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Martin Neff, Chef économiste de Raiffeisen Suisse © DR

La productivité économique a, elle aussi, des limites

Vous arrive-t-il d’avoir des journées où tout va de travers, où vous vous fixez des objectifs le matin, mais le soir, en allant vous coucher, vous êtes frustré de ne pas avoir fait la moitié de ce que vous aviez prévu? Ne vous inquiétez pas: nous sommes presque tous concernés par le coup de mou. En tout cas, je ne connais personne qui passe son temps à flirter avec les sommets sans parfois faiblir. Mais alors: où est le problème?

Le problème, c’est que vous êtes parfois improductif. C’est presque devenu un gros mot dans le monde de l’entreprise. Une société improductive est inévitablement vouée à l’échec, dit-on. Et c’est vrai, je dirais. Le seul bémol, c’est que personne ne peut être productif en permanence, même la plus efficace des entreprises. Pourquoi est-ce que je dis cela? C’est bien simple: même la productivité a des limites. Elle a beau être déterminante pour les performances de votre entreprise, sa croissance n’est pas infinie.

Un sprinteur de 100 mètres courant sous la barre des 10 secondes est très performant; il exploite ses ressources au maximum pour atteindre un rendement maximum, pour peut-être même décrocher un record mondial. Cependant, il ne tiendra jamais ce tempo sur un tour de piste, tout comme il ne pourra améliorer ses performances, car il fait déjà partie des meilleurs. On arrive peu à peu aux limites de l’évolution en la matière. Oubliez la notion de croissance exponentielle que prêche la Silicon Valley.

La Suisse est déjà l’un des Etats les plus prospères de la planète. Il n’y a quasiment aucun autre pays au monde où la création de valeur par habitant est aussi élevée qu’en Suisse. Le fait que certains pays, qui partent parfois de bien plus bas, nous rattrapent ne doit pas nous inquiéter. Et pourtant, on sent parfois une certaine panique dès que l’OCDE, le FMI ou des chercheurs en économie pointent du doigt une hausse de productivité inférieure à la moyenne. Usain Bolt, qui vient de mettre fin à sa carrière après avoir dominé l’épreuve du 100 mètres pendant des années, est toujours resté de marbre face à ce type de critique. Ou pensez-vous qu’il s’inquiétait d’entendre dire que certains sprinteurs plus jeunes amélioraient dramatiquement leur temps (et donc leur performance)? Il n’en restait pas moins la référence dans le monde du sprint. Les autres gagnaient certes du terrain, mais ils ne faisaient que réduire l’écart.

C’est un peu la même chose avec la Suisse. Depuis des décennies, la force de notre monnaie nous soumet déjà à une rude concurrence que seul un entraînement systématique et permanent nous a permis de contenir. Il y a peu de pays aussi «en forme» que la Suisse, ce que confirment un certain nombre d’instances. La Suisse termine toujours sur le podium, voire en tête, dans divers classements de compétitivité.

Pas de quoi paniquer donc, si, une fois n’est pas coutume, on nous accuse d’avoir une hausse de la productivité inférieure à la moyenne. Comme dirait mon fils aîné: «Relax, et détends-toi!» Traduction: «Sois improductif, pour une fois!» Ça peut nous sembler choquant. Mais on oublie souvent qu’à force d’être toujours productif, on perd de sa créativité