On sent chez lui la passion de la logistique, du détail qu’il faut régler pour gagner une ou deux minutes dans l’emballage d’un ordinateur, d’un VTT ou d’une bombe de mousse à raser. Fondateur du site qui porte son nom, retiré de l’opérationnel depuis plus de cinq ans, Roland Brack est pourtant très présent dans le suivi de la construction d'une nouvelle annexe du centre de distribution du groupe. Un ouvrage qui bat tous les records puisqu’il s’étend sur une surface égale à huit terrains de football et se distingue par un niveau d’automatisation parmi les plus élevés en Europe.

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Brack.ch et sa maison mère, Competec, se positionnent comme le numéro un de l’e-commerce en Suisse indépendant des grands groupes, contrairement à Digitec-Galaxus, propriété de Migros, ou à Microspot, affiliée à Coop. Déjà très connue outre-Sarine, la plateforme Brack tente de renforcer sa présence en Suisse romande et offre aujourd’hui quelque 200 000 produits à ses clients.

De sacrées acrobaties

Il faut voir Roland Brack discuter avec ses équipes qui travaillent d’arrache-pied. A l’écoute, attentif. Lui qui vient d’intégrer la liste des 300 plus riches de Suisse des magazines Bilanz et Bilan, avec une fortune estimée à 450-500 millions de francs, il n’est pas du genre à laisser faire le hasard. La construction de l’entrepôt a pris trois ans de retard et le covid n’a pas arrangé les choses.

Débordés par une demande qui a explosé dès le début de la pandémie, les quelque 350 collaborateurs (sur un total de 1000) qui travaillent sur place, à Willisau (LU), ne peuvent faire face au choc de la demande que grâce à l’engagement d’une centaine d’intérimaires. Competec, dont le chiffre d’affaires a progressé de 27% l’an passé, fait partie des gagnants de la crise, comme les autres entreprises d’e-commerce. Mais au prix de sacrées acrobaties.

A sa grande surprise, Roland Brack, pourtant réservé, presque timide de nature, est aussi devenu aux yeux du grand public alémanique un symbole de l’esprit d’entreprise conquérant. Grâce, notamment, à l’émission de TV24 Die Höhle der Löwen (en français: la fosse aux lions), dont il est l’un des protagonistes. Ce show fort divertissant met en présence à l’écran des start-up et une demi--douzaine d’investisseurs susceptibles d’engager leur argent personnel. Ainsi Roland Brack a-t-il été, lors de la première saison de l’émission en 2019, séduit par la néo-banque zurichoise Neon, dans laquelle il a injecté quelque 200 000 francs pour 2% des actions de l’entreprise (sans doute l’investissement le plus prometteur consenti dans le cadre de cette émission, mais pas le seul).

Outre l’émission sur les start-up, l’entrepreneur a aussi participé au jeu TV «Ninja Warrior».

© Foto Seven Sport

Et c’est reparti pour un tour, le 26 octobre, avec la troisième saison, également diffusée sur la chaîne 3+, qui verra une quarantaine de start-up rivaliser de séduction pour attirer le capital-risque nécessaire à la réalisation de leur projet. «Je ne vise pas seulement un rôle de financier passif pour ces start-up, précise-t-il, mais aussi celui de coach et d’accompagnateur.»

Roland Brack, lui, s’est lancé très tôt et n’a pas profité de tels soutiens qui, d’ailleurs, n’existaient pas à l’époque. Né en 1972, caricaturalement précoce, il développe à l’école secondaire déjà un programme de vocabulaire allemand-français. «Mais j’étais plus doué en programmation qu’en langue», avoue celui qui, aujourd’hui, évite de s’exprimer en français. Pendant son apprentissage chez ABB, ce passionné d’ordinateurs commence à faire le commerce de composants informatiques depuis le grenier de ses parents. Une activité qu’il mène comme un hobby de front avec ses études d’ingénieur en électrotechnique dans ce qui deviendra la HES du Nord-Ouest de la Suisse, à Brugg (AG). En 1994, il fonde Brack Consulting, avant l’ère internet, et utilise le fax pour envoyer ses pubs à ses clients. Il faudra attendre 1997 pour le lancement de la boutique en ligne proprement dite. Le groupe Competec pèse aujourd’hui 1 milliard de francs de chiffre d’affaires et gère par année l’envoi de plus de 3 millions de paquets de toutes tailles.

«Je conseille aux jeunes de se lancer le plus tôt possible, alors qu’ils habitent encore chez leurs parents.»

 

L’ingénieur-entrepreneur va commencer par soigner la logistique, justement, en collaborant étroitement avec La Poste suisse. En 2002, il développe ses capacités d’achat à Taïwan, se concentrant encore et toujours sur le créneau informatique, puis l’électronique de loisirs. Quatre ans plus tard, il reprend le distributeur COS, double son chiffre d’affaires et le nombre de ses employés. Et le voilà donc qui devient incontournable comme grossiste en créant Alltron et en rassemblant sous l’ombrelle Competec ses activités B to C et B to B. En visitant ses entrepôts aujourd’hui, on voit d’ailleurs qu’une partie des envois sont réalisés pour des tiers. Notamment pour des concurrents dans le secteur grand public comme Digitec-Galaxus ou Coop.

Chaînes d'approvisionnement

Une destination de voyage d’études pour les entreprises de l’Europe entière et désormais pour les écoles de la région… Roland Brack, le pionnier, a prouvé pendant la pandémie qu’il avait juste et que le «just in time» n’était pas la panacée. «Quand les chaînes d’approvisionnement sont rompues ou ralenties comme c’est encore le cas, explique Nathanael Houmard, le responsable de la réception des marchandises, les entreprises qui gagnent sont celles qui ont du stock.» Entré chez Brack en janvier 2003, ce Jurassien du Sud, qui nous fait visiter le centre de distribution, a vécu en première ligne l’évolution de l’entreprise, mais aussi le développement de l’ensemble de l’e-commerce. Il connaît par cœur l’évolution de l’assortiment de Brack, qui s’est étendu ces dernières années à presque tous les types de produits, y compris l’alimentation.

Il vous explique ce qui va pouvoir être automatisé et les tâches qui devront encore longtemps être assurées par des êtres humains. «Nous allons continuer de créer des postes de travail et non pas en détruire, comme je l’entends parfois. Mais nous allons ralentir l’embauche, c’est clair.» On comprend en voyant des palettes pesant des dizaines, voire des centaines de kilos bouger presque par magie dans la pénombre de l’entrepôt entre les rayonnages géants d’une hauteur de plus de 30 mètres combien l’automatisation est la seule réponse possible.

«Nous allons continuer de créer des postes de travail et non pas en détruire, comme je l’entends parfois.»

Nathanael Houmard

La seule réponse à l’exigence de rapidité, mais aussi à la pénibilité de ce secteur d’activité. Une stratégie qui implique des investissements massifs, notamment 70 millions pour l’entrepôt 4.0 de Willisau. Et ce n’est pas fini: il y a à côté des bâtiments existants des réserves de terrains qui permettront d’agrandir encore les infrastructures actuelles. Unique actionnaire de l’entreprise, Roland Brack a de toute évidence la confiance de ses banquiers, lui qui répète qu’il ne se sert pas de dividendes et réinvestit tous les profits dans l’entreprise. «Contrairement à Amazon, qui a fait des pertes énormes pendant des années, ajoute-t-il, j’ai été bénéficiaire dès la première année.»

Fondateur de la plateforme QoQa, figure solaire de l’e-commerce en Suisse romande, Pascal Meyer est, lui aussi, un grand admirateur de Roland Brack, avec qui il collabore régulièrement. «Nous échangeons les équipes, nous nous voyons deux, trois fois par année. J’ai beaucoup appris en matière de logistique. Et lui est très intéressé par la manière dont nous animons notre communauté.» D’un côté le dompteur de robots, de l’autre le virtuose des réseaux sociaux jamais à court d’offres commerciales décoiffantes. Pascal Meyer souligne aussi la sagesse de l’entrepreneur, qui a su laisser à temps la direction opérationnelle à Martin Lorenz, son bras droit, plus versé que lui dans tout ce qui est commercial. Au fondateur, la stratégie et la technique. A lui aussi le temps disponible pour se consacrer à ses activités de capital-risqueur et de héraut de l’esprit d’entreprise.

Au seuil de la trentaine, Roland Brack s’est pris de passion pour le rallye automobile. Il participe à de nombreuses courses, comme le Balkan Offroad Rallye 2015.

© Anton Anestiev

«Nous restons, en tout cas en Suisse alémanique, allergiques au risque et paralysés par la crainte de l’échec, souligne Roland Brack. C’est un problème pour ce pays. Voilà pourquoi je conseille aux jeunes de se lancer le plus tôt possible, alors qu’ils habitent encore chez leurs parents et qu’ils n’ont pas de charges de famille. Une période de la vie où vous pouvez vous permettre de vous planter… et de travailler nuit et jour.» «Fail fast» (échoue rapidement)… La devise en vogue à la Silicon Valley pourrait aussi être celle de l’entrepreneur, né à Bözen, dans le Fricktal argovien, et dont le plus grand regret est de n’avoir pas vécu dans un environnement linguistique et culturel différent. Ce qui explique pourquoi le presque quinquagénaire, aujourd’hui divorcé, incite ses deux enfants de 14 et 16 ans à faire ce type d’expérience.

Dans ses jeunes années, Roland Brack, lui, a surtout passé beaucoup de temps à la ferme de ses grands-parents. Encore gamin, il conduit le tracteur de l’exploitation, découvre les joies de la nature, un penchant que cet amateur de camping conserve jusqu’à aujourd’hui. Jeune adulte, il suit la formation de pilote militaire avant de renoncer pour se concentrer sur le développement de son entreprise. Au seuil de la trentaine, il se met au rallye automobile et participe à de nombreuses courses en Europe et en Afrique du Nord. Son hobby, sa passion. La télévision alémanique l’a d’ailleurs suivi dans les Carpates, en Roumanie, pour un film sur les amateurs de sport automobile hors route. Un Roland Brack qui, au quotidien, roule en Tesla et se dit très conscient des enjeux de durabilité… mais qui s’apparentent pour lui à un «grand écart», selon ses termes.

L'expérience qui fait la différence

Prenez le centre de distribution de Willisau. Remarquablement isolé, le toit couvert de panneaux photovoltaïques, c’est un exemple d’efficience énergétique. Comme une partie croissante des tâches sont automatisées, les économies de chauffage se révèlent, elles aussi, substantielles en hiver – les robots ne sont pas frileux. Gros effort aussi dans le domaine du recyclage du carton, dont Brack fait une utilisation massive. Vive l’économie circulaire! «Mais, dans le même temps, reconnaît l’entrepreneur, nous poussons à la consommation de produits et de gadgets électroniques dont beaucoup sont fabriqués en Chine.» Ce qui ne rime pas avec réduction d’émissions de CO2 et lutte contre le gaspillage de matières premières, c’est évident.

Non, Roland Brack n’a pas pour habitude d’esquiver les questions qui fâchent. Celle aussi de l’impact de ses activités sur le commerce de détail. Il n’est certes pas le mieux placé pour faire des pronostics, mais il est convaincu que la vente en ligne est appelée à se développer encore, avec son cortège de fermetures de magasins. «C’est simple, même les branches qui ont longtemps résisté à l’e-commerce, comme l’horlogerie, s’y mettent», constate-t-il. Chaque secteur doit donc se réinventer. Avec cette vérité comme boussole: «Au final, c’est l’expérience client qui fait la différence.»

Et dans quelle direction compte-t-il encore élargir son assortiment? En tout cas pas dans le textile, où les places sont prises avec, en tête, un Zalando qui domine encore et toujours le marché. Pour l’heure, Roland Brack se réjouit de passer les prochaines semaines dans la «fosse aux lions». L’occasion d’aider au décollage cette troisième volée d’entrepreneurs, mais aussi de trouver, qui sait, de nouvelles idées?

Bio express

  • 1972 Naissance dans le village de Bözen, dans le canton d’Argovie, où ses grands-parents exploitent une ferme. Son père travaille jusqu’à la retraite comme tourneur dans une entreprise industrielle de la région.
  • 2019 Lancement du chantier du nouveau centre de distribution du groupe Competec à Willisau, après la levée des oppositions par le Tribunal fédéral. Roland Brack fait don de la somme tirée des dédommagements à une œuvre caritative locale.