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Roger Federer et Severin Lüthi se connaissent depuis l’âge de 11 et 16 ans. Une longue relation! © Keystone

«Dans la PME Roger Federer, c’est lui le patron!»

Certaines personnes sont douées pour guider et façonner le meilleur chez les autres. Severin Lüthi est de cette veine. Elu entraîneur de l’année en 2017 et aux côtés de Roger Federer depuis onze ans, le Bernois s’est ouvert sur l’art de coacher.

Côtoyer Severin Lüthi ailleurs que sur un court de tennis, c’est plutôt rare. L’homme a posé pour une fois la raquette et troqué ce jour-là ses baskets contre des souliers vernis. Avec un contrat de près de 200 jours par an consacrés à Roger Federer, auquel s’ajoute le mandat de capitaine de l’équipe de Suisse pour Swiss Tennis depuis 2005, Severin Lüthi suscite la curiosité bien au-delà du sport.

Peut-on tirer un parallèle entre le monde de l’entreprise et celui des grands champions? L’idée plaît à Severin Lüthi, 42 ans, fils d’entrepreneur qui a lui-même travaillé avec son père avant de se consacrer complètement au tennis. Un parcours solitaire à ses débuts, celui d’un tennisman d’un excellent niveau national, mais qui ne sort guère du lot dans le circuit ATP, avant de devenir l’entraîneur du champion couronné de vingt titres du Grand Chelem. Une véritable success-story, que le coach raconte en nous livrant des recettes qui pourraient inspirer les entrepreneurs, notamment en matière de motivation et de performance.

Severin Lüthi, comment devient-on entraîneur de Roger Federer?
Severin Lüthi Je connais Roger Federer depuis qu’il a 11 ans. Je trouvais alors ses blagues pas très drôles, car moi, j’en avais 16. C’était un petit fin avec un revers à une main. Plus tard, je suis devenu le partenaire d’entraînement de Roger parce que j’étais le meilleur joueur disponible en Suisse, les autres étant sans arrêt sur le circuit ATP. C’est ensuite, après quelques saisons, qu’il m’a demandé de le coacher. Une relation devenue officielle en 2007.

Comment vous organisez-vous entre toute l’équipe qui entoure Roger Federer et notamment avec son second entraîneur, Ivan Ljubicic, présent depuis 2016?
Je travaille entre 180 et 200 jours par an pour Roger. Dans le passé, cela a été parfois plus de 240 jours, mais c’était trop. Ça me décharge beaucoup qu’il s’entraîne avec un deuxième coach. Ainsi, je peux avoir du temps pour moi. Maintenant, même durant mes jours off, il m’arrive d’organiser quelque chose pour lui ou de penser à une idée que j’aimerais partager avec lui. Pour les échanges avec son équipe médicale ou son préparateur physique, je règle parfois les questions en direct avec eux sans passer par Roger. C’est très variable. Mais la manière de communiquer est très importante et je reconnais que je ne fais pas toujours juste, que ce soit avec Roger ou les joueurs de la Coupe Davis.

Par exemple, lorsque son second entraîneur était Paul Annacone (entre 2010 et 2013), on échangeait beaucoup trop entre les deux coachs pour ne donner qu’un seul message à Roger. C’était une erreur, car Roger a besoin d’avoir nos deux analyses. Il aime ça et il est très fort pour combiner les réflexions et prendre ce dont il a besoin. Tout le monde n’a pas cette capacité et certains peuvent être déstabilisés de recevoir deux avis.

Concrètement, comment optimisez-vous tous les paramètres pour réussir? Avez-vous un logiciel de planification ou une plateforme d’échanges, comme cela se voit de plus en plus dans le sport ou le business?
(Rires.) Il y a beaucoup moins de procédures que dans une équipe de hockey, par exemple, un sport que je connais aussi depuis l’intérieur et qui travaille avec un cadre plus rigide. Dans la «PME Roger Federer», on s’appelle quand on en a besoin. Ce n’est pas systématiquement une heure après son match. Ça peut être à 23 heures, si on n’est pas ensemble sur un tournoi. Avec les différents fuseaux horaires, il faut savoir s’adapter. Cela ne veut pas dire que je prendrai toujours le téléphone, mais en général, je le fais. La flexibilité est notre mode de fonctionnement.

Etre performant sur la durée, tout employeur rêve de cela pour lui ou pour ses équipes. Comment maintenez-vous la motivation sur le long terme?
Cela fait onze ans que je travaille avec Roger Federer et la manière de le motiver a aussi évolué. Il y a quelques années, il me disait que je n’avais pas besoin de me manifester de manière visible en match lorsqu’il réussissait quelque chose de bien ou que le moment était critique. Depuis deux ans, il aime bien que je serre le poing ou que je me lève. Cela semble des détails, mais si je sais que cela lui fait plaisir de me voir debout dans le box, je le fais car c’est aussi par ce genre de choses simples qu’on insuffle la motivation.

Severin Lüthi est fils d’entrepreneur et a travaillé avec son père avant de se consacrer totalement au tennis. © S.Dinolfi

Vous parlez beaucoup de communication. Quels sont les messages les plus difficiles à faire passer à Roger Federer et comment vous y prenez-vous?
Roger, comme la plupart des champions, est très têtu, ce qui est d’abord une qualité à mes yeux. A une nuance près: un joueur qui n’est jamais à l’écoute et qui ne s’ouvre pas n’évoluera pas et n’arrivera pas jusqu’au sommet. C’est important de bien faire comprendre ça, que ce soit à un sportif ou à un employé. Roger a cette ouverture, il est curieux et aime discuter. Mais il y a des moments pour ça. Il me consulte également pour son emploi du temps. On regarde ensemble quand s’entraîner, les dates de shooting pour un sponsor ou des rendez-vous pour sa fondation. Parfois je donne le rythme des entraînements, parfois c’est lui.

Routine oblige, le message passe-t-il toujours aussi bien?
Vous connaissez Roger… Si pour la Coupe Davis, c’est moi qui gère, pour Roger, je suis son salarié. C’est très différent d’être le coach d’une équipe de hockey – ou le manager d’une société – où vous êtes l’employé du club et non pas d’une personne. Si je dois négocier mon salaire, c’est avec Roger. C’est très particulier comme statut. Je ne dis pas oui à tout pour autant. L’important est d’être flexible, encore une fois, d’amener les choses de la bonne manière, d’en discuter et de voir ensemble ce qu’on en fait. C’est sûr, à la fin, c’est toujours Roger qui décide et ça me va très bien depuis onze ans (sourire). Et je suis attentif aussi à ma motivation personnelle, pas seulement à la sienne. Si j’évolue encore, que je suis encore critique face à moi-même, c’est que c’est bon.

Vous tirez souvent un parallèle entre entrepreneur et entraîneur, c’est quelque chose qui vous parle visiblement…
Mon travail en Coupe Davis a des similitudes avec la gestion d’une petite PME. Je dois tout mettre en place pour avoir du succès avec une équipe autour de moi. En revanche, je dis toujours à mes joueurs qu’ils doivent être leur propre entrepreneur, et cela également sur le circuit. Se reposer toujours sur quelqu’un, ça ne fonctionne pas sur le long terme.

Une sorte d’entreprise libérée en quelque sorte, non?
Pas vraiment, je ne sais pas si ce genre de modèle tient longtemps. Cela ne veut pas dire que je décide de tout pour tout le monde. Je suis le premier à faire mon autocritique. Prenez la défaite de la Suisse en Coupe Davis en septembre à Bienne contre la Suède. Je n’étais pas content. Je l’ai dit aux joueurs et aussi à moi-même. Il y a de nombreuses choses que j’aurais pu mieux faire. Par exemple à 4-1, mon joueur m’a signalé qu’il avait mal à un genou et je lui ai conseillé de ne pas demander un medical time pour ne pas montrer à son adversaire son problème. Il a finalement perdu. J’ai sans doute pris la mauvaise décision.

Après coup, c’est un peu tard, non?
Lorsque vous dirigez un groupe, vous devez décider très rapidement, souvent en quelques minutes. C’est également parfois le cas pour les chefs d’entreprise. Ce qui est dangereux, c’est de changer tout le temps d’avis. Il faut être convaincu de ses décisions. Je n’ai pas une méthode claire pour trancher, mais au moment de le faire, je pense véritablement que c’est la meilleure option et je m’y tiens.

En Coupe Davis, vous avez aussi dû gérer des équipes difficiles, notamment avec Henri Laaksonen il y a cinq ans, de retour à présent dans la sélection, et plus récemment avec Yann Marti, qui vous a même insulté en public. Comment gérez-vous ces éléments perturbateurs?
Ces joueurs ont été les deux exclus. Il y a des règles et on ne peut pas les outrepasser. Pour Henri Laaksonen, cette exclusion il y a quelques années lui a été bénéfique, je pense. Lorsque vous avez des jeunes auxquels on a toujours dit qu’ils avaient un potentiel incroyable qui se retrouvent tout à coup seuls, lâchés par le groupe, ils réalisent alors le boulot qu’ils ont encore à faire et réfléchissent. Ceux qui sont forts évoluent positivement avec ça.

Trop encadrer les jeunes, en leur donnant des cours de tennis depuis qu’ils ont 5 ou 6 ans, n’est pas la solution. Moi j’ai joué derrière le mur des heures avant de recevoir un cours de tennis. La motivation, ça passe aussi par là.

Vous développez des liens très personnels et forts avec vos joueurs, un chef d’entreprise n’a pas cette possibilité. Comment fixez-vous la limite?
Pour les jeunes en Coupe Davis, je me dis parfois que je n’ai pas été assez dur avec eux. Etre tout le temps positif et souligner les réussites, ça endort aussi. On devient moins performant. Prenons à présent Stanislas Wawrinka que j’ai aidé en parallèle de Roger, ce qui m’a valu un joli coup de pression. Il est vraiment devenu un ami. C’est quelqu’un qui a besoin de beaucoup échanger, aussi sur le plan personnel. Il n’y a pas de limite claire. Roger, c’est aussi un ami, mais il reste le patron.

Peu importe la proximité, mon rôle est de jouer le balancier, de conserver cet équilibre. Si, par exemple, le public ne bouge pas ou que l’entraînement est mou, je vais me montrer plus expressif. A l’inverse, si le public est très réactif, je vais calmer le joueur.

Avec Roger Federer, vous êtes sur la trajectoire du succès depuis une décennie, qu’est-ce qu’on peut dire de plus à un tel champion?
Il y a toujours des nouveautés techniques, même pour Roger qui possède une gamme de coups hors norme. Ce qui est fou, c’est que même lui veut entendre ces détails techniques, même s’il n’a plus aucune leçon à recevoir.

Et l’après-Roger Federer, vous y pensez?
Il ne parle pas beaucoup de sa retraite et n’aime pas l’évoquer, car c’est comme si ça la faisait venir plus vite. Je le vois bien jouer encore entre un et trois ans. Pour la Coupe Davis, c’est différent, mon contrat se termine fin 2018. Je vais réfléchir à ce dont j’ai envie pour moi.


Bio express

1976 Naissance à Stettlen (BE)
1995 Il est 622e joueur à l’ATP, son meilleur classement
2005 Il devient le capitaine de l’équipe de Suisse de Coupe Davis
2017 Mariage en juillet avec Claudia, avec qui il vit à Thoune
2017 Elu entraîneur suisse de l’année