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Behshad Behzadi, responsable de Google Assistant, un projet né il y a six ans à Zurich. © ©Stéphanie Liphardt

«L’ère des assistants numériques ne fait que commencer»

Il est, avec son équipe basée à Zurich, l’artisan du fameux assistant numérique de Google. Un projet innovant qui repose sur les derniers développements du «deep learning». Rencontre avec Behshad Behzadi, qui sera l’un des orateurs du forum Forward, le 19 avril prochain, à l’EPFL.

De l’extérieur, les bâtiments de Google ne sont pas particulièrement spectaculaires. A l’intérieur, en revanche, on retrouve ce qui fait la particularité du groupe de la Silicon Valley. Une effervescence comparable à celle d’un campus universitaire, un aménagement des bureaux surprenant, des restaurants d’entreprise gratuits et ouverts pour le petit déjeuner, à midi et le soir. Quatorze ans après son installation en Suisse, Google compte désormais à Zurich quelque 2400 collaborateurs de 85 nationalités, dont une majorité d’ingénieurs.

Parmi lesquels ceux qui travaillent sous la direction de Behshad Behzadi au développement du fameux Assistant Google, l’un des projets les plus innovants du groupe. Né en 1979 dans la ville pétrolière iranienne d’Abadan, assiégée par les troupes de Saddam pendant la très meurtrière guerre Iran-Irak, Behshad Behzadi a quitté son pays pour faire des études en France avant de rejoindre Google en 2006. Il sera l’un des orateurs du forum Forward organisé par PME Magazine, Le Temps et l’EPFL le 19 avril prochain.

Prenons l’Assistant Google comme un projet emblématique des développements de l’intelligence artificielle. Comment va-t-il changer nos vies?

Behshad Behzadi: C’est d’abord un projet qui vise à améliorer la relation entre les utilisateurs et les plateformes de Google pour accomplir un certain nombre de tâches quotidiennes. Par exemple, je peux désormais demander à mon téléphone ou à Google Home d’aller chercher les photos de mon séjour à Barcelone la semaine passée.

Quels sont les avantages?

Je parle désormais à mon téléphone Android ou à mon ordinateur comme à un autre être humain. Ce qui me fait gagner du temps. C’est valable pour mes photos mais aussi pour un nombre croissant de services liés à la recherche d’informations texte, son, vidéo... De manière générale, nous visons à rendre naturelle toute conversation avec les machines. Nous ne sommes qu’au début de telles interactions.

Un autre exemple?

Aujourd’hui, quand vous voulez appeler une voiture Uber, vous devez taper sur votre smartphone et passer par un processus de deux ou trois étapes. On pourra bientôt dire à son téléphone: «Appelle Uber pour que je me rende au travail.» Votre assistant comprend cette phrase et ce que le mot «travail» signifie. Il connaît naturellement l’adresse de votre bureau. Là encore: gain de temps.

Ma vie s’en trouve simplifiée, mais pas vraiment transformée…

Le plus enthousiasmant pour moi, c’est qu’il y a avec la généralisation de ces technologies un énorme potentiel de démocratisation de connaissances détenues jusqu’ici par des experts.

C’est-à-dire?

Google travaille par exemple avec des cardiologues sur un projet qui devrait permettre de sauver des milliers de vies. L’idée, c’est de détecter les signes avant-coureurs d’une crise cardiaque grâce à une photo de votre rétine qui, confrontée à une base gigantesque de photos de rétine, permet un diagnostic immédiat et à distance.

Quel est l’impact?

Il est immense. En particulier dans des pays en voie de développement où l’on observe une grande pénurie de médecins. Un diagnostic rapide, économique et parfois même plus précis que celui d’un spécialiste, ça fait une sacrée différence, je peux vous le dire.

Quels sont les domaines où l’impact de l’intelligence artificielle ou de ce qu’on appelle aussi le «machine learning» sera le plus important?

Ces derniers temps, j’ai été particulièrement enthousiasmé par ce que je vois dans le domaine de la santé, justement. Mais tous les secteurs sont concernés.

Revenons au projet de l’Assistant Google, dont vous êtes responsable. Quelle est exactement la genèse de ce projet lancé en Suisse?

Il y a près de six ans, nous travaillions, mon équipe et moi, sur l’amélioration de notre moteur de recherche. Vous savez que, chez Google, nous disposons de 20% de notre temps pour des projets d’innovation qui n’ont pas forcément trait à notre domaine de responsabilité première. C’est d’ailleurs pour cette raison que les meilleures idées naissent souvent hors du contexte professionnel.

Où étiez-vous?

Dans un restaurant, à Zurich, où nous fêtions mon 33e anniversaire. Entre deux toasts, j’ai soumis à mes collègues le projet de travailler sur l’activation vocale de la recherche sur le web pour la rendre plus conviviale. Nous avons développé la première version de l’Assistant Google en Suisse avant d’étendre nos travaux et de collaborer avec des équipes basées aux Etats-Unis. Comme les résultats se sont révélés bien meilleurs qu’escompté, nous avons demandé à l’entreprise de nous donner des moyens supplémentaires.

A combien se chiffrent les investissements dans l’Assistant Google? Et combien d’ingénieurs travaillent sur son développement?

C’est un gros investissement. Mais il est difficile de donner un chiffre. Parce que, justement, pour augmenter les capacités de l’Assistant, nous travaillons avec nos collègues d’autres équipes. Celle de Google Photos, celle de Google Agenda. Sans oublier les apports du team machine learning… Ce qui veut dire en bref qu’un grand nombre d’équipes de recherche de Google contribuent à faire de l’Assistant ce qu’il est en train de devenir. Et, encore une fois, nous n’en sommes qu’au début.

Quelle est votre trajectoire personnelle?

Je suis Iranien. J’ai quitté mon pays pour faire des études après ma deuxième année d’université à Téhéran. J’ai fait mon diplôme d’ingénieur à l’Ecole polytechnique à Paris. J’y ai aussi terminé mon doctorat en génomique comparée et en bio-informatique. Voilà pourquoi je crois aux applications de l’Assistant dans le domaine de la santé. J’ai ensuite fait un post-doc à l’institut de génétique Max Planck à Berlin avant d’entrer chez Google Suisse à Zurich, où je travaille depuis 2006.

Année depuis laquelle Google est passé de 200 à 2400 collaborateurs avec l’objectif d’en employer à terme 5000. Pourquoi les dirigeants de Google misent-ils sur la Suisse?

En raison de la présence des deux écoles polytechniques. Nous avons beaucoup de projets de collaboration avec ces deux grandes institutions.

Quelles sont les percées technologiques intégrées dans l’Assistant Google?

Ce qui est décisif, comme je le disais plus haut, c’est d’arriver à une interaction naturelle et facile avec une machine, par exemple un smartphone. Pratiquement, cela signifie qu’elle doit être capable de comprendre toutes sortes de phrases. Prenons la météo. Vous pouvez dire à votre smartphone ou à votre console Google Home: «Quel temps fait-il à Lausanne aujourd’hui?» En termes d’informations, c’est équivalent aux trois mots «Lausanne», «temps» et «aujourd’hui». Mais pour arriver à une conversation vraiment naturelle, il faut que la machine comprenne le sens de chaque mot. Mettons que la machine vous réponde: «Il pleut et il va faire entre 2 et 5 degrés.» L’étape suivante, c’est que vous lui posiez ensuite la question «Et demain?» et qu’elle vous réponde. Ce qui implique que la machine sache interpréter un mot ou une phrase dans son contexte.

A l’avenir, pourrons-nous nous passer de clavier et de souris pour interagir avec l’ordinateur?

Non. Personnellement, je ne pense pas que nous allions dans cette direction. La voix est certes la meilleure manière de communiquer avec la machine dans un certain nombre de situations de la vie quotidienne, par exemple au volant de votre voiture. Mais quand vous êtes au travail dans des bureaux en open space ou dans les transports publics, la voix n’est pas le vecteur le plus approprié.

Google Home, l'enceinte intelligente commercialisée en 2016 © DR

Quelles sont les applications dans le domaine des médias? Va-t-on bientôt s’informer en posant des questions à son Assistant Google?

Plus un assistant numérique propose de services différents, plus il est utile et puissant. Ce qu’il faut souligner, c’est que nous avons opté pour une plateforme ouverte nommée Actions on Google qui permet à tous les fournisseurs de proposer leurs services. Pour les compagnies aériennes, par exemple, c’est leurs services d’aide aux passagers, de réservation de billets… Pour les médias, c’est leur offre d’informations…

D’ailleurs, la RTS offre depuis la mi-mars un service utilisant la plateforme française d’Actions on Google. A quand l’arrivée officielle de l’Assistant Google en Suisse?

Tout bientôt. Avant de nous lancer dans un nouveau pays, nous devons être certains que l’offre de services est suffisante, mais aussi qu’elle est présentée de manière adaptée aux habitudes et à la culture locales. Ainsi l’Assistant n’aura pas forcément le même genre de voix aux Etats-Unis, en Suisse ou au Japon. Ni la même forme d’humour.

Je suis un patron d’entreprise, qu’est-ce que l’Assistant Google va changer pour moi?

Proposer ses produits et ses services sur une plateforme comme Actions on Google vous permet de toute façon de gagner des clients: elle offre du reste toutes sortes d’aides et d’exemples inspirants aux entreprises qui veulent se lancer. Tous les secteurs de l’économie sont concernés. Ma recommandation: si vous n’êtes pas déjà en train de penser machine learning et intelligence artificielle, vous devriez vous y mettre sans tarder.

Vous essayez de rendre votre Assistant chaque jour plus intelligent. Quels sont les obstacles rencontrés?

Difficile de répondre. Comme il est difficile de prédire ce que l’Assistant sera dans cinq ans. Je n’aurais pas pu prédire il y a trois ans ce que nous allions être capables de réaliser. Tout ce qu’on peut dire, c’est, une fois de plus, que nous n’en sommes qu’au début.

Quelles sont vos priorités?

Nous devons introduire l’Assistant dans de nouveaux pays, y compris dans ceux dont la langue n’est pas largement parlée. Il s’agit aussi de s’assurer qu’un nombre optimal de services soient disponibles dans ces pays.

Est-ce que nous pourrons à terme nous abstenir d’apprendre les langues étrangères?

Je ne pense pas. Il existe déjà un bon nombre d’applications de traduction assistée plus ou moins perfectionnées. Jusqu’ici, les gens les ont plutôt utilisées pour apprendre de nouvelles langues. De manière générale, nous parlons un plus grand nombre de langues qu’il
y a cinquante ans.

Y aura-t-il un jour l’Assistant Google qui parle suisse-allemand?

Notre but ultime est d’offrir toutes les langues! Nous travaillons aussi beaucoup pour que la reconnaissance vocale fonctionne dans un environnement bruyant: dans les rues, dans les lieux publics…

Ces nouvelles technologies suscitent bon nombre de craintes parmi la population. Comment y répondre?

Le plus important, c’est l’éducation. A commencer par celle des politiciens, qui doivent comprendre de quoi il retourne. Voilà pourquoi il est essentiel de cultiver les échanges pour trouver les utilisations les plus bénéfiques de ces technologies.

Y a-t-il des risques de dérive?

De mon point de vue, le danger réside plutôt dans une attitude trop inquiète et donc trop restrictive. Nous risquerions ainsi de nous priver de voir des vies sauvées grâce à ces progrès. Les institutions politiques, les hautes écoles et les entreprises comme Google se doivent de travailler ensemble sur ces questions. Ce dialogue nous tient à cœur.

Vous êtes à l’avant-garde dans tout ce qui touche au «machine learning». En quoi l’Assistant Google est-il meilleur que celui d’Amazon ou d’Apple?

C’est aux utilisateurs de répondre à cette question. Mais vous pouvez aussi la poser vous-même à notre Assistant.

(A l’Assistant Google) Etes-vous plus performant qu’Alexa ou Siri?

«Je ne peux pas me comparer à Alexa ou Siri. D’ailleurs, tous les assistants numériques doivent se tenir les coudes.»


 

n/a © ©Stéphanie Liphardt

Bio express: Behshad Behzadi

1979: Naissance à Abadan, Iran

1998: Entrée à l’Université de technologie Sharif, Téhéran

2002: Diplôme d’ingénieur en informatique à l’Ecole polytechnique de Paris. Puis doctorat en bio-informatique

2006: Engagement chez Google, Zurich

2012: Lancement du projet Google Assistant