Dans son bureau au siège de Saint-Gall, un tableau, enveloppé de plastique, est appuyé contre le mur. Carsten Koerl l’a reçu en cadeau en 2022, lorsque EY l’a élu entrepreneur de l’année. Sa société, Sportradar, fournit des données en direct d’événements sportifs à quelque 900 bookmakers du monde entier, analyse la légitimité des résultats et développe des logiciels pour les fournisseurs de gaming and betting.

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Depuis l’IPO de Sportradar, le titre a perdu deux tiers de sa valeur, alors que le Nasdaq Composite, l’indice de référence, n’en a perdu que 10%. Qu’est-ce que vous faites de faux?

La question est justifiée et me préoccupe beaucoup. Nous réalisons chaque année une croissance de plus de 20% en termes de chiffre d’affaires et de bénéfice opérationnel. Notre marge Ebitda est passée à 20%, la conversion de trésorerie à près de 50%. Tous ces chiffres sont importants. Et ils ne correspondent pas seulement à ce que nous avons promis dans le prospectus d’introduction en bourse, mais ils sont encore un peu meilleurs.

Cela signifie que les investisseurs sont trop stupides pour voir que vous faites tout juste?

Les investisseurs ne sont jamais stupides, et le marché non plus. Mais le marché peut être très irrationnel à court terme. A moyen et long terme, le marché reflète toujours la valeur que l’entreprise a gagnée. Le conseil d’administration et la direction y travaillent intensivement. Je suis dans ce secteur depuis longtemps et je ne m’inquiète pas. Peut-être que nous devrions améliorer notre communication. Pour le trimestre en cours, ça ne se passe pas aussi bien que prévu. Nous avons dû réviser légèrement à la baisse nos prévisions en termes de chiffre d’affaires, et non de bénéfice, pour la première fois depuis l’introduction en bourse.

Comment cela a-t-il pu se produire?

La raison principale est liée à l’euro qui est significativement plus haut que le dollar, par rapport à novembre de l’année dernière, lorsque nous avons établi le budget. De telles variables échappent au contrôle de l’entreprise.

Alors comment comptez-vous renverser la vapeur?

Nous avons annoncé une réduction des effectifs de l’ordre de 10% pour augmenter nos performances. Cela fait du bien à toute entreprise de temps en temps. Nous voulons ainsi nous préparer à la croissance future.

Réduire pour croître?

Exactement. Mais il ne s’agit pas ici en premier lieu de réduire les coûts. Avec cette mesure, nous augmentons la pression pour optimiser les processus et les structures. Nous opérons dans le monde entier sur un marché aussi compétitif que lucratif. La seule option pour nous consiste à nous améliorer. Nous réalisons en 2023 un chiffre d’affaires d’environ 900 millions d’euros et notre objectif consiste à dépasser largement le milliard en 2024. Pour cela, il faut faire des efforts.

En 2021, vous avez déclaré en marge d’un événement, je cite: «J’ai perdu mon statut de multimilliardaire, et maintenant je ne suis plus qu’un simple milliardaire.»

C’était une boutade. Au quotidien, en ce qui me concerne, cela ne fait aucune différence. L’argent ne me pousse pas à travailler douze à quatorze heures par jour. L’argent ne se mange pas, je peux seulement l’utiliser pour ma famille par exemple ou pour la poursuite de la croissance de Sportradar. Cette richesse est théorique et elle ne devient un sujet de discussion que lorsque Bilanz publie la liste des 300 plus riches. Et bien sûr lorsque je dois m’acquitter de l’impôt sur la fortune que je paie d’ailleurs volontiers. Je trouve que ce n’est pas un mauvais instrument pour créer un équilibre entre les personnes qui gagnent très bien leur vie et celles qui n’ont pas cette chance.

Que pense votre éminent investisseur Michael Jordan de votre performance?

Je l’ai rencontré il y a trois semaines à Palm Beach. Nous avons parlé pendant trois heures sans évoquer une seule fois le cours de l’action. Il est très engagé quand il s’agit de sport, mais aussi quand il s’agit de données. Et il connaît très bien le secteur des paris. Nous avons donc discuté de la manière dont je pourrais l’impliquer davantage dans notre activité principale, s’il serait prêt à participer à la journée des investisseurs, par exemple. Michael pense à long terme. C’est pourquoi il convient parfaitement à Sportradar.

Vous avez conservé plus de 80% des droits de vote lors de l’IPO. Pourquoi cela?

Ces droits de vote m’aident dans la manière dont je gère l’entreprise. Après avoir réfléchi à un problème de mon côté, j’aime prendre des décisions relativement rapidement. Dans un conseil d’administration fort et paritaire d’une entreprise cotée en bourse, cela peut aussi prendre un peu plus de temps. Toutes les décisions que je prends sont coordonnées avec le conseil d’administration. Nous n’avons pas eu à prendre de décisions controversées ces dernières années. Il y a évidemment eu des débats tranchés, c’est clair, mais c’est bien ainsi.

Peu après l’IPO, vous avez vu un grand potentiel en Chine, en Inde et aux Etats-Unis. Qu’en est-il advenu?

Je crois ne jamais avoir dit que la Chine deviendrait le moteur principal pour Sportradar, mais que c’était simplement une option. J’ai toujours vu la Chine comme un potentiel à moyen ou long terme. Mais, jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas libéralisé le marché. Nous sommes toujours très optimistes en ce qui concerne l’Inde et le cricket en particulier. Mais, là aussi, ça prend un peu plus de temps que ce que nous avions imaginé. En revanche, les choses avancent plus vite que prévu aux Emirats arabes unis. De manière générale, nous sommes très satisfaits de la manière dont le marché mondial se développe pour nous.

La Suisse est-elle pertinente pour vos affaires?

Non, mais la Suisse est très pertinente pour moi sur le plan émotionnel. J’ai choisi ce pays comme ma patrie (il est d’origine allemande, ndlr). J’aimerais y être plus actif sur le plan commercial. Mais, ici, les paris sportifs sont un monopole. Notre destin ne se décidera pas à partir du succès sur le marché suisse. Néanmoins, ce pays me tient à cœur et je pense que l’on pourrait faire beaucoup de choses ici. Par exemple contribuer à faire progresser une équipe de football suisse en Ligue des champions grâce à nos données. Cela m’amuserait beaucoup.

Alors, vous faites de la publicité?

Non, je partage ce que j’ai appris. A savoir qu’il y a énormément de domaines dans lesquels on peut prendre de bien meilleures décisions, et donc obtenir des résultats, rien qu’en analysant les données. Nous pouvons prédire avec une grande probabilité ce qui va se passer sur le terrain dans les dix prochaines minutes et nous pourrions faire des recommandations en temps réel à l’entraîneur sur le bord du terrain afin de prendre l’avantage.

Vous pourriez donc murmurer à l’oreille de l’entraîneur de la Nati, Murat Yakin?

Je ne sais pas s’il a besoin d’aide. Mais si c’est le cas, nous pourrions certainement donner de très bons conseils en direct. Ainsi qu’à tout autre entraîneur, bien sûr. Mais sur le plan financier, c’est malheureusement peu lucratif. Si je peux dire à une équipe comment elle a le plus de chances de gagner, cette équipe n’apprécierait certainement pas que j’aide aussi l’équipe adverse avec nos données.

Disney a annoncé son intention d’entrer sur le marché des paris.

Pour Disney, il s’agit de préparer les dix à vingt prochaines années. Son modèle actuel d’abonnement pour les films et les séries ne suffira pas à soutenir la croissance, ni le cinéma. Ils doivent devenir beaucoup plus numériques, travailler avec des données sur leurs utilisateurs dans l’optique de rendre ainsi leur produit viable. Il sera également intéressant de voir comment Amazon et Netflix voient les choses. Même chose pour Apple. Ce que je peux vous dire, c’est que tous se fournissent en données sportives mondiales chez nous.

Vous voulez construire un centre de recherche en Suisse. Pour quoi faire?

Je veux raccourcir les distances. Nous avons de brillants cerveaux dans le domaine de la recherche et du développement partout dans le monde. J’aimerais les rassembler dans un lieu central et créer un environnement dans lequel une centaine de personnes pourraient travailler de manière créative et optimale. Cela peut très bien se faire à Zurich, dans la Silicon Valley ou encore à New York. Mais, vous savez, Google n’est pas à Zurich par hasard.

Et combien allez-vous investir?

Je ne peux pas vous donner de chiffre, car cela aurait une incidence sur la bourse. Ce que je peux dire, c’est qu’il s’agit avant tout d’un investissement dans des personnes, et ce sont des collaborateurs très recherchés et très bien payés.

L’addiction aux paris est un problème de société qui est encore attisé par les paris en ligne. N’avez-vous pas mauvaise conscience de jouer un rôle clé dans ce domaine?

Je n’ai pas mauvaise conscience, mais Sportradar se préoccupe beaucoup de la manière dont nous pouvons aider à lutter sur ce point. Le facteur clé ici est la responsabilité. Nous travaillons exclusivement sur des marchés réglementés. Nous conseillons les gouvernements. Comment peut-on contrôler, par exemple, que les parieurs auprès d’un organe certifié paient également l’impôt correspondant? Il existe de nombreuses possibilités techniques pour valider ce genre de choses. Mais cela permet aussi de disposer de données sur le comportement d’un parieur sportif. On peut identifier des profils critiques avec le scoring numérique et découvrir des indices d’une dépendance au jeu imminente. Et c’est ce qui est fait. Si ce n’est pas le cas, l’industrie se met en danger. C’est ma conviction de base. Et nous agissons en conséquence.

Le tennis est l’un des sports de paris les plus populaires. Que pensez-vous de la revendication de Novak Djokovic selon laquelle les joueurs de tennis devraient participer aux bénéfices des bookmakers?

Nous avons un gros contrat avec l’ATP, je ne peux pas donner de détails. Mais je peux vous dire que l’ATP, dont Novak Djokovic est membre, conclut les contrats directement avec le bookmaker et non avec Sportradar. Nous ne recevons donc que des frais d’intermédiation. De plus, les sportifs ont leur mot à dire à l’ATP, car trois des neuf membres du conseil d’administration sont des représentants des joueurs. Il faut donc travailler un peu sur le flux d’informations.

Djokovic n’a donc aucune idée de ce qui se passe?

Je n’ai pas dit cela. C’est un brillant joueur de tennis. Mais il devrait peut-être s’intéresser à la manière dont l’ATP fait du marketing dans le domaine des paris sportifs et à ce qu’elle génère comme revenus. C’est tout à fait remarquable.

Selon vos données, qui sera champion de Suisse de football cette année?

Young Boys.

Quelles équipes disputeront la finale de la Ligue des champions et qui la remportera?

Vous posez cette question à un fan inconditionnel du Bayern Munich, qui présente malheureusement des indicateurs montrant que cette équipe n’y sera pas. Je ne serais pas surpris que nous ayons à nouveau deux équipes d’Angleterre. Manchester City semble être sûr, pour la deuxième, les spécialistes se disputent encore.

1964 
Naissance en Allemagne. Il grandit dans l’Allgäu et étudie l’électrotechnique et la technique des processus à l’Université de Constance.

1997
Après avoir travaillé dans le domaine du développement de logiciels et de l’industrie du jeu, il fonde Betandwin Interactive Entertainment, une société de paris en ligne.

2001
Fondation de Sportradar, qu’il introduit en bourse à New York en 2021. Il s’agissait de sa deuxième IPO, après avoir coté en bourse à Vienne Betandwin (aujourd’hui Bwin).

Iris Kuhn Spogat
Iris Kuhn-Spogat, «Bilanz»
Marc Kowalsky
Marc Kowalsky