Plus de vingt ans après la libéralisation du marché des télécommunications, c’est celui de l’électricité qui s’apprête à s’ouvrir totalement. C’est en tout cas ce que prévoient les révisions de la loi sur l’énergie (LEne) et de la loi sur l’approvisionnement en électricité (LApEl). D’ici le milieu de l’année, le Conseil fédéral va présenter en détail ces révisions, qui concernent aussi, en plus de la libéralisation complète du marché, le développement de la production indigène d’électricité issue des énergies renouvelables.

Ensuite, selon la durée du débat parlementaire, les nouvelles règles pourront entrer en vigueur au plus tôt en 2023 (s’il n’y a pas de référendum). Selon le Conseil fédéral, cette libéralisation renforcera la production décentralisée d’électricité et permettra de mieux intégrer les énergies renouvelables à ce marché.

Risque de fuite des clients

Pour les clients finaux, cette ouverture du marché leur permettra de choisir librement leur fournisseur d’énergie. Actuellement, seuls les grands clients avec une consommation de plus de 100 000 kWh par an disposent de ce choix (et ce, depuis 2009). Les particuliers et les PME se trouvent quant à eux liés aux fournisseurs que leurs communes leur imposent. Ainsi, sur 3,9 millions de clients finaux en Suisse, seuls quelque 30 000 ont accès au marché libre, soit moins de 1%. Et le potentiel d’économies est important: selon une étude de la société de conseil en énergie Enerprice, les consommateurs d’électricité ont payé plus de 4 milliards de francs en trop entre 2009 et 2018 à cause du marché fermé.

Avec une libéralisation du marché, les clients auront l’embarras du choix puisque le marché suisse, particulièrement fragmenté, compte plus de 600 fournisseurs – il y a en Suisse six fois plus de fournisseurs d’électricité par habitant qu’en Allemagne –, avec peu de grands acteurs. Actuellement, les fournisseurs comptent en moyenne 1500 clients finaux et seulement 13 parmi eux en approvisionnent plus de 100 000. Autre particularité: environ 90% de ces entreprises appartiennent totalement ou en partie à des collectivités publiques, tout en étant organisées comme des sociétés soumises à des objectifs de rentabilité.

Les fournisseurs vont-ils être confrontés à une fuite de leurs clients? Pour Felix Lossin, de BEN Energy, une société zurichoise spécialisée dans l’analyse de données dans le secteur de l’énergie, le risque est réel: «Le sujet de l’électricité sera de plus en plus important pour les particuliers à l’avenir. Avec l’usage croissant de véhicules électriques et de pompes à chaleur, de nombreux particuliers vont analyser de près leurs dépenses liées à l’électricité.»

Valérie Bourdin, porte-parole, Association des entreprises électriques suisses

«Nous ne pensons pas que le prix sera un facteur important de changement pour les petits clients.»

 

Ainsi, d’après un sondage réalisé par BEN Energy parmi 1000 particuliers, 58% se disent prêts à réfléchir à changer de fournisseur dans un marché libre et 15% sont sûrs de vouloir en changer. Outre le prix, les sondés se disent également souvent insatisfaits des prestations et de la communication de leur fournisseur, d’autres ne se sentent pas valorisés. «Les entreprises du secteur devront s’éloigner du modèle de simple fournisseur pour mettre en avant la notion de service si la révision de la loi est acceptée», avertit Felix Lossin.

Un gain important pour les PME

Pour les fournisseurs eux-mêmes, ce sont les PME qui représentent le facteur d’incertitude le plus élevé, comme le souligne Valérie Bourdin, porte-parole de l’Association des entreprises électriques suisses: «La facture d’électricité reste un poste peu important dans le budget des ménages par rapport à l’assurance maladie ou aux télécommunications.» En revanche, pour une PME dont l’activité est énergivore, une réduction du coût de l’électricité peut représenter des économies de plusieurs milliers de francs par an.

Par exemple, 80% des boulangeries dans le canton de Vaud consomment entre 50 000 et 90 000 kWh par an, ce qui ne leur permet pas de choisir librement leur fournisseur. «Certes, le coût de l’électricité représente bien moins que les charges salariales ou le loyer, mais à partir d’une consommation d’environ 70 000 kWh par an, il pourrait être intéressant de comparer les prix pour faire des économies», note Yves Girard, secrétaire général des Artisans boulangers-pâtissiers-confiseurs vaudois.

Grégory Bovay, responsable politique énergie au sein du Centre patronal à Lausanne, met également en avant l’effet positif qu’une libéralisation du marché de l’électricité aura sur la compétitivité des PME: «L’intensification de la concurrence réduira les actuelles différences dans les prix de l’énergie. Trop souvent, les fournisseurs dans notre région pratiquent des prix plus élevés que la moyenne nationale.» En effet, les prix de l’électricité, fixés une fois par an par les fournisseurs, peuvent largement varier d’un canton à l’autre: pour une entreprise ayant une consommation de 30 000 kWh par an, Schaffhouse propose aujourd’hui une offre à environ 18 centimes par kWh, alors que le canton du Jura compte presque 24 centimes.

Laurent Mineau, responsable des marchés, Romande Energie

«La libéralisation du marché nous permettra de gagner en souplesse en adaptant nos prix aux besoins.»

 

Néanmoins, l’exemple de la société Kugler Bimetal montre qu’un changement de fournisseur peut s’avérer périlleux. Spécialisée dans la production de pièces en métal et en bronze pour l’industrie, l’entreprise genevoise constitue un des plus grands consommateurs du canton et est donc libre de choisir son fournisseur. L’année dernière, elle a quitté son fournisseur historique afin de réduire ses coûts liés à l’électricité d’environ 4%, ce qui représente une économie de plusieurs milliers de francs par an. Mais la pandémie liée au Covid-19 a compliqué les choses: «Nous avons eu quelques retards de paiement, mais le nouveau fournisseur ne voulait pas nous accorder de délais», explique Jérôme Chanton, le CEO de Kugler Bimetal. Encore lié à ce fournisseur en 2021, il envisage de retourner, dès l’année prochaine, chez son fournisseur précédent: «Le prix ne doit pas être le plus important, il faut aussi prendre en compte l’ensemble de l’offre, qui inclut également le service clients.»

Romande Energie, avec ses 300 000 clients, dont 15 000 entreprises, a déjà dû faire face à des fluctuations parmi ses grands consommateurs à la suite de la libéralisation du marché pour cette catégorie de clients en 2009, comme le rappelle Laurent Mineau, responsable des marchés: «Il y a eu un certain brassage pendant les années qui ont suivi l’ouverture du marché pour les grands consommateurs, avec des départs, mais aussi de nouveaux arrivants. Nous avons observé qu’il y a des sociétés qui ont l’habitude de changer souvent de fournisseur en regardant uniquement les prix et d’autres qui restent fidèles à leurs fournisseurs régionaux. C’est aussi le reflet de la philosophie d’une entreprise.» Au total, deux tiers des grands consommateurs ont changé au moins une fois leur fournisseur depuis 2009.

Pour rester compétitif dans un marché complètement ouvert, Laurent Mineau, de Romande Energie, envisage des offres plus innovantes et adaptées aux secteurs ou aux activités: «La libéralisation du marché nous permettra par exemple de sortir du schéma actuel de quatre postes tarifaires (les prix varient entre l’été et l’hiver ainsi qu’entre le jour et la nuit) et de gagner en souplesse en adaptant nos prix aux besoins spécifiques qu’une entreprise pourrait avoir.»

Centralisation des processus

Une autre tendance qui pourrait s’amplifier avec l’ouverture du marché de l’électricité est la fusion de certains fournisseurs ou les synergies entre différents acteurs – des processus observés dans d’autres pays qui ont libéralisé ce marché, comme l’Allemagne (lire encadré). Ainsi, en 2018, Romande Energie s’est déjà associée avec deux fournisseurs alémaniques, EBM (le nom a été changé en Primeo Energie depuis) et EKZ, pour créer une société commune de gestion clients. De même, fin 2019, Energies de Sion-Région et Sierre-Energie ont fusionné pour former Oiken, le plus grand acteur énergétique du Valais.

Un avantage en vue de la possible libéralisation? François Fellay, directeur général d’Oiken, observe ce secteur qui a connu de forts changements ces dernières années. Dans ce contexte, la fusion a tout d’abord «permis d’atteindre une taille suffisante pour se renforcer face aux nombreux défis à venir». Ensuite, elle a favorisé un processus d’optimisation à plusieurs niveaux, en créant par exemple une seule entité de gestion de l’ensemble réseaux, une plateforme d’appels centralisée ou encore un service restructuré pour la gestion rassemblée des achats et de la logistique. Toutefois, pour l’instant, il est difficile de traduire ces synergies en chiffres, notamment à cause de la pandémie liée au Covid-19 – les effets seront visibles seulement à la fin de l’année 2021.

Comme Laurent Mineau, de Romande Energie, François Fellay ne croit pas que la bataille se jouera uniquement au niveau des prix: «Une PME qui est satisfaite de son fournisseur historique pourrait lui demander une nouvelle offre avant de le quitter. Ce sera à nous de lui faire bénéficier des opportunités d’un marché ouvert et de la conseiller pour diminuer sa facture et décarboner son approvisionnement énergétique.»


«L’électricité représente moins d’un tiers de notre chiffre d’affaires»

L’énergéticien fribourgeois Groupe E mise sur la diversification et les énergies renouvelables pour s’adapter à un futur marché libéralisé. Interview de son CEO, Jacques Mauron.

Groupe E Portraits Jacques Mauron @ Parc Hotel, Fribourg, 23.05.2019

Pour Jacques Mauron, il faudra trouver des mécanismes pour ne pas remettre en cause les objectifs de neutralité carbone.

© Stephane Schmutz

Avec environ 1600 GWh d’électricité produits par an – soit l’équivalent d’environ 355 000 ménages – et 2300 collaborateurs, l’entreprise fribourgeoise Groupe E fait partie des leaders en Suisse romande. Jacques Mauron, le CEO, explique les enjeux de la future libéralisation du marché pour sa société et dévoile sa stratégie pour les années à venir.

Comment Groupe E compte-t-il s’adapter à un marché de l’électricité libéralisé?

Le but est de passer d’un «simple» fournisseur d’électricité à un énergéticien global, c’est-à-dire un acteur à part entière de la transition énergétique. Ainsi, nous élargissons désormais notre offre pour proposer des services dans la technique du bâtiment – qui inclut par exemple des applications intelligentes, les installations électriques, l’efficacité énergétique ou la mise en place de systèmes de climatisation et de ventilation –, la mobilité électrique, l’électroménager, les pompes à chaleur ou encore la chaleur à distance.

Aujourd’hui déjà, sur 700 millions de francs de chiffre d’affaires en 2019, la fourniture d’électricité (la part qui sera concernée par la libéralisation du marché) constitue moins d’un tiers du total. A titre de comparaison, la technique du bâtiment représente près de 195 millions de francs. Dans le passé récent, nous avons pu acquérir de nombreux clients, privés et professionnels, dans toute la Suisse occidentale grâce à ces nouveaux services et à notre expansion. L’enjeu de cette libéralisation pour Groupe E ne réside donc pas uniquement dans l’activité de fournisseur d’électricité, mais aussi dans la diversification de nos offres.

Quels sont les défis principaux auxquels Groupe E devra faire face dans un marché libéralisé?

La pression sur les marges sera certainement très forte. Je vois là un risque pour le développement des sources d’énergie renouvelable. Actuellement, nous proposons à nos clients une offre durable «par défaut», mais au prix d’un petit supplément. C’est nécessaire à ce stade pour rentabiliser certaines sources d’énergie durable, comme les plus de 10 000 installations photovoltaïques que nous dénombrons sur notre réseau. Plus de 90% de nos clients sont prêts à faire cet effort.

Néanmoins, dans un marché où les clients choisiront librement leur fournisseur, je crains que l’argument du prix ne devienne déterminant pour beaucoup de particuliers et d’entreprises. Il faudra alors trouver des mécanismes légaux, soit par une incitation à produire, soit par une incitation à consommer de l’énergie renouvelable, pour ne pas remettre en cause les objectifs de neutralité carbone de la Suisse.

Quel impact la libéralisation aura-t-elle sur le marché en général?

La complexité du marché va s’amplifier. Les fournisseurs devront davantage se focaliser sur la gestion des clients, être plus à l’écoute et proposer des services innovants. Il est possible que certains acteurs plus petits ne puissent pas concurrencer les plus grands, ce qui se manifestera par une certaine consolidation du marché. La plupart des fournisseurs appartenant à des communes, on peut imaginer que certaines parmi elles vont vendre ou louer leurs réseaux.


Les leçons de l’Allemagne

Quatre géants se partagent le marché de l’énergie tandis que les prix ont augmenté depuis 1998.

Depuis 1998, les Allemands, professionnels comme particuliers, peuvent choisir librement leur fournisseur d’électricité. La moitié des foyers a changé au moins une fois de fournisseur, mais un tiers d’entre eux sont restés chez leur fournisseur historique. Il faut dire que l’ouverture du marché n’a pas favorisé l’évolution du montant des tarifs. Depuis 2000, ils ont doublé, pour s’établir actuellement à environ 30 centimes par kWh (en Suisse, le tarif est d’environ 20 centimes). Néanmoins, 75% de ce tarif est composé de taxes et d’autres charges.

Le marché a quant à lui été fortement chamboulé par la libéralisation. Les nombreux rachats et fusions ont résulté en la création de quatre grands groupes, qui représentent aujourd’hui environ 80% du marché de l’électricité: Eon, RWE, EnBW et Vattenfall. A côté de ce quatuor, de nombreuses petites structures spécialisées dans un segment précis, comme le photovoltaïque. En tout, l’Allemagne compte près de 1400 fournisseurs. Régulièrement, de nouveaux acteurs essaient de pénétrer le marché, avec une approche de prix cassés. Un modèle périlleux. En 2011, par exemple, un fournisseur ayant promis des tarifs très bas a fait faillite, laissant 300 000 créanciers derrière lui.

Quelles leçons peut-on tirer de notre voisin? «Nous ne pensons pas que le prix sera un facteur important de changement pour les petits clients, estime Valérie Bourdin. En Suisse, on observe une fidélité au gestionnaire de réseau de distribution local, probablement similaire à l’Allemagne. L’expérience allemande nous montre que, malgré un prix de l’électricité plus élevé et un pouvoir d’achat plus bas qu’en Suisse, les clients privés n’ont pas forcément changé de fournisseur. Cela nous laisse penser que l’électricité n’est pas en soi un thème à haute charge émotionnelle pouvant motiver au changement.»