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Pour Martin Sprenger, président de Cardossier, l’amélioration de la qualité des données sur les véhicules est le principal atout du projet. © S.Liphardt/PME Magazine

La blockchain au service du marché automobile

L’association Cardossier a lancé une plateforme qui permet l’échange sécurisé et automatique des données de tout véhicule immatriculé en Suisse. Un système qui pourrait transformer drastiquement le secteur voitures d’occasion.

Et si le risque de fraudes concernant les voitures de seconde main pouvait disparaître définitivement? Non seulement le marché subirait une accélération, mais la valeur d’un véhicule serait établie de manière claire à l’avantage du plus grand nombre: les entreprises verraient la valorisation de leur flotte augmenter et les voitures d’occasion seraient probablement moins chères. C’est l’ambition de l’association Cardossier, via l’utilisation de la blockchain. Pour rappel, cette technologie consiste à enregistrer des données sous la forme d’un registre distribué auprès de l’ensemble de ses utilisateurs, et ainsi empêcher les altérations frauduleuses.

Des données fiables

Cardossier développe une plateforme blockchain visant à rassembler, standardiser et mettre à disposition d’acteurs qualifiés tous les renseignements utiles sur un véhicule, qu’il soit doté d’un moteur à explosion ou électrique. «L’amélioration de la qualité des données concernant les véhicules est sûrement l’un des atouts principaux de notre projet, souligne Martin Sprenger, président de Cardossier, par ailleurs cadre dirigeant au sein de l’Office de la circulation routière de l’Argovie. En effet, ces informations se trouvent souvent de manière séparée chez les différents acteurs du marché, tels les importateurs, les garagistes ou les assureurs. Les propriétaires, eux, disposeront d’un accès complet au dossier, qu’ils pourront ouvrir à des acheteurs potentiels.»

Grâce à l’inaltérabilité des informations garantie par la blockchain, les entreprises qui gèrent une flotte peuvent bénéficier d’une valorisation accrue de leurs véhicules. «Le bon entretien et le fait d’avoir effectué régulièrement les services seront attestés par des données infalsifiables, souligne Stéphane Mingot, Innovation Engineer chez AdNovum, la société informatique qui figure parmi les membres fondateurs de l’association. La valeur résiduelle des voitures de location ou de la flotte d’une multinationale par exemple sera établie de manière bien plus sûre qu’aujourd’hui.»

«On estime aujourd’hui qu’environ 30% des certificats d’assurance contiennent de fausses informations, par exemple concernant le type de véhicule ou le numéro de plaque, poursuit Stéphane Mingot. Ce genre d’erreurs deviendra très rare.» Grâce à une fiabilité accrue des données et à l’automatisation de leur enregistrement, les garagistes ne devront plus par exemple saisir la totalité des informations du véhicule sur lequel ils travaillent, mais seulement la partie qui les intéresse, le reste étant déjà consigné dans la blockchain.

L’«app store de la mobilité»

Une fiabilité et un gain de temps qui intéressent également les importateurs: «La gestion et le paiement des droits de douane, mais aussi les procédures liées à l’immatriculation d’une voiture auprès de l’Office cantonal des véhicules sont toujours gérés sur papier et par courrier ordinaire, explique Daniel Hüppi, Managing Director d’AMAG Leasing et membre du conseil d’administration de Cardossier. La transmission automatique des données et des paiements peuvent clairement engendrer une baisse des prix pour chacune des prestations, mais il est nécessaire qu’une multitude d’acteurs de l’écosystème adoptent cette nouvelle technologie.»

A but non lucratif, l’association Cardossier se positionne en tant que prestataire offrant une plateforme aux entreprises, une sorte «d’App Store pour le secteur de la mobilité». En devenant membre «gold», au prix d’environ 100 000 francs, on obtient la possibilité d’offrir ses services en direct aux utilisateurs. La cotisation annuelle descend à 20 000 francs pour les années suivantes. Le prix pour les particuliers n’a pas encore été défini, car le lancement de la plateforme B2C est prévu cette année, mais il pourrait tourner autour des 100 francs.

L’association compte une quinzaine de membres, parmi lesquels AMAG, AXA, Mobility, AutoScout24 et PostFinance. «Nous sommes en train de démarcher notamment de grandes entreprises, car à ce stade notre but consiste à développer la plateforme, précise Martin Sprenger, le président de Cardossier. Pour une PME, il est actuellement intéressant de rejoindre l’association uniquement si elle souhaite y développer un service.»

L’entreprise Auto-i-dat se définit comme le principal fournisseur de données sur les véhicules en Suisse. Fondée en 1990 à Zurich, elle propose une variété d’informations, permettant aux garagistes, carrossiers, gestionnaires de flottes et compagnies d’assurances de prendre des décisions avisées. «Chaque semaine, nous mettons à jour plus de 2000 données concernant voitures et motocycles. Elles sont ensuite transmises à nos clients ou sont disponibles en ligne, affirme Wolfgang Schinagl, directeur général de l’entreprise. Avec des données sur environ trente ans, plus de 75 000 types de véhicules et plus de 17 millions d’options, notre offre sera bientôt disponible sur Cardossier. Cela nous permettra d’automatiser une bonne partie des processus et d’offrir plus de services.»

Plusieurs initiatives similaires existent au niveau mondial. Aux Etats-Unis, Carfax propose un historique complètement ouvert incluant de nombreuses données sur un véhicule. La plateforme affirme disposer de plus de 14 milliards de dossiers et développe ses activités en Europe depuis 2007. «Je pense que le modèle Carfax ne pourrait pas fonctionner en Suisse car les données sont accessibles à tout le monde, ce qui constitue un problème en termes de protection des données, estime Stéphane Mingot. De plus, contrairement à d’autres acteurs, nous ne revendons pas les données. Cardossier se différencie par la standardisation des données et par l’implication en même temps du public et du privé dans la plateforme: le dossier peut non seulement être utilisé pour l’achat mais aussi pour l’immatriculation.»

Comme dans tous les secteurs économiques, la protection des données représente un enjeu majeur pour l’association. «La technologie blockchain que nous utilisons est sûrement la plus adaptée pour assurer la protection des données, dit Stéphane Mingot. Nommée Corda, elle donne accès aux informations sur les véhicules uniquement aux utilisateurs concernés. Il s’agit d’une blockchain privée, où tous les acteurs se connaissent et où un consensus «démocratique» s’établit pour les décisions importantes de l’association.»

Bryan Ford, professeur au Laboratoire de systèmes décentralisés et distribués de l’EPFL et spécialiste de la blockchain, se montre plus nuancé: «Je ne connais pas les détails du projet, mais tous les systèmes blockchain actuellement disponibles présentent des problèmes de sécurité majeurs qui ne seront à mon avis pas réglés dans le court terme. Au niveau sociétal aussi, la blockchain est souvent portée comme emblème de transparence, ce qui est positif. En revanche, cette même transparence peut se retourner contre les consommateurs, donnant lieu à des situations de vendor lock-in: un fournisseur pourrait instaurer des politiques d’annulation de la garantie ou de refus du service après-vente si un tiers non autorisé intervenait sur la voiture. Il faudra que les consommateurs et Cardossier tiennent compte de ces aspects.»

Transparence sur les émissions de CO2

A l’ère où la mobilité est bouleversée par la croissance des voitures électriques et autonomes, l’automatisation joue un rôle clé. «Le paiement de voitures en fonction de leur utilisation, la gestion automatique des contrats d’assurance ne sont que quelques exemples de services qui peuvent être proposés grâce à Cardossier, explique Stéphane Mingot. La transparence apportée au niveau des émissions de CO2 et de l’échange d’informations automatique entre tous les acteurs représente des atouts ultérieurs en termes d’évolution des formes de mobilité.»

Cardossier ambitionne de devenir un catalyseur de numérisation du monde de l’automobile. «Des assurances telles que la Mobilière et AXA font déjà partie de notre association, indique Stéphane Mingot. La collaboration de ces grands acteurs avec d’autres parties prenantes grâce à notre plateforme va créer un système de 'business ecosystem' qui profitera à l’ensemble du marché. Les ventes de particulier à particulier, qui pèsent très peu dans le marché automobile, peuvent également croître grâce à Cardossier.» Il ne reste plus qu’à attendre que les principaux acteurs de l’industrie jouent le jeu.

 

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