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La grande interview

«Etre galeriste aujourd’hui, c’est avoir le courage de se poser des questions radicales»

Originaire de Lausanne mais installée aux Etats-Unis depuis vingt ans, l’incontournable galeriste Dominique Lévy façonne le marché de l’art. Cofondatrice du consortium Lévy Gorvy Dayan, qui emploie une quarantaine de collaborateurs à Londres et à New York, elle se montre critique sur la multiplication des foires et sur les pressions économiques qui étouffent toujours davantage l’authenticité du métier.

Sophie Marenne

Dominique Lévy s’interroge sur la pertinence de la participation systématique de sa galerie à des foires d’art, indispensables mais devenues «ridiculement chères», exigeant parfois une dépense allant jusqu’à un demi-million de dollars.
Dominique Lévy s’interroge sur la pertinence de la participation systématique de sa galerie à des foires d’art, indispensables mais devenues «ridiculement chères», exigeant parfois une dépense allant jusqu’à un demi-million de dollars. Jean-Francois JAUSSAUD

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Cela fait quelques mois que Dominique Lévy dort plutôt mal. Et ce n’est pas dû à ses nombreux voyages, vers Londres ou Seattle. Non, l’influente galeriste helvétique, qui a grandi à Lausanne mais est installée depuis deux décennies à New York, se questionne sur son métier et la façon dont les galeries d’art peuvent rester authentiques face aux pressions économiques. Dans un marché mondialisé qui brasse des dizaines de milliards de dollars, la concentration des pouvoirs entre quelques méga-galeries redessine les règles du jeu.
Fin février, alors qu’une tempête de neige paralysait New York, elle a accepté, depuis sa galerie nichée entre Central Park et Madison Avenue, d’évoquer l’empreinte de ses racines suisses sur sa carrière, mais aussi d’aborder les mutations profondes d’un secteur en cours d’ajustement.
Une poignée de méga-galeries s’arrogent la majorité des parts d’un marché mondial flirtant avec les 60 milliards de dollars. Les plus petites structures souffrent. Le modèle de la galerie de taille intermédiaire est-il voué à disparaître, au profit d’une logique «winner takes all»?

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Non, pas du tout. A côté des trois géants (Gagosian, Hauser & Wirth et David Zwirner, ndlr), d’autres galeries continueront d’exister, parfois au prix d’efforts surhumains. Comme dans le luxe, l’hôtellerie ou l’immobilier, la consolidation par de grands conglomérats n’empêche pas l’existence de niches de qualité.
De nouvelles professions pourraient émerger, comme celle d’agent d’artistes, de family office ou de salon sur le modèle de ce qui se fait en haute couture.
Votre entreprise est pilotée par un triumvirat de grands noms de l’art. Comment cela fonctionne-t-il au quotidien?
Je suis la fondatrice de la galerie et je me suis associée à Brett Gorvy en 2017, puis à Amalia Dayan en 2022. C’est rare, mais il arrive que nos goûts soient inconciliables. Nous considérons alors qu’un vrai non est plus fort qu’un oui, ce qui signifie que si l’un de nous est véritablement opposé à une œuvre ou un projet, nous ne nous y embarquons pas. Dans les faits, nous recourons rarement à ce droit de veto.
Pour ce qui est de l’organisation, nous avons des talents assez différents: la division des tâches se fait de façon organique.
A trois, comment trouvez-vous un fil conducteur cohérent à votre programmation?

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Le fil conducteur, c’est la qualité et la pertinence. Nous exposons jusqu’en mai le peintre italien Domenico Gnoli par exemple (un artiste qui passionne surtout Amalia). Or il n’y a eu aucune grande exposition aux Etats-Unis sur son œuvre, essentielle dans l’histoire de l’art d’après-guerre, depuis 1969 et celle montée par l’influent collectionneur Sidney Janis! Ou bien quand nous avons travaillé sur Yves Klein (un artiste que je représente depuis plus de vingt ans), nous l’avons envisagé sous un angle neuf, celui du corps et de la chair.

Projet littéraire

Dominique Lévy est au cœur de la rédaction d’un livre sur le peintre français Yves Klein, connu pour avoir créé sa propre couleur. Dans cet ouvrage figurera un texte de la chanteuse américaine Patti Smith.
Vous évoquiez, il y a quelques années, des projets d’expansion: l’ouverture d’un bureau à Genève, voire d’une galerie à Singapour. Est-ce encore d’actualité?
Nous y songions, c’est vrai. Nous avons grandi et grandi, pour employer jusqu’à 75 personnes dans nos galeries de Hongkong, Londres, New York et Paris, ainsi que dans nos bureaux à Milan, Shanghai et Zurich. Le succès financier était au rendez-vous. Après la pandémie de covid, nous avons plutôt eu tendance à réduire... Pas par manque d’ambition ou d’opportunités, mais plutôt parce qu’une telle implosion ne reflète plus l’authenticité que nous exigeons. De toute façon, inscrire un lieu d’art pour l’éternité n’a pas de sens, il faut l’inscrire dans le mouvement et le moment.

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Actuellement, notre équipe compte une quarantaine de collaborateurs, entre Londres et New York uniquement. Nous gardons des liens privilégiés en Suisse et en Asie, sans disposer d’antennes sur place.
Après deux années de rééquilibrage, 2025 a été marquée par un rebond du marché de l’art et une hausse des revenus des grandes maisons. La morosité est terminée?
Attention, nous sommes encore dans une période d’ajustement. En 2023 et 2024, le secteur a reçu une claque. En cause: une tempête parfaite, entre les taux d’intérêt qui avaient grimpé (donc les liquidités qui s’étaient raréfiées) et les marchés asiatiques qui se sont rétractés. Il faut cependant comprendre que le marché avait atteint des sommets astronomiques, poussé par la multiplication des auteurs et une surabondance d’œuvres et d’artistes!
Ce ralentissement, ou plutôt ce réajustement, ne concerne en rien la qualité des œuvres et des transactions, qui reste haute. Les modes se sont essoufflées, les collectionneurs ont fait une pause, et le sentiment d’indigestion généralisé devant la prolifération excessive des foires doit encore se dissiper. Tout comme dans l’immobilier ou les produits de luxe, il y a aussi un passage de témoin important d’une génération à l’autre, avec une confusion face à l’évolution des désirs.

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«En 2023 et 2024, le secteur a reçu une claque. Les collectionneurs ont fait une pause, et le sentiment d’indigestion généralisé devant la prolifération excessive des foires doit encore se dissiper.»

Les taux sont désormais revenus à des niveaux plus raisonnables. A quoi vous attendez-vous pour l’année à venir?
Pas aux Etats-Unis… Les maisons de vente aux enchères viennent d’augmenter leurs primes, ce qui est plutôt de bon augure pour le secteur des ventes privées. Le marché chinois est désormais plus sain et les acheteurs asiatiques, dont les Japonais, sont de retour. Le dollar est bon marché. L’euro est fort. En somme, la stabilisation va se poursuivre.
La Suisse est un bastion historique pour les grands collectionneurs et un berceau des foires. Cet écosystème a fortement évolué avec Art Basel, très international, et Art Genève, plus intime. Quelle foire helvétique est encore à votre agenda?
Nous envisageons de diminuer le nombre de nos participations à de telles foires, simplement car elles sont devenues ridiculement chères. Il faut parfois dépenser jusqu’à un demi-million de dollars, sans compter la fabrication du stand. Ces prix ne sont absolument pas compétitifs. Toutefois, on ne peut simplement pas faire sans: des choix doivent être faits.

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Bien que la foire internationale d’art contemporain de Bâle reste ma favorite, la comparaison avec la déclinaison parisienne la heurte grandement. D’autant plus que la Ville Lumière promet toujours une multitude d’activités culturelles parallèles. Sans parler de l’édition au Qatar, qui s’est déroulée en février, et qui en a érodé un peu plus l’âme.
Partagez-vous la critique du président de l’Association des galeries suisses, Claude Walter, qui juge qu’Art Basel est devenue une multinationale axée sur la revente de tableaux d’artistes établis, au détriment de la découverte de jeunes talents?
Non, je n’ai pas un point de vue aussi radical. Art Basel est une aventure et l’a toujours été. J’aurais simplement souhaité qu’elle reste aussi un espace expérimental. Sur place, le public y retrouve malheureusement le même contenu qu’à Hongkong, Londres, Miami et Paris.
Vous vivez à New York mais vous avez grandi à Lausanne. Quel est votre meilleur souvenir artistique de cette ville?
Alice Pauli, sans le moindre doute. C’est dans sa galerie, avenue de Rumine, que j’ai vu ma première exposition sur Francis Bacon, à l’âge de 10 ans. Un peu plus tard, j’y ai découvert les œuvres d’art abstrait de Pierre Soulages, dont elle était l’unique galeriste en Suisse. C’est chez elle que j’ai rencontré cet orfèvre du noir et de la lumière, que j’ai eu la chance d’exposer maintes fois depuis.

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Votre mère, Evelyn Lévy, est amatrice d’art, mais votre père, André Isaac Lévy, a fondé la Compagnie Financière Tradition (CFT) après des années de courtage de devises. Il vous a élevée dans l’espoir que vous assuriez une relève…
C’est vrai, j’ai d’ailleurs débuté ma carrière sur le trading floor. Cette expérience m’a dotée de solides connaissances qui m’ont été extrêmement précieuses dans ma carrière, sur les mécanismes des taux d’intérêt, les paiements à terme, le marché des devises…
Ce n’était pas ma passion, je voulais faire du cirque, du théâtre, de l’art… Me voir tourner le dos à la finance a d’abord été une vraie déception pour papa, car il comptait sur moi pour prendre la suite de ses affaires. A mesure du succès de ma carrière, il a développé une grande fierté. Le jour où j’ai tenu un premier stand à mon seul nom à Art Basel, en 2013, il était le premier à venir le voir! Il est décédé peu après.

«J’ai débuté ma carrière sur le trading floor. Me voir tourner le dos à la finance a d’abord été une vraie déception pour mon père, qui comptait sur moi pour prendre la suite de ses affaires.»

Avant l’ouverture de votre propre galerie à Manhattan, en 2013, votre parcours professionnel vous a fait passer par Sotheby’s à Genève ou encore Christie’s à New York. Qui a été votre mentor, le long de ces années?

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J’en ai eu tant! J’ai étudié les sciences politiques, mais également la sociologie de l’art avec Raymonde Moulin, première experte de ce thème. Elle m’a fait réaliser combien l’art amène de réflexions sur notre quotidien.
Ma première vraie opportunité dans le métier m’a été donnée par François Curiel, alors responsable de Christie’s à Genève, grâce auquel j’ai pu effectuer un stage à New York. Ma deuxième expérience est liée au célèbre commissaire-priseur Simon de Pury, qui m’a engagée chez Sotheby’s et m’a confié des tâches extraordinaires. Mon troisième mentor fut Daniel Malingue, pour qui j’ai ouvert une galerie à Genève. Puis le galeriste britannique Anthony d’Offay a donné un premier coup de pouce international à ma carrière, en m’engageant dans sa galerie à Londres. Il y a aussi eu François Pinault, grâce auquel je suis partie à New York, pour y monter le département des ventes privées de Christie’s. Et plus récemment Robert Mnuchin, avec qui j’ai fondé les galeries L&M Arts, à New York et à Los Angeles, récemment décédé.
Je dois tout à ces personnes, toutes exceptionnelles, qui m’ont fait confiance et m’ont enseigné diverses facettes du métier.
L’année prochaine, vous fêterez vos 60 ans et vos 40 ans de carrière. Quelle est la plus importante exposition que vous ayez jamais organisée?

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L’exposition la plus incontournable de ma carrière, ce fut Tanguy Calder: Between Surrealism and Abstraction, en 2010, qui a fait dialoguer le travail d’Yves Tanguy et celui d’Alexander Calder. L’idée m’est venue lors d’une discussion avec Peggy Guggenheim, à Venise. Elle portait de grandes boucles d’oreilles, une dessinée par Tanguy et une par Calder. De quoi marier enfin abstraction et figuration, dans une vraie complémentarité! Cette révélation m’a poussée à étudier leurs correspondances, aboutissant à une expo qui est ma fierté, ma signature.

Coup de cœur

Parmi ses acquisitions récentes, la galeriste suisse a acheté un très grand dessin d’Elizabeth Peyton, à Miami, soit «une de ses plus belles aquarelles».
Que reste-t-il de Suisse dans votre approche?
Je suis née en Suisse, après cinq générations jamais nées dans le même pays. Je suis d’ailleurs rentrée en urgence en Suisse pour y accoucher de mon fils. Je voulais qu’il naisse sur le même territoire que moi (rires). J’ai longtemps vécu ce déracinement familial comme une malédiction. C’est bien plus tard que j’ai compris, au contact des œuvres de Willem de Kooning, de Mark Rothko ou de Cy Twombly, que l’exil, le départ et le changement nourrissent nos pratiques et accroissent notre empathie.

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Je suis un produit de la diaspora, avec un père d’origine égyptienne et une mère venue de Belgique. Passionnée d’art, cette dernière m’a fait le cadeau de m’exposer à ce monde, nous emmenant, ma sœur et moi, à Art Basel, ainsi que dans de nombreux musées. Encore aujourd’hui, elle me fait découvrir de nouveaux artistes! Me frotter si jeune à tant de créativité et d’originalité a fait naître en moi une approche romantique de l’art. Au-delà de l’objet, l’art transforme celui qui le regarde.
C’est une vision assez pure, mais votre réussite vient quand même de la commercialisation d’œuvres…
Oui, je suis romantique dans mon rapport à l’art, mais une absolue businesswoman dans les affaires. Je ne vous cache toutefois pas qu’être galeriste aujourd’hui, c’est avoir le courage de se poser des questions radicales.
Le marché a grandi à une vitesse hallucinante, ces dix dernières années. Quelques ogres dominent. A côté d’eux coexistent des galeries de prestige, comme la nôtre, qui ne peuvent évidemment pas gérer autant de successions familiales et d’artistes divers, car l’accompagnement y est bien plus personnel.
La question qui s’impose, et me tient éveillée la nuit depuis des mois, est la suivante: quel est le rôle de la galerie aujourd’hui, alors que l’art se mue toujours davantage en business et délaisse l’expression et l’expérimentation pour la transaction? Et au-delà, comment nous, les studios et vitrines d’exposition, pouvons-nous rester d’une authenticité absolue, vu les pressions économiques?

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Bio express

1967

Naissance à Lausanne.

1987

Premier stage chez Christie’s à New York.

2003

Après avoir travaillé chez Sotheby’s puis Christie’s, elle fonde son propre service de conseil en art.

2005

Création de L&M Arts, en partenariat avec Robert Mnuchin.

2013

Elle ouvre sa galerie à Manhattan, elle est rejointe par Brett Gorvy en 2017, puis par Amalia Dayan en 2022.
A propos des auteurs
Sophie Marenne
Sophie Marenne
Après des débuts en radio et un focus sur les droits humains, Sophie Marenne a pivoté vers l’actu économique par une expérience en presse luxembourgeoise. En Suisse, elle décrypte les tendances technologiques, l'information financière et les parcours d'entrepreneur·e·s, d’abord pour L’Agefi et maintenant pour Ringier, toujours à l'affût des histoires inattendues qui façonnent le monde des affaires.

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