Abo
La grande interview

«Le capital-risque joue un rôle crucial pour l’innovation dans ce pays»

Directeur de Vi Partners pendant vingt-deux ans, Alain Nicod, cofondateur de LeShop.ch, a accompagné plus de 70 start-up, dont certaines sont devenues des licornes. Rencontre avec l’une des grandes figures du capital-risque en Suisse romande.

Carré blanc

Alain Nicod chez lui, dans sa maison à Grandvaux (VD).
Alain Nicod chez lui, dans sa maison à Grandvaux (VD).Thierry Porchet

Publicité

Il a obtenu la confiance de dix grandes entreprises et institutions suisses pour placer près de 90 millions de francs dans des actifs risqués. Un défi qu’il a relevé avec brio, en participant notamment à la montée de Nexthink (vendue en 2025 pour 3,2 milliards de dollars) et d’Araris (1 milliard en 2025). La société qu’il a dirigée, Vi Partners, a investi près de 250 millions de francs dans une cinquantaine d’entreprises, avec des gains représentant un multiple de l’investissement de départ. Alain Nicod plaide aujourd’hui pour une gestion plus ambitieuse de la richesse nationale, qui mette l’accent sur l’innovation. Il revient également sur les débuts tumultueux de l’épicerie en ligne LeShop.ch qu’il a cofondée en 1996, avant de la céder onze ans plus tard à Migros.
Comment êtes-vous arrivé à la tête de Vi Partners?
Je suis arrivé trois ans après le lancement du fonds en 1999. L’entreprise avait vécu un démarrage compliqué en raison de la bulle internet, qui a envoyé beaucoup de start-up au tapis. Vi Partners avait déjà perdu environ 10 millions de francs et les actionnaires ont souhaité un changement à la direction. Je connaissais le monde de l’investissement et des start-up, je venais de vendre plusieurs entreprises à succès, et on m’a donc proposé de prendre les commandes. Les consignes étaient claires: investir les 90 millions restants dans des start-up ayant un lien avec la Suisse et faire fructifier le portefeuille à la faveur des actionnaires : l’EPFZ, ABB, Bühler, Credit Suisse, Hilti, McKinsey, Nestlé, Schindler, Sulzer, Suva et la Banque cantonale de Zurich notamment.

Contenu Sponsorisé

Vi Partners
Fondé en 1999, Vi Partners finance principalement des start-up suisses et européennes en série A, avec des premiers tickets compris entre 1 et 5 millions de francs. Les investissements sont concentrés sur la santé et la technologie.
Comment identifier les domaines les plus porteurs?
Nous l’avons appris à nos dépens, il faut se concentrer sur des marchés mondiaux d’au moins 1 ou 2 milliards. En cas de succès, on peut raisonnablement attendre d’une start-up qu’elle atteigne au moins 10 % de parts de marché. Pour obtenir des gains satisfaisants, il faut donc viser des marchés qui ont une taille critique. Sur le plan des secteurs d’activité, la moitié des fonds a été investie dans les sciences de la vie, le reste dans d’autres domaines porteurs comme les nanotechs ou le logiciel.
Pour un gain satisfaisant, il faut donc que l’entreprise atteigne 100 millions de francs de chiffre d’affaires?
Dans le capital-risque, il faut compter entre 50 et 70 % d’échec. Le reste des participations génère des bénéfices, mais les investisseurs ont besoin des grandes gagnantes pour dégager de la performance globale pour le fonds. Ces dernières doivent multiplier leur valeur par 20, 50, voire 100 fois la mise de départ pour remplir leur mission. Seules les entreprises actives dans des marchés qui se comptent en milliards peuvent atteindre des multiples élevés en cas de succès.
Au sein du portefeuille de Vi Partners, combien d’entreprises ont-elles atteint ces multiples de 50 ou 100?

Publicité

Vi Partners a financé plusieurs start-up devenues licornes. L’une d’entre elles, Nexthink, a été vendue pour 3,2 milliards de dollars. A titre de comparaison, l’ensemble des fonds investis chaque année dans le capital-­risque en Suisse se situe autour de 3 milliards. En général, seulement 5 % des entreprises du portefeuille réalisent l’immense majorité des gains. Les perles rares sont donc infiniment plus déterminantes que la performance de l’entreprise moyenne du portefeuille. Il faut bien comprendre cette réalité avant de se lancer en capital-risque. Dans la biotech, Amal Therapeutics, spin-off de l’Université de Genève, a été rachetée par Boehringer Ingelheim en 2019 pour plusieurs centaines de millions de francs. Araris Biotech, spécialiste zurichois des solutions anticorps-­médicaments, a connu une issue similaire avec la reprise par le japonais Taiho Pharmaceutical pour 1 milliard. Et puis, il y a Neocutis, une entreprise lausannoise spécialisée dans la dermatologie, cédée au groupe allemand Merz Pharma en 2013. Côté starting-blocks, on suit avec beaucoup d’attention SumUp, le géant européen du paiement électronique, qui vise aujourd’hui une valorisation pouvant atteindre 12 milliards de dollars en vue d’une possible entrée en bourse en 2026 ou 2027.

Publicité

Le capital-risque représente moins de 0,1 % du patrimoine sous gestion en Suisse. Les start-up souffrent de la difficulté à trouver des fonds. Qu’est-ce qui coince?
Je n’ai pas d’exemple concret de projets entrepreneuriaux bien ficelés et bien dirigés qui n’ont pas démarré par manque de capitaux. Tous ont dû travailler dur pour convaincre. Mais il est vrai que le capital-risque suscite encore la méfiance des investisseurs. Les gestionnaires de fortune cherchent plutôt des actifs liquides, ce qui est peu compatible avec l’horizon temporel dont il faut disposer pour miser sur des actifs risqués. Certains investisseurs institutionnels se sont lancés, mais avec un portefeuille de quelques dizaines d’entreprises et avec une vision à court terme. Cette stratégie est vouée à l’échec, car, comme je l’expliquais, seulement 5% des start-up feront la différence. Il faut donc un minimum de 100 lignes de participation et un horizon de placement à 30 ans. C’est par ailleurs un moyen très efficace de soutenir l’innovation dans un pays qui en a grandement besoin s’il veut rester dans la course technologique en cours.
Recul en 2026
Au premier semestre 2026, les investissements en capital-risque dans les jeunes pousses suisses ont atteint 1,25 milliard de francs, en recul de 15,5% par rapport au 1er semestre 2025. Le nombre de transactions est resté stable à 123 opérations, selon la mise à jour du Swiss Venture Capital.
Mais même avec beaucoup d’argent, la Suisse peut-elle vraiment rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine?

Publicité

Oui. Nous avons des hautes écoles de grande qualité. Nous attirons des talents du monde entier. En plus, nous avons potentiellement les moyens de nos ambitions. Il y a actuellement plus de 5000 milliards de francs sous gestion en Suisse. Si les investisseurs plaçaient entre 1 et 5% de cette richesse dans le capital-­risque, il est certain que de grandes entreprises innovantes émergeraient. Ce ne sera peut-être pas le prochain Google, mais au moins des acteurs très sérieux avec un fort potentiel. Certaines caisses de pension disposent de près de 20 milliards de francs à placer. Rien qu’en plaçant 5 % on arrive à 1 milliard de francs étalés sur quelques années, ce qui permet de se constituer un portefeuille avec plus de 100 entreprises financées. Statistiquement, cette stratégie sera payante dans un délai de 20 ou 30 ans. Pour ma part, je considère qu’il relève presque du devoir civique de contribuer au financement de l’innovation dans ce pays.

«Si l’on investissait entre 1 et 5% de la richesse nationale dans le capital-risque, il est certain que de grandes innovations verraient le jour dans un pays qui en a grandement besoin.»

Une start-up suisse peut-elle encore devenir licorne sans s’expatrier aujourd’hui?
Oui, mais les obstacles demeurent. Le financement et l’étroitesse de notre marché constituent le premier frein. Bien que la Suisse dispose d’abondantes liquidités, les investisseurs suisses prennent moins de risques à long terme que leurs homologues étrangers, poussant les start-up à se financer ailleurs, comme Nexthink avec les fonds principalement internationaux. Par ailleurs, notre tissu économique manque d’acteurs assez puissants pour racheter des sociétés valorisées à plusieurs milliards. Seules les biotechs peuvent encore espérer devenir licornes et rester suisses grâce aux géants de l’industrie pharmaceutique. Mais dans l’informatique et le logiciel, les rachats se font quasiment toujours au profit d’un acteur nord-américain ou asiatique.

Publicité

Au-delà de ces contraintes de marché, je constate aussi que le cadre politique et réglementaire n’est pas toujours favorable aux start-up. Le canton de Vaud, notamment, taxe lourdement la fortune purement théorique des fondateurs en cas de hausse de valorisation. Beaucoup d’entrepreneurs quittent donc le territoire lorsque leur entreprise commence à prendre de la valeur. Une situation absurde. Autre risque majeur pour l’attractivité de la Suisse: une éventuelle érosion de la protection de la vie privée. Le récent projet du Conseil fédéral de réviser l’ordonnance sur la surveillance des télécommunications m’inquiète. Le traitement confidentiel des données est un pilier central des garanties qu’offre la Suisse aux entrepreneurs, ayant notamment permis l’essor de la messagerie web sécurisée Proton à Genève. En s’en prenant à la vie privée, on condamne aussi les modèles économiques reposant sur la gestion de données personnelles, comme la digital health.
Quel est le secteur le plus prometteur aujourd’hui? Celui sur lequel vous miseriez?
Je m’intéresse beaucoup à la santé et à la longévité. C’est un domaine où l’innovation peut vraiment améliorer la qualité de vie, avec des outils accessibles à tous. On sait déjà prolonger la durée de vie, l’enjeu est de la prolonger en bonne santé. Les outils existants permettent de mesurer sa progression physique, par exemple sa vitesse à vélo ou sa VO₂max, pour s’entraîner plus efficacement. Mais cela peut aller plus loin. Les capteurs simples et peu coûteux permettent déjà un suivi quotidien de métriques physiques. Cela permet parfois de déceler des symptômes légers, qui passent inaperçus même pour la personne concernée mais qui peuvent signaler une maladie grave. Par exemple, une asymétrie de la marche peut alerter sur un problème neurologique, la variabilité cardiaque permet de repérer une arythmie et le suivi du sommeil aide à identifier les causes de réveils nocturnes, comme l’alcool ou le sucre le soir. Dans certains cas, cette détection de signaux précoces peut sauver des vies!

Publicité

Vous avez déclaré que vous souhaitiez que vos investissements contribuent à un monde meilleur. Avez-vous des critères d’exclusion?
Je n’ai jamais voulu investir dans l’armement. Je ne trouve pas intéressant de placer de l’argent dans des équipements servant à «mieux tuer». J’étais aussi assez réfractaire aux réseaux sociaux, très à la mode il y a quelques années, car je considérais que ce type d’innovation n’avait que peu d’utilité sociale.
Au début de votre carrière, vous avez rejoint de grands cabinets comme McKinsey. Pourquoi avoir choisi d’entreprendre ?
J’avais envie d’entreprendre par amour du défi et par envie de renvoyer l’ascenseur à la société dans laquelle j’ai grandi et qui m’a permis de m’accomplir. A la fin des années 1980, j’avais 29 ans, j’avais déjà un enfant et j’ai compris que c’était le moment ou jamais. J’ai alors pris des parts dans Compex, une entreprise spécialisée dans les équipements pour sportifs de haut niveau, dont je suis devenu président du conseil d’administration. Mais la première entreprise que j’ai participé à fonder à partir d’une feuille blanche, c’était LeShop.ch en 1996.
Vous fondez LeShop.ch en pleine bulle internet. Les aléas ont été nombreux.
Oui, nous avions développé un site très complexe, mais qui intégrait – et c’était une première à l’époque – la personnalisation des contenus. La machine était capable d’enregistrer les articles favoris de chaque client en fonction des achats antérieurs. Au moment du lancement, le site a été victime de son succès. Un nombre trop important de visiteurs l’a fait planter quelques heures seulement après la mise en ligne. Finalement, l’épicerie a définitivement ouvert un mois après l’incident.

Publicité

Et en 2002, LeShop.ch frôle la faillite et est sauvé in extremis.
Oui, après quelques années de succès, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il serait difficile de rester indépendants longtemps. Il nous fallait un repreneur. Après quelques aléas contractuels, nous avons vendu l’entreprise au Groupe Bon appétit. Beat Curti, l’actionnaire majoritaire du groupe, a annoncé dans la presse devoir licencier tous les employés de LeShop.ch, soit plus de 200 personnes à l’époque, en vue de son rattachement au groupe allemand Rewe. Un scénario ubuesque. Face à cette situation, nous avons mobilisé plusieurs investisseurs locaux pour racheter l’entreprise juste avant sa liquidation. Tous les employés qui l’ont souhaité ont pu réintégrer leur poste sans interruption. L’aventure a continué encore cinq ans, jusqu’au rachat par Migros en 2007. Le site comptait alors près de 180 000 clients.
On parle souvent de bulle de l’IA. Vous qui avez connu la bulle internet des années 2000, quelles similitudes y voyez-vous ?
Je retiens de cette période que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Internet a fondamentalement changé nos vies, même si toutes les promesses à court terme n’ont pas été tenues. En revanche, les promesses à long terme se sont réalisées bien au-delà de ce que l’on imaginait à l’époque. Les grandes entreprises d’aujourd’hui sont nées de cette période. Google, Amazon et Meta n’existeraient tout simplement pas sans internet. L’IA, c’est la plus spectaculaire révolution que j’ai vue en trente-cinq ans de carrière dans la technologie. Il est indéniable qu’elle va bouleverser des pans entiers de notre société. Mais il y a aussi des exagérations qui vont créer des désillusions et de grandes pertes dans les années à venir. Ce dont on peut être sûr, c’est que, dans dix ans, les plus grandes capitalisations boursières seront liées à la création ou à l’utilisation à large échelle de l’IA. Il faut donc participer à cette aventure!

Publicité

Vous avez quitté Vi Partners il y a deux ans, qu’est-ce qui vous occupe depuis ?
Je me consacre avant tout à mes trois enfants et à la génération suivante, ainsi qu’à ma famille au sens large et à ma compagne. J’aime aussi admirer la nature en pratiquant du sport: l’été, principalement à vélo, et l’hiver en randonnée à peau de phoque. Et puis il y a les voyages d’aventure. J’ai un attrait particulier pour le Grand Nord et le Grand Sud. Dans tous les cas, j’ai toujours un appareil photo en poche: c’est ma façon de garder les yeux ouverts sur le monde.

Bio express

1960
Naissance à Lausanne d’un père médecin et d’une mère au foyer.
1980
Diplômé de HEC Lausanne avec une licence en gestion d’entreprise. Puis MBA à Paris en 1983.
1996
Il fonde LeShop.ch la première épicerie en ligne de Suisse.
2002
Il prend la direction de Vi Partners et reste aux commandes pendant vingt-deux ans.
A propos des auteurs

Publicité