Il reçoit dans ses locaux lausannois sous la bonne garde de son berger australien. A 56 ans, Thomas Keller est d’abord un gabarit. Une stature qui trahit sa passion pour le sport et la musculation. Un corps sur lequel il a bâti, notamment, son succès entrepreneurial en cofondant les fitness Let’s Go avec son acolyte Jean-Pierre Sacco. La chaîne compte aujourd’hui près de 70 sites en Suisse. Thomas Keller a depuis quitté le bateau en revendant ses parts pour concrétiser Yatoo, son projet de complexe sportif et ludique de loisirs «pour tirer les ados loin des écrans». L’appel de l’entrepreneuriat était décidément trop fort.

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Derrière ce physique de super-héros se cache un entrepreneur à la fois discret et téméraire. Il aime quand ça bouge. Ce virus de l’entrepreneuriat, Thomas Keller l’attrape à 22 ans en observant son grand-père, «un des plus grands négociants en vins de Zurich». C’est avec la détermination du débutant qu’il se lance dans l’indépendance, mais avec la conviction qu’il réussirait. Fâché avec l’école, «incapable de retenir une poésie», Thomas Keller se révèle un excellent chef d’entreprise. Malin, bosseur, fin nez, ce père de trois filles sait se créer des opportunités.

Tout reste à construire

Lorsqu’il fonde les agences de placement temporaire Freeman, Thomas Keller n’a plus de problèmes de mémoire: «Je gérais une trentaine de temporaires. Je connaissais leur nom, leur prénom, l’entreprise, le tarif de paiement et de facturation.» En parallèle, le Vaudois s’entraîne cinq fois par semaine dans un fitness. Nous sommes dans les années 1990. Thomas Keller flaire le potentiel dans ce secteur en devenir: «Le fitness n’était pas professionnalisé, sans aucune stratégie marketing. Il y avait bien quelques groupes en Suisse alémanique, mais seulement deux ou trois petits clubs indépendants en Suisse romande.» Tout reste à construire. Thomas Keller en sera le chef de chantier.

Sa rencontre avec le «charismatique» Jean-Pierre Sacco sera déterminante. Le bodybuildeur est une figure très connue dans le milieu de la musculation. Ils s’associent. Le duo se partage les tâches: «Je m’occupais de la structure et de la politique d’entreprise, du marketing, du développement de notre propre système informatique, des encaissements et de la gestion.» Jean-Pierre Sacco s’affaire au front à trouver de nouveaux emplacements pour les Lets’ Go et à racheter des clubs indépendants. Ils achètent des machines de fitness modernes, inaugurent les cours collectifs et développent une offre horaire continue pour les entraînements. La recette est gagnante. Thomas Keller et Jean-Pierre Sacco ouvrent ou rachètent trois fitness par année.

Mais en 2013, l’empire Let’s Go devient trop gros pour Thomas Keller. Le Vaudois a la bougeotte: «J’avais fait plusieurs fois le tour du fitness. Je connaissais le milieu par cœur. Cela devenait démotivant.» Alors il revend ses parts et s’immerge dans son nouveau projet de sport et loisirs. Yatoo, c’est son nom, veut dépoussiérer le secteur des centres de loisirs pour enfants tels qu’ils existent déjà à Orbe (Urba Kids) et à Ecublens (Kids Up). Thomas Keller veut proposer une offre pour toute la famille, adultes compris. Cette idée un peu folle est née de sa propre paternité: «Vous avez déjà passé des heures dans ces halles de loisirs? C’est super bruyant. Il n’y a rien pour les plus grands et les parents.» Elle vient aussi de son énervement contre les écrans: «Un ado doit bouger, pas scroller.»

Inauguration en août dernier

Thomas Keller est un novice dans le secteur. Alors il se forme et prend son bâton de pèlerin. Il voyage au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis et en Russie pour visiter des centres de loisirs afin d’en juger l’offre. De retour en Suisse, il fait la même tournée puis rassemble ses différentes expériences pour monter son propre projet: «J’ai noté des problèmes d’infrastructures, de sécurité, d’organisation ou encore d’insonorisation.» Thomas Keller aurait pu investir et gérer des centres existants. C’est mal le connaître. Fonceur, le quinquagénaire veut construire son propre site. Reste à le trouver. En 2019, il met la main sur un terrain à Etagnières, au nord de Lausanne. Montant total des investissements: entre 7 et 8 millions de francs. Mais il doit convaincre les riverains pour lever la quarantaine d’oppositions. Là encore, Thomas Keller réussit.

Yatoo voit le jour sur 3000 m2, avec ses espaces de jeux, ses trampolines, son minigolf et son espace de réalité virtuelle. Thomas Keller inaugure le premier site en août dernier, en pleine pandémie. Qu’importe. Le Vaudois pense à la suite. Deux autres projets de centres de loisirs du groupe Yatoo sont à l’étude à Neuchâtel et à Vallorbe. Et ainsi réitérer la saga Let’s Go? «J’ai appris qu’il ne servait à rien d’aller trop vite. Nous voulons démarrer doucement.» Le site peut accueillir entre 300 et 400 personnes, encadrées par une dizaine d’employés. Discret et prudent, Thomas Keller est un homme de l’ombre qui n’étale pas sa réussite: «J’en ai vu beaucoup se cramer les ailes avec l’argent et le succès. Au fitness, certains de mes potes ignorent que j’ai cofondé Let’s Go. C’est très bien ainsi. L’argent, j’en ai assez gagné et ça ne me change pas. Cela reste un outil pour m’aider à avancer et à entreprendre.» On attend donc la suite.