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La PME de Denis Piquerez se divise en deux entités, l’une à Sion et l’autre dans le Jura. © Stéphanie Liphardt

Les montres connectées se fabriquent en Valais

Soprod vient de remporter un gros contrat avec le géant sud-coréen LG. Son secret? Allier son savoir-faire horloger avec les nouvelles technologies.

Au poignet, Denis Piquerez porte une montre Festina. Pas étonnant: la marque espagnole est propriétaire de l’entreprise depuis 2008. Cette montre, vous ne pourrez l’acheter nulle part, il s’agit d’un prototype. Bracelet en cuir, cadran sportif, aiguilles fines. Mais elle comporte aussi des fonctions inédites: si Denis Piquerez reçoit un e-mail, elle vibre. Elle compte ses pas et évalue la qualité de son sommeil. Le directeur de Soprod en est extrêmement fier. Entre une Apple Watch et une montre à quartz, il tente de se tailler un chemin sur le marché des montres connectées. Cette Festina devrait être en vente au début de l’année prochaine. En attendant, ses employés affinent les fonctions, corrigent les bugs de l’application liée à la montre, avec laquelle il sera même possible de payer ses achats.

Le savoir-faire de Soprod sur le sujet est exactement ce qui a séduit LG, qui a signé avec la PME sédunoise au mois d’octobre, après deux ans de discussions. Soprod leur a fourni pour commencer plusieurs dizaines de milliers de pièces. «Nos interlocuteurs chez LG sont jeunes et possèdent une grande expertise sur la connectivité, mais moins sur l’horlogerie, explique Denis Piquerez. C’est cela qu’ils sont venus chercher chez nous. Nos ingénieurs leur ont montré comment assembler les aiguilles, par exemple.»

Frédérique Constant ou Breitling

Mais Soprod n’en est pas à son premier coup. Les origines de l’entreprise remontent à 1966, quand Victor Bruzzo crée Indtec, spécialisée dans les mouvements à quartz low cost. Bientôt, la société devient le troisième producteur mondial. Dans le Jura, il fonde Soprod, qui fabrique, elle, des mouvements mécaniques. Les deux entreprises sont rachetées par la société d’investissement Léman Capital, qui les fusionne avant de les vendre à un groupe de Hongkong, qui le cède à son tour en 2008 à Festina-Lotus.

Aujourd’hui, la société a conservé ces deux spécialités. A Sion, rue de la Blancherie 63, se trouve le département lié aux montres à quartz, où travaillent 60 personnes. Tandis que dans le Jura, 120 collaborateurs fabriquent les mouvements dans cinq sites de production: aux Reussilles, au Sentier, à Muriaux, à Saignelégier et à Maîche, en France. Le chiffre d’affaires se divise encore équitablement entre ces deux entités.

L’entreprise a vécu de plein fouet les bouleversements sur le marché horloger. Du côté des mécaniques, d’abord, la société ETA, qui appartient à Swatch Group, décide de baisser sa production d’ébauches (platines, ponts, rouages, soit les pièces non assemblées du mouvement) au début des années 2000. Les sous-traitants qui travaillaient avec ces produits ont dû se mettre à fabriquer eux-mêmes ces ébauches.

Soprod produit entre 750 000 et 100 000 mouvements par an. «Et l’objectif est de le doubler d’ici à trois ans», précise Denis Piquerez. Pour y parvenir, la PME lancera l’année prochaine un nouveau mouvement surnommé «Newton», ce qui lui permettra d’offrir aux marchés une gamme complète de produits «Swiss made», depuis l’entrée de gamme jusqu’au produit «Manufacture». Le directeur relève que les organes réglants desdits mouvements sont entièrement fabriqués dans ses ateliers.

Face à la concurrence asiatique, on a dû se réinventer. C'était vaincre ou mourir.

Denis Piquerez, directeur de Soprod

Du côté du quartz, les défis ont également été de taille: la concurrence asiatique a fait drastiquement chuter les prix. «On a dû se réinventer, résume Denis Piquerez. C’était vaincre ou mourir.» A l’époque, il a l’idée de faire communiquer les mouvements avec un téléphone en utilisant la technologie Bluetooth. «Mais le système était trop gourmand en énergie, les batteries étaient à plat trop rapidement», explique-t-il. Pour améliorer le système, il prend contact avec Medard Rieder, spécialiste du Bluetooth et professeur à la Haute Ecole spécialisée du Valais. «Quand le Bluetooth à faible énergie s’est développé, on a pu développer un produit.» Aujourd’hui, les mouvements de Soprod ont une autonomie de trois à dix-huit mois, en fonction du type de mouvement et de l’usage du consommateur. Le mouvement incorpore une batterie traditionnelle ou une batterie rechargeable par induction.

Les clients ont le choix: ils peuvent opter pour un moteur simple à une, deux ou trois aiguilles, un module électronique avec moteurs ou un mouvement complet qui peut contenir jusqu’à six aiguilles. Toutes ces solutions sont disponibles avec une librairie de services qui permet de rapidement intégrer les fonctionnalités de la montre dans une application iOS ou Android. Cette solution permet de réduire considérablement les coûts de développement et ainsi d’avoir rapidement une montre connectée opérationnelle.

Plusieurs clients de prestige se tournent déjà vers Soprod pour leurs micromoteurs à quartz: Frédérique Constant, Breitling, pour les Suisses. Et encore Withings – auparavant connu sous le nom de Nokia – Garmin, et le groupe coréen LG, donc. Pour les marques internationales qui ne souhaitent pas bénéficier du label «Swiss made», Soprod propose d’assembler ses micromoteurs et mouvements en Asie, où il travaille avec des partenaires privilégiés, dont les prix sont inférieurs. Ce qui leur permet également de traiter de gros volumes.

Deux mondes qui cohabitent

Le site web de l’entreprise, lui, est pour le moins sobre. Pour Denis Piquerez, rien ne sert d’avoir un portail électronique surdimensionné. «Notre meilleure carte de visite, ce sont nos clients», affirme celui qui était au départ directeur financier de l’entreprise. Au total, Soprod produit plus d’un million de micromoteurs chaque année.

Dans les locaux de Soprod à Sion cohabitent deux mondes: dans les ateliers, des jeunes femmes assemblent de minuscules mouvements, l’œil sur le microscope, avec des brucelles. Non loin, des machines trouent en cadence des bandes métalliques ou injectent du plastique dans de petits moules, afin de fabriquer les rouages des mouvements. De l’autre côté du mur, les ingénieurs pensent des lignes de codes pour que la montre puisse obéir à son utilisateur ou mesurer ses pulsations cardiaques. Le tout à moins de 200 francs. La modernité certes, mais pour le plus grand nombre.