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En 1994, le quotidien La Suisse publiait son dernier numéro. © Keystone

10/ Que lisait-on dans «PME Magazine» il y a 30 ans?

A l’occasion de son trentième anniversaire, «PME Magazine» revient sur l’évolution des branches clés de l’économie et des cantons romands. Dixième et dernier volet de notre série: le secteur des médias. Flash-back à travers le numéro paru fin décembre 1989.

L’éditorial de cette édition détaille les résultats d’une enquête réalisée après une année d’existence de «PME Magazine». Avec un tirage de 20 000 exemplaires, la publication touche alors environ 40 000 personnes, contre 55 000 aujourd’hui. L’examen des habitudes de lecture se conclut avec «des résultats pouvant intéresser également les annonceurs».

Ainsi, «86,7% des lecteurs investissent plus de vingt minutes dans la lecture de PME Magazine, plus de la moitié d’entre eux (53,1%) dépassent les trente minutes alors que 20% des lecteurs y consacrent plus d’une heure»!

Le couturier de l’automobile

L’article de couverture est consacré au designer Franco Sbarro, fondateur de l’Atelier de construction automobile situé dans une ancienne usine de cigarettes à Grandson (VD). L’entreprise emploie une quinzaine de collaborateurs pour concevoir dix à douze voitures d’exception par an. «Le premier coupé Lola de luxe sortit de ses ateliers à la fin de 1968. Depuis, les créations les plus folles sortent de son imagination et de ses ateliers: elles ont pour nom Challenge, Monster, Super Eight (avec moteur Ferrari), Windhound, Shahing, Roadstar Maradja, Dream Car.»

L’auteur du reportage a droit à un tour guidé de «l’antre du maître». «Franco Sbarro nous fait commencer la visite par l’atelier de mécanique. C’est là qu’il construit les châssis de ses engins de rêve. On a de la peine à imaginer que c’est de cet assemblage de tôles et de tubes que naîtront ces chefs-d’œuvre de la technique. Puis on passe dans l’atelier de carrosserie lui-même. On a l’impression de se trouver dans l’atelier d’un sculpteur plus que dans celui d’un fabricant d’automobiles.»

Marché du travail asséché

«Le travailleur suisse de l’an 2000 sera-t-il encore Suisse?» C’est la question posée en titre du dossier économique de ce numéro. On y lit que «la progression de l’emploi de 1984 à 1988 de 143 000 personnes a été couverte à 73% par l’engagement de nouveaux étrangers». C’est que le boom économique des années 1980 a asséché le marché de l’emploi et les salaires suisses sont devenus «les plus chers du monde».

Un tableau comparatif illustre ce point: le revenu annuel brut moyen d’un mécanicien automobile est alors de 46 600 francs en Suisse, contre 15 900 francs en France, 31 400 en Allemagne et 24 600 en Italie. La différence est encore plus marquée concernant les instituteurs: 79 500 francs en Suisse contre 24 100 francs chez nos voisins français (+70%). Les travailleurs étrangers sont cependant soumis à des contingents. Les responsables fédéraux et cantonaux de l’époque «ont à ce sujet des opinions convergentes»: «Ou nous freinons notre croissance économique, ou nous ouvrons nos frontières à la main-d’œuvre étrangère.»

Ainsi les diplomates suisses «ont clairement posé le problème de la libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux» lors d’une réunion bilatérale entre la Communauté économique européenne et l’Association européenne de libre-échange. «Dans le cas d’un accord et d’un traité, notre marge de manœuvre pour trouver des solutions nationales sur les sujets de la stratégie industrielle et du marché de l’emploi va se trouver largement réduite.» La seule question restante? «Saurons-nous être compétitifs? A nous de jouer!»


30 ans de médias: regroupements, fermetures et concurrence numérique

Le secteur a été marqué par une histoire mouvementée ces trois dernières décennies, entre crises structurelles et réinventions.

La rédaction de Heidi.news, un «pure player» basé à Genève né en 2018. © Nicolas Lieber

En Suisse comme ailleurs, le secteur des médias a connu une chute spectaculaire. Sa taille économique a quasiment été divisée par deux en vingt ans, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Le recul drastique du nombre de titres de journaux suisses illustre à lui seul le phénomène: de 257 en 1989 à 92 en 2017, soit une baisse de 60%. Entre érosion des ventes et du lectorat, avancées technologiques et diversification des supports publicitaires, le secteur des médias suisses a vécu de profondes restructurations.

1. Disparitions et regroupements

«Historiquement, les médias occupent une place très importante en Suisse, explique Gianni Haver, professeur d’histoire sociale des médias à l’Université de Lausanne. Dès l’essor industriel, le pays est partagé en différentes régions linguistiques, religieuses et politiques. Chacun doit alors émettre ses informations, ce qui donne à la Suisse une densité de titres par habitant inégalée.» Dans la grande histoire des médias, la Suisse se distingue: la première expérience radio a lieu en Valais, le web est créé à Genève, et le plus ancien quotidien francophone du monde est L’Express, publié à Neuchâtel dès 1738.

Désintérêt des lecteurs, réduction des revenus publicitaires: la presse enregistre de nombreuses disparitions et regroupements. En 1992, les quotidiens jurassiens Le Pays et Le Démocrate fusionnent. En 1994, La Suisse publie son dernier numéro. Dans la région lémanique, le Journal de Genève (qui avait absorbé la Gazette de Lausanne) et Le Nouveau Quotidien se réunissent en 1998 pour créer Le Temps. Selon Jacques Pilet, journaliste et fondateur du Nouveau Quotidien et de L’Hebdo, «ces regroupements étaient une sage décision. Le Temps est sorti plus fort, avec davantage de moyens pour toucher la Suisse romande.» Mais depuis les années 2000, la presse quotidienne a dû affronter la nouvelle concurrence des journaux gratuits comme 20 minutes, lancé en 1999.

Aujourd’hui deux entreprises basées à Zurich, Tamedia et Ringier, détiennent la majorité des titres suisses francophones. «Ces groupes se partagent les titres et utilisent souvent les mêmes contenus dans plusieurs publications, analyse Gianni Haver. Hormis quelques indépendants, on retrouve donc un modèle unique pour la presse romande.»

En 1989 apparaissent les revues économiques PME Magazine, lancé par Jean-Jacques Manz et Ralph Büchi, et Bilan, créé par Edipresse, aujourd’hui respectivement propriétés de Ringier Axel Springer et de Tamedia. «Ce duopole est malsain et tout aussi pernicieux qu’un monopole, d’autant plus qu’il n’y a plus aucun Romand dans les conseils d’administration zurichois, déplore Jacques Pilet. La situation est critique pour la presse romande, mais la faute incombe aux Romands, qui n’ont pas su soutenir leurs journaux.»

La presse magazine s’illustre dans le paysage médiatique de l’époque. Les revues comme L’Echo illustré ou L’illustré popularisent les reportages et la couverture de l’actualité. La Radio Télévision Suisse (RTS) naît en 2010 de la fusion de la Télévision suisse romande et de la Radio suisse romande.

2. Nouveaux acteurs

L’essor d’internet offre de nouvelles opportunités aux médias suisses. Des «pure players», diffusés uniquement sur le web, émergent, à l’instar de Largeur.com en 1999 ou plus récemment de Heidi.news, en 2018. Dans le domaine des médias suisses, le nombre de webmasters est ainsi passé de 190 en 1990 à plus de 4000 en 2000, puis a dépassé les 8500 en 2017, selon l’OFS. «Internet est un média en soi mais aussi et surtout un «média éponge» qui récupère beaucoup de contenus ailleurs, dans la presse, la télévision, le cinéma, détaille Gianni Haver. On pense beaucoup à internet comme à un média d’image, mais le web est l’héritier de la presse imprimée, puisqu’il offre une majorité de contenu à lire.»

Selon l’OFS, la proportion de personnes qui s’informent sur internet a largement progressé: en 2017, 70% des Suisses lisent les nouvelles ou consultent les journaux en ligne. Le changement est particulièrement frappant pour les plus de 60 ans, qui sont près de 50% à s’informer désormais sur internet, une augmentation de 45% par rapport à 2014. De plus, près de 50% du public écoute la radio ou regarde la télévision en ligne en 2017. Les méthodes de consommation des médias évoluent donc parallèlement aux progrès techniques. «La presse imprimée a toujours subi des crises provoquées par l’arrivée de médias concurrents, explique Gianni Haver. Aujourd’hui, internet en est le fossoyeur principal, mais la radio puis la télévision ont aussi été des menaces à l’époque.»

Depuis la libéralisation de l’audiovisuel en 1983, les médias publics subissent par ailleurs une forte compétition: en radio, les acteurs privés émergent, tels que One FM, LFM, Radio Fribourg ou Rhône FM. En télévision, depuis 2001, le groupe française M6 diffuse des publicités suisses sur ses chaînes, suivi par TF1 en 2011, ce qui a provoqué une dilution – et un exode – des revenus publicitaires.

3. Formats inédits et réseaux sociaux

«Les 18 à 25 ans sont curieux, pressés et veulent pouvoir s’informer sur leur mobile, explique Geoffrey Moret, fondateur et CEO de Kapaw, site d’actualités en vidéo exclusivement présent sur les réseaux sociaux. Les jeunes ne se désintéressent pas des médias mais les consomment différemment.» L’entreprise de huit employés, créée en 2016, est installée à Genève et à Zurich. Ses vidéos atteignent un demi-million de Suisses par semaine avec une moyenne de 3 millions de vues mensuelles. Les vidéos sont succinctes, gratuites et sous-titrées, puisque 80% d’entre elles sont regardées sans le son.

Avec les réseaux sociaux, annonceurs et consommateurs modifient leurs attentes, ce qui induit une restructuration de l’offre médiatique: plus courte, plus visuelle, avec une publicité ciblée et surtout sur mobile. «Actuellement, l’utilisateur fait son propre montage puisque tout est à la demande, constate Gianni Haver. Ce qui résulte en un mode de consommation «picoré» et parfois inabouti.» Côté publicité, les contenus sponsorisés apparaissent. «C’est le format que nous proposons le plus, indique Geoffrey Moret. Il permet aux marques de se différencier.» La liberté de la presse a toujours été limitée par la sphère économique, remarque Gianni Haver. «Avec internet, le public a l’impression qu’il ne paie pas, mais comme le dit d’adage: si vous ne payez rien, c’est que la marchandise, c’est vous.»

Les médias traditionnels s’adaptent à cette mutation digitale, comme Le Temps, qui crée aujourd’hui des vidéos, ou Tataki de la RTS, lancé en 2017, qui vise les 15-25 ans et n’est diffusé que sur les réseaux sociaux comme Instagram, Facebook ou Snapchat. «Chaque génération vit un renouvellement des marques médiatiques grâce aux avancées technologiques, explique Geoffrey Moret. La presse imprimée va donc continuer à reculer, c’est une évolution naturelle.»

4. Le temps des défis

Né en 1981, le newsmagazine L’Hebdo disparaît en 2017 à 36 ans, suivi en 2018 par le quotidien Le Matin, qui conserve cependant une version numérique et une publication dominicale. La même année, c’est au tour de L’Impartial de La Chaux-de-Fonds et de L’Express de Neuchâtel de fusionner pour devenir ArcInfo. La presse est toujours heurtée par les crises économiques, n’épargnant pas le digital Konbini, qui ferme sa rédaction suisse en 2019.

Seuls certains indépendants résistent, tels que GHI, Le Courrier ou encore La Liberté. «La presse actuelle doit se renouveler et répondre à deux défis, analyse Jacques Pilet. Les journaux ne donnent plus les nouvelles brutes puisqu’elles arrivent avant par internet. La presse doit donc vérifier, interpréter et analyser l’information pour lui apporter une plus-value. Par ailleurs, elle doit valoriser les nouvelles locales qui ne sont pas traitées par les grands groupes en ligne.» En effet, l’information est aujourd’hui plus mondialisée, «avec l’anglais comme nouvel espéranto», note le professeur Gianni Haver.

En mars 2018, après des mois de débat sur l’intérêt de la redevance radio et télévision, le peuple a rejeté à 71,6% l’initiative qui visait à supprimer toute subvention, soutenant ainsi les médias publics. En 2017, la RTS totalisait 34% de l’audimat, talonnée par les chaînes françaises (TF1, M6, France Télévisions) avec 30%. Ces chaînes de télévision traditionnelles sont néanmoins aujourd’hui concurrencées par les plateformes en ligne comme Netflix ou Amazon Prime.

Face à ces récents bouleversements, de nouveaux modèles de presse émergent, comme le journal indépendant Micro, qui vise les lecteurs dans les bistrots, les blogs spécialisés comme Insideparadeplatz.ch, à Zurich, ou encore les sites généralistes comme Bon pour la tête – ou Republik en Suisse alémanique. «Internet offre des outils plus souples et moins coûteux que la presse de l’époque, souligne Jacques Pilet, par ailleurs contributeur à Bon pour la tête. Ces nouvelles plateformes participent ainsi à la diversité d’opinions.» La presse se pérennise donc sur le web. «Après avoir longtemps partagé leurs contenus gratuitement, les journaux ont désormais mis en place des paywalls qui bloquent la lecture sans abonnement, souligne Gianni Haver, professeur d’histoire sociale des médias à l’Université de Lausanne. Le public semble s’être rendu compte qu’une information de qualité a un prix.» Ainsi, en 2019, Le Temps a enregistré pour la première fois depuis sa création une hausse historique de plus de 10% de ses abonnements.


Les médias en 2049...

Les médias suisses seront probablement encore largement bouleversés dans trente ans, mais «les journaux et magazines papier subsisteront, assure Jacques Pilet, journaliste et fondateur du Nouveau Quotidien et de L’Hebdo. A l’avenir, les contenus imprimés auront tous été diffusés numériquement au préalable, contrairement à ce que l’on voit encore aujourd’hui.»

«J’imagine trois changements majeurs, ajoute Geoffrey Moret, fondateur et CEO de Kapaw. Les marques médiatiques se renouvelleront pour s’adresser au nouveau public et évolueront au sein des écosystèmes que les GAFA ont créés, parce que ce sont eux qui possèdent les plus gros canaux de diffusion. Enfin, les médias forts seront parvenus à se diversifier pour devenir davantage que de simples diffuseurs d’information. Ils seront un élément intégral de la vie de leur audience.»