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Le cirque Starlight s’est très vite détourné des numéros d’animaux, préférant s’ouvrir au théâtre et à la danse. © DR

Le cirque Starlight, une PME acrobate

Depuis trois décennies, le cirque Starlight sillonne les routes helvétiques à la conquête d’un public devenu toujours plus exigeant. Un pari financier risqué pour l’entreprise jurassienne, à l’heure où le cirque Nock tire sa révérence.

A la caisse du cirque Starlight, ce samedi soir d’avril, deux visages chaleureux émergent des fenêtres de la roulotte reconvertie en bureau. Il s’agit de Heinrich et Jessica Gasser. Le cofondateur et codirecteur de Starlight et sa fille accueillent les spectateurs, le sourire aux lèvres. Le parking de la place de Voyeboeuf est bondé. Les habitants de Porrentruy et alentours sont venus nombreux pour assister à la seconde représentation de Perspective, la nouvelle création du cirque.

Il est 20 heures. A une demi-heure de la représentation, le chapiteau fleure bon le pop-corn. Petits et grands se pressent sur le tapis rouge menant aux gradins, hot-dog, soda ou bière à la main. Dans deux heures, les spectateurs ressortiront de l’antre du grand chapiteau blanc avec le verdict fatidique, à savoir s’ils reviendront l’année prochaine. Un enjeu majeur pour l’entreprise familiale qui doit investir chaque année des sommes importantes. Mi-mai, le cirque Nock, le plus ancien de Suisse, annonçait du reste cesser ses activités, après 159 ans d’existence!

Trente ans d’adrénaline

En Ajoie, tout le monde connaît la famille Gasser. Le couple fondateur, Jocelyne et Heinrich Gasser, a établi ses quartiers d’hiver dans la zone industrielle de Porrentruy dix ans après la création du cirque Starlight en 1987. Pour y parvenir, Heinrich Gasser, enfant de la balle, quitte le cirque familial pour fonder Starlight avec sa femme Jocelyne, originaire de Bassecourt. Ils nomment leur fraîche entreprise du nom de leur numéro de lancer de couteaux. Sur la scène comme en affaires, c’est l’audace qui prime. En quatre mois, ils trouvent des artistes, un chapiteau, montent un spectacle et un plan de tournée. «Nous ne pourrions pas refaire cela aujourd’hui, nous sommes partis avec une vieille voiture, une roulotte en leasing, et le curé qui avait signé pour nous la dette de rachat du chapiteau, sourit Jocelyne Gasser. Je pense que c’est notre atout. La première année a été tellement compliquée qu’après cela nous étions prêts à tout affronter.»

Trois décennies plus tard, le cirque Starlight s’est imposé comme une référence en Suisse. L’entreprise possède aujourd’hui huit chapiteaux et trois gradins pouvant accueillir entre 200 et 1000 places assises. Quatre personnes de la direction y travaillent à l’année et une trentaine pendant la tournée. Son secret? Une prise de risque constante au niveau de la création artistique, une diversification des activités et une adaptation des plans de tournée.

Le cirque Starlight se détourne très vite des numéros d’animaux, préférant s’ouvrir au théâtre et à la danse. Cet aspect novateur permet à l’entreprise de se démarquer, mais Jocelyne Gasser admet volontiers que la nouveauté, c’est aussi le risque de ne pas plaire et l’angoisse des gradins vides. C’est la raison qui a conduit le cirque à rayer la Suisse alémanique et le Tessin du plan de tournée, après des pertes financières trop importantes.

Les deux mois de création et trois mois et demi de tournée représentent un risque financier d’environ 600 000 francs. Les charges les plus importantes sont la location des places, les coûts d’électricité, d’eau et de chauffage, la communication et les cachets des artistes, régisseurs et travailleurs saisonniers. «Avoir ses parents comme patrons, c’est délicat, mais ils m’ont accordé une liberté totale, raconte Christopher Gasser, qui signe pour la première fois la mise en scène cette année. Ils ont pris un risque important en pariant sur un spectacle en rupture avec notre passé créatif.»

Reconnaissance officielle

Les activités du cirque Starlight bénéficient désormais aussi d’une reconnaissance officielle. «Nous sommes très honorés, le canton du Jura vient d’inscrire l’art du cirque dans les statuts culturels, se réjouit Jocelyne Gasser. C’est l’un des premiers en Suisse. Le geste est donc d’autant plus précieux à nos yeux.» Une légitimation soutenue par plusieurs subventions: 40 000 francs du canton et de l’Etat du Jura, 20 000 francs de la Loterie Romande et 7000 francs de la municipalité de Porrentruy, une première en Suisse.

«Ici, la motivation n’est pas liée au salaire», rigole Jean-David L’Hoste-Lehnherr, artiste monocycliste suisse de la tournée 2019. Dans le monde du cirque, les salaires sont négociés selon l’expérience, le rôle de l’artiste dans le spectacle ou encore sa situation familiale. Le jeune homme avoue ne pas connaître tous les salaires de ses camarades de scène: «Cela pourrait être une source de conflit. On ne vient pas pour l’argent, mais pour l’expérience.» Le trentenaire lausannois, qui a fini l’école de théâtre de mouvement Dimitri l’année dernière, raconte qu’il venait déjà voir Starlight enfant. «Jouer ici, c’était vraiment un rêve. L’impression de promener son village partout en Suisse est géniale.»

Le canton du Jura, l’un des premiers en Suisse, vient d’inscrire l’art du cirque dans les statuts culturels.

Pour couvrir ses frais, l’entreprise joue sur plusieurs tableaux. En dehors des représentations publiques, le cirque Starlight propose des spectacles scolaires, ainsi que deux camps de vacances estivaux. L’entreprise loue également ses chapiteaux et du mobilier pour des événements privés ou publics, tels que des banquets ou des concerts. Elle a aussi investi dans des courts de tennis en Ajoie. Après rénovation, ils sont aujourd’hui en location, quand les Gasser n’y organisent pas des manifestations. «Pendant la Coupe du monde de football, nous y avions installé une fan-zone avec le troisième plus grand écran de Suisse romande. Les gens ne savent pas forcément qu’il y avait Genève, Lausanne et… Porrentruy!» rappelle Jocelyne Gasser dans un éclat de rire.

Lorsque vous venez assister à un démontage, vous pourriez voir Jocelyne Gasser descendre d’un tracteur en talons. La femme de cirque est aussi une femme d’affaires au sens de la communication aigu. Elle regrette de ne pouvoir investir que 20% du budget dans la promotion du spectacle: «Là où les théâtres sont subventionnés, nous, nous sommes taxés. Nous devons même payer pour nos banderoles.» Le nombre croissant de manifestations culturelles et l’arrivée des spectacles de cirque dans les théâtres sont deux défis de taille auxquels doit faire face le seul cirque contemporain itinérant suisse.

Concurrence des théâtres

Aujourd’hui, les théâtres accueillent souvent plusieurs spectacles de cirque par année, une concurrence considérable, selon Jocelyne Gasser: «Au contraire du monde du cirque, le théâtre va signer pour un spectacle déjà conçu, le succès peut être estimé à l’avance.» Chez Starlight, les artistes participent également au montage du décor, au rangement et au déménagement des caravanes, des investissements en termes de temps et d’argent dont les théâtres n’ont pas à se soucier.

S’il y a une catégorie de personnes pour qui les Gasser n’ont pas à faire de promotion, ce sont les artistes. Starlight reçoit chaque année plus d’une centaine de candidatures du monde entier. Parmi elles, la direction du cirque, qui se revendique tremplin pour la jeunesse, choisit toujours quelques jeunes Suisses. «Dans ce pays, nous avons la culture de la modestie. Nous devrions valoriser davantage nos artistes», dit Jocelyne Gasser. La Suisse produit chaque année une multitude de jeunes talents. Sortant d’abord des écoles régionales, ils tentent ensuite leur chance dans des écoles professionnelles à l’étranger.

Aujourd’hui, nombreux sont les artistes suisses qui tournent avec des compagnies réputées: Cirque du Soleil, Eloize, Knie, Monti et Starlight, notamment, faisant rayonner le pays dans le monde si particulier du cirque.

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