Mobilité du futur

«Nous transposons l’agilité des hacks logiciels au système rigide de la mobilité»

Hermann Arnold et Christoph Forsting, de la coopérative climatique 42hacks, trouvent des voies totalement nouvelles pour une transition des transports.

Florian Fels

Robotaxi
La coopérative suisse 42hacks mise sur des défis et des incitations concrètes pour pousser les automobilistes à repenser durablement leur usage de la voiture. Tesla

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Monsieur Arnold, Monsieur Forsting, le nom de votre entreprise, 42hacks, évoque davantage la Silicon Valley que la planification des transports en Suisse. Quel est le rapport entre le piratage informatique et la mobilité?
Hermann Arnold (H. A.): Pour nous, l’essentiel est de poser les bonnes questions plutôt que de s’en tenir aux vieilles réponses. Nous sommes des entrepreneurs technologiques et des fondateurs de start-up. Nous avons constaté que, dans le secteur des transports, des milliards sont investis dans le rail depuis trente ans, mais que la part de marché de la voiture stagne à environ 70%, pratiquement inchangée. Le système est rigide. C’est pourquoi nous transposons l’agilité des hacks logiciels dans le monde réel en hackant le système rigide de la mobilité.
Christoph Forsting (C. F.): Pour nous, un hack consiste à tester rapidement une solution potentielle. Dans le secteur de la mobilité, la conception d’une nouvelle offre prend souvent trois ans, son lancement cinq. Nous, en revanche, menons des expériences itératives en quelques semaines. Si quelque chose ne fonctionne pas, nous itérons l’idée ou l’abandonnons. Si ça marche, nous passons à l’échelle supérieure.

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Vous affirmez que plus de 40% de la réduction des émissions de CO2 dans les transports pourrait être obtenue uniquement par des changements de comportement, sans nouveaux tunnels ni ponts. Comment cela est-il possible?
(H. A.): Nous nous concentrons sur les non-usagers des transports publics – les automobilistes convaincus – et essayons de modifier leur comportement. Dans une étude réalisée pour l’Office fédéral des transports, nous avons constaté que les 100 plus grands pôles d’emploi de Suisse constituent un levier considérable. En ciblant ces sites d’entreprises, on peut augmenter la part de marché des transports publics de deux à trois points de pourcentage sans nouvelle infrastructure.
A quoi ressemble concrètement une telle solution?
(C. F.): Nous appelons cela des alliances de mobilité. Prenons l’exemple de l’entreprise Bühler à Uzwil. Cette entreprise est le deuxième plus grand générateur de trafic dans les déplacements domicile-travail du canton de Saint-Gall. Le matin, la sortie d’autoroute est bouchée. La réponse classique des responsables politiques consiste à agrandir la sortie pour des millions de francs. De notre côté, nous réunissons la commune, le canton, la communauté tarifaire, l’entreprise et ses collaborateurs autour d’une table pour chercher et trouver une solution au problème. Nous appelons cela la cocréation. Par exemple, la commune améliore le «dernier kilomètre» vers le site de l’usine et l’entreprise, grâce à de nouveaux avantages, à des incitations pour favoriser des trajets domicile-travail plus durables.

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Où est le hack?
(C. F.): Nous avons discuté avec les automobilistes de l’entreprise pour déterminer ce dont ils auraient besoin pour changer de mode de transport, puis nous avons mis en œuvre la solution en collaboration avec toutes les parties prenantes: de bonnes incitations et l’amélioration du dernier kilomètre. Pour des entreprises comme Bühler ou d’autres, nous avons entièrement numérisé les processus administratifs. L’employé choisit son forfait de mobilité dans une application, par exemple un abonnement «tout compris» aux transports publics. Celui-ci est directement chargé sur le SwissPass et facturé de manière transparente via le système de paie SAP.
(H. A.): Et nous introduisons souvent, dans le cadre des alliances de mobilité, un tarif de stationnement équitable et basé sur les données. Nous calculons pour chaque employé la qualité des transports publics à son lieu de résidence. Ceux qui bénéficient d’une excellente desserte ferroviaire ou qui peuvent facilement se rendre au travail à vélo ou à pied, mais qui viennent quand même en voiture, paient plus cher pour le stationnement que ceux qui font la navette depuis une vallée isolée. La reconnaissance des plaques d’immatriculation à l’entrée de l’usine gère automatiquement le reste via la paie. L’objectif est de libérer les espaces de stationnement pour y construire des bâtiments productifs au lieu de bétonner des déserts de parkings.

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Agir avec les entreprises pour faire changer la donne

Les alliances de mobilité, avec les employeurs, incitent ces derniers à encourager leurs employés à se rendre au travail de manière plus durable. Pour ce faire, les employeurs mettent en place de nouvelles mesures incitatives, tandis que les communautés tarifaires, les communes et les cantons les soutiennent, par exemple en mettant en service de nouveaux bus, en introduisant d’autres structures tarifaires ou en assurant le dernier kilomètre. Des projets phares tels que Bühler, SFS, VAT et Thyssenkrupp le montrent: le modèle fonctionne. En moyenne, on compte chaque jour 200 à 400 voitures de moins sur les parkings des entreprises, selon la saison.
La mobilité d’entreprise représente près de 30% du trafic total en Suisse orientale. Aux heures de pointe, des milliers de pendulaires encombrent les routes. Les solutions traditionnelles consistent en des travaux d’extension de la capacité routière coûtant des millions.
Actuellement, un autre de vos projets a été lancé à l’échelle nationale, le 31 Days Challenge. De quoi s’agit-il?
(H. A.): L’idée est venue de jeunes lors d’un camp scout avec lesquels nous avons également organisé un hackathon. Nous leur avons demandé: «Qu’est-ce qui inciterait vos parents à renoncer à la voiture?» Le principe est simple: les automobilistes remettent leurs clés de voiture pendant trente et un jours et reçoivent en échange un abonnement général (AG) ainsi que l’accès au covoiturage et à un abonnement pour vélos et trottinettes. Tout cela est gratuit. Nous avons d’abord testé le concept avec 10 personnes, puis avec 100 et 1000 dans des villes comme Berne, Winterthour et Bâle. Aujourd’hui, nous le déployons à l’échelle nationale avec Alliance SwissPass et les CFF.

«Les automobilistes rendent leur clé de voiture pendant trente et un jours contre un abonnement général.»

Hermann Arnold, cofondateur 42hacks
Trente et un jours suffisent-ils pour changer un comportement ancré depuis des décennies?

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(C. F.): Parmi les dix premiers participants au début, 50% des ménages ont effectivement vendu leur voiture. Nous nous sommes assis dans leur salon et avons conclu l’accord d’une poignée de main. Les participants ont soudainement réalisé que, dans le train, ils ont un contact visuel avec leurs enfants, au lieu de fixer l’arrière de la voiture qui les précède. Ils peuvent lire ou travailler. Environ 20 à 30% des participants changent durablement leur comportement après ce mois. Ils ne vendent peut-être pas leur voiture tout de suite, mais ils font désormais davantage la navette en train. Economiquement, c’est rentable pour le secteur ferroviaire, et les villes et les cantons en profitent également grâce à la réduction du trafic routier.

«20 à 30% des participants changent durablement leur comportement après ce mois.»

Christoph Forsting, cofondateur 42hacks
Vous avez également expérimenté les «trains pop-up». Qu’en est-il advenu?
(H. A.): Nous voulions prouver qu’il est possible de mettre en place des offres ferroviaires à court terme là où il y a un besoin – par exemple vers les stations de ski ou pour de grands événements. Une expérience a très bien fonctionné, une autre pas du tout. Mais c’est justement là le but, car nous sommes le «bac à sable» pour les grands acteurs comme les CFF. Si nous échouons, c’est le problème de 42hacks. Si cela fonctionne, les entreprises publiques peuvent reprendre la solution et être sous les feux de la rampe.

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Vous êtes organisés en coopérative à but non lucratif. Pourquoi pas une start-up classique à but lucratif?
(H. A.): Nous sommes un groupe d’entrepreneurs ayant déjà créé et vendu des entreprises. Nous n’avons pas besoin d’une deuxième maison, nous voulons avoir un impact et ne pas entendre nos enfants nous demander dans quinze ans ce que nous avons réellement fait contre la crise climatique à l’époque. Dans la coopérative, il n’y a pas de notion d’exit. Nous voulons prouver que le changement de comportement est moins coûteux que le béton.
Avez-vous rencontré des résistances de la part des planificateurs de transport établis?
(H. A.): Au début, les experts nous détestaient. Ils disaient: «Nous faisons cela depuis trente ans, et voilà que débarquent quelques jeunes techniciens qui n’y connaissent rien en matière de mobilité.» Aujourd’hui, nos partenaires constatent que nos projets sont rentabilisés en moins d’un an, car ils permettent de vendre plus d’abonnements et d’éviter des travaux d’infrastructure coûteux.
Actuellement, vous visez 10 000 participants au 31 Days Challenge avec les CFF. N’est-ce que le début?
(C. F.): Absolument. Nous sommes en pleine expansion. A Lucerne, nous avons reçu plus de 2300 candidatures en très peu de temps rien que pour le forfait local. L’intérêt des gens pour repenser leur mobilité est énorme, il suffit de leur supprimer les obstacles et de leur proposer la bonne offre.

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Hermann Arnold est cofondateur de 42hacks et investisseur/mentor/apprenant dans plus de 50 start-up. Il a été cofondateur et directeur général de longue date d’Umantis, un pionnier européen du Software as a Service basé en Suisse.
Christoph Forsting est cofondateur de 42hacks et serial entrepreneur. Il a joué un rôle déterminant dans le développement de Smallpdf et DeinDeal, deux des start-up numériques suisses les plus connues. Avec la Fietsenbörse, il a également mis en place le plus grand revendeur de vélos d’occasion d’Allemagne.

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