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Hugo van Buel dirige Cla-Val Europe depuis vingt-cinq ans. Il rencontre régulièrement une centaine de fournisseurs dans plus de 90 pays. © François Wavre | lundi13

«Un oui à l’initiative serait indéniablement un plus pour la Suisse»

Hugo van Buel, le dirigeant de Cla-Val Europe, fait partie du comité de soutien de l’initiative pour des multinationales responsables. Pour l’industriel vaudois, il est urgent que le pays soit concurrentiel à l’international en matière de législation sur les droits humains et environnementaux.

Il existe des signes en Suisse romande qui sont parlants dans les périodes qui précèdent des votations fédérales. Comme ces drapeaux proliférant sur les balcons. Depuis plusieurs semaines, il est impossible d’ignorer les innombrables rectangles de tissu orange recommandant de soutenir l’initiative pour des multinationales responsables. Quelles seraient les conséquences de l’application de cette initiative soumise au peuple le 29 novembre? Et pourquoi de nombreux entrepreneurs (280 environ) s’impliquent-ils dans un comité de soutien à ce texte alors qu’ils ont déjà du travail par-dessus la tête en cette période de Covid-19?

L’un des membres de ce comité monte particulièrement au front cet automne. Il s’agit du directeur général de Cla-Val, une société américaine productrice de vannes, dont le siège européen est à Romanel-sur-Lausanne. Hugo van Buel emploie 70 personnes sur le site en Suisse romande et travaille depuis vingt-cinq ans pour ce groupe de 500 personnes actif dans le monde entier. Depuis 1936, la société est leader des vannes automatiques à membrane, utilisées pour la distribution de l’eau potable et industrielle, les systèmes de protection incendie, l’alimentation de carburant et les applications industrielles.

C’est durant ses voyages d’affaires qu’Hugo van Buel a pu constater des conditions de travail déplorables dans de nombreuses usines dans le monde. Une situation que le dirigeant vaudois a toujours dénoncée. Fort de son expérience d’industriel, il nous explique sans détour pourquoi il est favorable à cette initiative.

Hugo van Buel, vous êtes entrepreneur et membre du comité de soutien à l’initiative. Pourquoi?
Tout d’abord, je tiens à préciser que je n’ai pas pris cette décision tout seul mais avec nos principaux managers, cela dans le but d’amener une expérience, un vécu et une analyse d’entrepreneur et d’industriel. Cela fait vingt-cinq ans que je suis directeur de Cla-Val Europe et, depuis lors, j’ai toujours beaucoup voyagé pour diversifier notre rayon géographique et vendre nos produits dans le monde. Actuellement, nous travaillons avec environ 100 fournisseurs clés dans plus de 90 pays directement depuis notre siège européen en Suisse.

Une des particularités de notre métier est de fabriquer des vannes qui pèsent parfois plus de 7 tonnes et sont fabriquées à partir de 60 alliages de matériaux différents, nécessitant pour ce faire des fonderies partout dans le monde. Dès 1998, j’ai constaté, durant nos visites de prospection d’extension d’approvisionnement dans des usines en Asie, et particulièrement en Chine, des conditions de travail exécrables. On était dans une ambiance à la Germinal de Zola. Le décalage était total avec le monde du travail des pays de l’Ouest.

Quelles étaient ces conditions si dures que vous avez pu observer?
Dans les fonderies, ce qui nous a d’abord frappés, c’est qu’il y avait très peu, voire pas de lumière, aucune ventilation. C’étaient comme de grands garages dans lesquels les ouvriers coulaient les métaux. Certains n’avaient même pas de chaussures.

Quelle a été votre réaction?
Nous nous sommes demandé ce que nous devions faire, il était hors de question de traiter avec des partenaires travaillant dans de telles conditions. Nous avons alors décidé de ne collaborer qu’avec des sociétés incluant des minimums sociaux et environnementaux, avec l’interdiction par exemple de faire travailler des enfants. Nous avons élaboré nos propres standards minimaux et un cahier des charges. Nous avons aussi monté une équipe de contrôleurs pour l’évaluation permanente de nos partenaires sur place. Ces personnes sont toutes payées par nous, je le précise.

Et cela fonctionne?
Depuis vingt ans, les relations avec nos partenaires et fournisseurs sont très bonnes, nous les connaissons tous très bien et ils nous connaissent bien aussi. C’est essentiel. Il est important aussi de monter des joint-ventures technologiques afin de leur faire part petit à petit de nos expériences et de nos valeurs. Et oui, non seulement cela fonctionne, mais c’est un immense succès pour l’entier du groupe Cla-Val. Un grand respect et une solide amitié sont nés de ces relations construites sur plus de vingt ans.

C’est donc sur la base de vos expériences que vous avez intégré le comité d’initiative? Comment cela s’est-il déroulé?
Avec mon vécu, j’ai constaté un trou béant entre ce qui se dit sur les relations des PME suisses avec l’étranger et la réalité du quotidien, des contrôles que nous vivons pour pouvoir faire affaire dans de bonnes conditions. Il faut savoir que les PME de notre pays font déjà toutes des efforts et connaissent très bien leurs fournisseurs et leurs méthodes. Les dirigeants voyagent beaucoup et souvent afin de rencontrer leurs partenaires et de vérifier leurs conditions de travail.

Vous considéreriez donc que les demandes de l’initiative sont en quelque sorte déjà appliquées?
Oui, et je dirais même que le texte arrive presque en retard! Mais l’initiative reste une bonne chose, car elle permet de se poser les bonnes questions, de dresser un constat et d’avancer dans la bonne direction. La question n’est pas tellement de savoir si l’on veut se soucier de l’environnement et des droits humains, mais de savoir quand on va s’en occuper et, surtout, si nous, Suisses, choisissons de piloter notre destin ou de nous le faire imposer par des législations extérieures au pays. Cla-Val travaille avec les plus grandes entreprises du monde. Ces dernières années, que ce soit avec de grands conglomérats ou avec des pays, les questions de l’impact sur l’homme ou l’environnement sont entrées avec force dans les relations commerciales en matière de compliance. Le train mondial est déjà lancé.

Pourriez-vous donner des exemples concrets de situations où les contrôles sont déjà effectués?
Notre groupe est basé en Californie, où se trouve un important centre de production. Pour vous donner un exemple parlant, à chaque épisode pluvieux, des mesures sont prises pour tester la qualité de la pluie autour de l’usine. Il en va de même pour la qualité de l’air qui sort de notre usine, et tout se déroule en temps réel. Cette pratique est valable aussi dans le reste du monde. Nous avons pris le contrôle de nos émissions polluantes. Cela fait plus de quinze ans que nous disposons d’un département d’environnement.

Les PME font déjà toutes des efforts et connaissent très bien leurs fournisseurs et leurs méthodes.

Mais que penser de certains partenaires chinois de grands groupes basés en Suisse? Des organisations ne cessent de dénoncer des lacunes.
Il faut là aussi casser certaines images. La Chine avait 22 000 fonderies il y a encore quelques années sur son territoire. Aujourd’hui, elles ne sont que 7000 et d’une qualité et d’une rigueur très supérieures. La Chine a été exclue de grands projets mondiaux en raison de sa mauvaise réputation. Elle a alors agi de manière drastique sur ses usines publiques et privées. Le gouvernement a fait fermer les mauvais élèves et a fait appliquer des critères occidentaux. Je peux vous dire que ces fonderies sont aujourd’hui parmi les meilleures du monde et qu’elles sont bel et bien de retour dans les appels d’offres.

Revenons sur l’initiative et ses conséquences ou avantages potentiels. Comment les estimez-vous?
L’industrie d’aujourd’hui est une industrie 4.0. L’industrie de demain aura aussi une chaîne d’approvisionnement 4.0, car tout va vers le «just in time». Des comportements inadéquats avec un impact négatif, tant du point de vue de l’environnement que des droits humains, seront criminalisés dans un horizon pas si éloigné. Aujourd’hui déjà, les départements de compliance de nos clients mondiaux nous bombardent quant aux politiques que Cla-Val a mises en place concernant l’esclavage, le travail forcé, la transparence des chaînes d’approvisionnement, les codes de conduite de nos fournisseurs, les minéraux provenant de pays en conflit, etc.

Le for juridique de cet ensemble, connu sous le nom de corporate gouvernance, est complètement éclaté et place les PME suisses à la merci des systèmes légaux des divers pays avec lesquels nous traitons. Je redoute que la Suisse ne prenne du retard dans ce secteur de compliance. Il y a urgence à se mettre en conformité avec les demandes et avancées internationales.

Quelle urgence?
Le monde anglo-saxon a déjà pris le grand tournant digital dans la chaîne d’approvisionnement 4.0. Notre pays est en retard. Dans cinq ou dix ans, de nouvelles normes internationales seront appliquées dans le domaine de la responsabilisation des entreprises, il faudra être prêt à y répondre. Regardez ce qu’il s’est passé avec les fonds en déshérence et les pressions américaines. Les lois suisses étaient obsolètes et le pays y a perdu jusqu’à son secret bancaire.

Les bases légales anglo-saxonnes sur les pays en conflit ou sur l’origine des minéraux sont déjà drastiques pour travailler avec l’étranger et nous ne sommes pas prêts légalement. Prenons un exemple: lorsqu’un de nos clients nous commande une vanne contenant un des minéraux du groupe appelé 3TG (tin, tungstène, tantale, gold), nous devons fournir la traçabilité complète des matériaux, jusqu’à la mine. Je précise que cette traçabilité est exigée aujourd’hui pour chaque commande!

Qu’espérez-vous donc concrètement du texte?
Une des pistes à explorer, lorsque le législateur s’attaquera aux lois, serait que tous les éléments de cette initiative ainsi que le nouveau paquet de compliance exigé par les clients mondiaux puissent entrer dans les accords de libre-échange pour toutes les entreprises exportatrices. Des accords ainsi négociés réduiraient significativement la paperasse de nos entreprises pour entrer en relation d’affaires et lors de chaque commande.

Nous aurions une libre circulation des produits et, ce qui est nouveau, une reconnaissance des moyens pour fabriquer ces produits, une sorte de troisième génération des accords de libre-échange. En outre, si la loi se précise, les administrateurs des sociétés contrôleront d’autant plus les pratiques de leurs groupes en connaissant l’existence d’une épée de Damoclès sur leur tête en cas de fraude ou de mauvaise gouvernance.

Il peut paraître étonnant de la part d’un entrepreneur de demander à l’Etat de légiférer sur ses affaires…
La logique est ailleurs. Je réduis mes charges, je me différencie de la concurrence, c’est une opportunité! Le monde entier cherche des solutions pour ce qu’on appelle un «same level playing field» ou terrain de jeu avec des règles équivalentes. La Suisse est indépendante et peut négocier comme elle l’entend. Employons cette agilité pour nous positionner plus fort.

Nos affaires bénéficient de l’image de la Suisse, de sa qualité de production, de sa confiance. La réussite de l’initiative serait un plus indéniable sur cet aspect. Ce qui serait dommageable serait de ne pas bouger.


Bio express

Pour l’industriel, le non-respect des droits humains et environnementaux sera bientôt criminalisé. © François Wavre | lundi13
  • 1961 Naissance aux Pays-Bas le 31 mai.
  • 1986 Il obtient son diplôme d’ingénieur EPFL.
  • 1992 MBA à HEC Lausanne.
  • 1996 Il devient le directeur général de Cla-Val Europe.
  • 1998 Il organise l’extension des activités de Cla-Val en Asie.