nanoparticules présentes dans les lacs tout en produisant de l’hydrogène. Cela suit toujours la même logique: en liant les deux aspects, dépollution et production d’électricité, on diminue les coûts et on devient concurrentiel.


Bio express

  • 1956: naissance à Anvers, en Belgique.
  • 1992: inauguration de la première usine à émission nulle du monde, en Belgique, dans le cadre de son entreprise Ecover (produits de nettoyage biologiques).
  • 1996: création de la fondation Zero Emissions Research and Initiatives (ZERI) à l’Université des Nations unies, avec le soutien du Japon.
  • 2010: publication du livre «The Blue Economy» par le Club de Rome.
  • 2021: création à Lausanne de la plateforme de projets Blue Innovations.