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Colorix travaille depuis peu avec des acteurs du marché des laques automobiles. © DR

Colorix, le maître des couleurs aux multiples vies

Au fil des ans, la société a développé une technologie qui peut mesurer et communiquer n’importe quelle couleur sous format numérique. Peintres, polices criminelles, milieux cosmétiques utilisent le Colorcatch Nano, fabriqué à Neuchâtel.

C’est dans des bureaux déserts, à Neuchâtel, que David Maurer travaille ce jour-là. Le patron est un adepte du home office. L’équipe, une dizaine de développeurs – dont son ancien professeur de l’école d’ingénieur du Locle –, a sa confiance. Le noyau de passionnés collabore depuis des années sur les multiples métamorphoses d’un produit qui aurait pu rester dans un tiroir, comme tant d’autres travaux de diplôme.

Ainsi, ce qui était à l’origine un colorimètre déterminant les couleurs pour les malvoyants est devenu rapidement un instrument utilisé par les peintres pour identifier numériquement les bonnes nuances. Depuis les premières ventes du Colorcatch en 2005 en Suisse, cet appareil doté d’une caméra et pouvant être connecté à un smartphone ou à un ordinateur a intégré petit à petit plus de 400 nuanciers différents et mesure également des structures telles que des crépis. Des évolutions qui lui ont ouvert les portes du marché international.

Un outil pour la police criminelle

Aujourd’hui, outre les peintres et marchands de couleurs du monde entier, les polices criminelles utilisent depuis 2019 la dernière génération du Colorcatch, le Nano. Il est capable d’identifier des traces, griffures ou microfibres en quelques minutes, alors que jusqu’ici les enquêteurs devaient passer par des analyses en laboratoire longues et coûteuses. L’Allemagne et l’Autriche emploient déjà son interface. Son traqueur intéresse également les milieux de la lutte contre les contrefaçons avec un soft spécialement dédié aux encres invisibles.

Maître des couleurs, Colorix a touché récemment l’industrie horlogère, automobile, les imprimeurs et les milieux cosmétiques. «Le brillant du métal faussait les mesures. Nous avons alors développé une solution spécialement pour ce type de surface. Quatre sociétés dans le monde se partagent le marché des laques automobiles, l’une travaille avec moi et la plus grande vient de me contacter», mentionne David Maurer, qui a appris les finesses de la peinture en passant plusieurs journées avec des peintres. Le principe est le même pour les pigments horlogers.

David Maurer, fondateur de Colorix © DR

Comme dans toute entreprise, tout ne fonctionne pas du premier coup. La «nail revolution» promise pour 2017 est actuellement en stand-by et son lancement a été reporté pour cette année. Colorix et la société française Provaine s’étaient associées pour commercialiser des vernis à ongles créés sur mesure, via l’application de la première qui mesure et numérise la teinte souhaitée. Ainsi, en 48 heures, une cliente de Singapour pourrait recevoir par courrier un vernis de la même couleur que le sac qu’elle vient d’acheter. L’idée surfe sur la personnalisation des accessoires de mode, mais a rencontré un problème avec la machine qui mélange les vernis.

Pas de quoi déstabiliser cet entrepreneur curieux, à qui l’on reproche parfois de trop se diversifier. «La première chose que j’ai apprise dans ce métier, c’est qu’il faut passer du temps avec le client final, martèle-t-il. Un exemple tout simple: si vous proposez à des malvoyants un appareil avec des fils, ils prendront des heures à les démêler et abandonneront vite votre outil, même s’il est génial.» C’est pourquoi il vient de développer la version web de son simulateur de couleur, plus complète et ergonomique que l’application mobile. Sur la base d’une photo de son salon, le client peut y insérer des couleurs de murs, des structures, du papier peint, des sols.

Ce moyen de vente pour les professionnels de la peinture et les architectes d’intérieur avait déjà dépassé les attentes en 2010, sur la version basique pour iPhone.

Plus de 50 000 pixels

Technophile, comme beaucoup d’ingénieurs, David Maurer aime résoudre les problèmes techniques plutôt que de s’en énerver. Une faculté que n’ont pas tous les patrons, avouons-le. C’est pourquoi, trois ans après la création officielle de sa société, il va frapper à la porte d’Apple, qui vient de sortir le premier iPhone en 2007. «Je devais changer mon boîtier pour y ajouter un bouton, à savoir investir 100 000 francs pour un élément peut-être obsolète quelques années plus tard», explique-t-il.

On a été parmi les cinq premiers au monde à développer une app et un périphérique pour l’Iphone.

Au lieu de ça, le Neuchâtelois va utiliser l’écran du téléphone pour naviguer et créer un module se connectant via Bluetooth. «On a été parmi les cinq premiers au monde à développer une app et un périphérique pour iPhone, poursuit-il. Ça a été autant de travail d’ingénierie que de validations légales avec Apple.» L’app est proposée à 10 francs en 2010. Le nombre de téléchargements explose, révélant que les privés aussi veulent pouvoir maîtriser la couleur de leurs murs.

Le client se projette, le vendeur de peinture est content. A la suite d’une conférence en Malaisie, sa solution est repérée par Nippon Paint, le deuxième plus grand fabricant de peinture d’Asie. Ce dernier paie à Colorix une licence pour l’utilisation de l’app. Moins de dix-huit mois plus tard, Nippon Paint compte 500 000 utilisateurs. En 2011, la société neuchâteloise reçoit le Prix BCN Innovation, avec à la clé un chèque d’un demi-million de francs.

«Il a fallu adapter notre technologie à Android. On a appris le codage en autodidacte. Nous avons aussi redesigné la tête de mesure de notre appareil pour sortir en 2015 le Colorcatch Nano, toujours en collaboration avec Apple, résume l’entrepreneur. Il peut mesurer plus de 50 000 pixels séparément, détecte les textures différentes, les saletés ou l’effet métallisé qui faussent les nuances. Notre technologie est protégée par deux brevets et nous sommes les seuls à pouvoir mesurer la couleur d’un seul fil d’une chemise.» Au passage, il a également développé une interface qui détermine la pigmentation de la peau, une technologie cédée à une société en Finlande qui lui paie une licence.

David Maurer se réjouit de ces développements inattendus. «Tout a commencé dans un sous-sol de l’école d’ingénieur du Locle où il faisait nuit noire, se remémore-t-il. Pour défendre mon projet face à quatre experts, dont un qui était malvoyant, rien de mieux que de le faire dans la nuit, puisque mon détecteur de couleurs fonctionne également dans la nuit. Je mettais tous les experts sur un pied d’égalité. J’ai pris un risque et, honnêtement, parler quarante-cinq minutes dans le noir, ce n’est pas facile!»

Domaine médical en 2020

Anticonformiste, le personnage agace parfois. C’est cette singularité qui l’a poussé à créer sa propre start-up il y a seize ans, alors que telle n’était pas la tendance. «Il m’a fallu deux ans pour trouver 70 000 francs. C’est finalement Finergence (une fondation neuchâteloise pour le financement initial d’entreprises novatrices, ndlr) qui m’a prêté la somme. J’ai pu lancer la production de mes moules. Après une semaine, j’avais vendu tout mon stock et j’ai relancé la production d’autres moules jusqu’à les rembourser.» Depuis, il ne travaille que par autofinancement et tait son chiffre d’affaires. Un choix assumé, même s’il questionne.

«Lorsqu’on démarre une société, aujourd’hui encore, c’est toujours galère de trouver des financements, lâche l’inventeur. L’intérêt s’éveille lorsque ça marche. Personnellement, je préfère désormais garder le contrôle de ma croissance. Avec des investisseurs externes, peut-être que l’on avance plus vite, mais est-ce une garantie de succès? Je me pose toujours cette question.» Une réflexion qui fonctionne si l’on est dans un marché de niche. Mais, il le sait, la concurrence est là, de plus en plus, même s’il assure avoir une longueur d’avance. Son prochain développement pour 2020? Un Nano pour le domaine médical, en test auprès d’un groupement de médecins.



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