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Coire, le chef-lieu des Grisons, s’impose dans le classement 2017 des villes avec une note globale de 5,77. © istockphoto

Nouveau triomphe grison: Coire coiffe Lucerne et Genève

Les Grisons font très fort. Après la victoire du canton, Coire triomphe au classement des grands argentiers citadins. Lucerne et Genève complètent le podium.

La France aime les couleurs vives: la révolution de 1789 avait inauguré le drapeau tricolore, bleu-blanc-rouge. Aujourd’hui, ce sont les gilets jaune pétant qui embrasent Paris. En Suisse, la réalité est toujours plus modeste, voire plus terne: c’est le gris qui domine! En effet, après la victoire des Grisons (Graubünden en allemand, soit littéralement «ligues grises) dans le classement des cantons (lire PME Magazine de décembre 2018), c’est Coire, son chef-lieu, qui s’impose chez les villes avec une note globale de 5,77.

Le podium des cités est complété par Lucerne (5,66) et Genève (5,56). Au 5e rang derrière Schaffhouse (5,44), Bienne effectue une formidable «remontada» en améliorant sa moyenne de plus d’un point (de 4,29 à 5,35). Victorieuse de Coire l’an passé avec une différence aussi ténue qu’une lame de guillotine, Lausanne retombe à la 7e place, ex æquo avec Neuchâtel (5,02), juste devant Delémont (5,01) et Fribourg (4,96).

Lausanne guillotinée par son endettement

Si la tête de la capitale olympique roule pour ainsi dire dans la sciure, c’est en grande partie dû à la révolution opérée dans la méthode de l’Institut de hautes études en administration publique (Idheap). En effet, avec l’adjonction de deux indicateurs mesurant l’importance de la dette, Lausanne subit de plein fouet l’héritage d’un passé par trop dispendieux.

Parmi les autres cités romandes, La Chaux-de-Fonds (4,81) et Sion (4,65) figurent dans le ventre mou du classement, respectivement aux 13e et 14e places. Quant au trio de queue, il est constitué par Thoune (3,84), Bellinzone (3,76) et Emmen (3,18), qui sont les seules villes à se retrouver sous la barre fatidique du 4,0. La banlieue lucernoise est d’ailleurs dans une situation financière grave, propre à faire une nouvelle fois rendre son dernier râle au fameux lion agonisant de son chef-lieu voisin, qui commémore le massacre des gardes suisses trucidés par les révolutionnaires en tentant de défendre Louis XVI…

Le régime de la terreur (de la dette)

Comme indiqué, la dégringolade lausannoise tient plus de l’illusion d’optique, d’une vision par le bout étriqué de la lorgnette: la capitale vaudoise est victime des changements induits par l’Idheap. A l’aube du 20e anniversaire du classement des grands argentiers, l’équipe du professeur Nils Soguel a ajouté un troisième groupe de deux indicateurs. But: tenir compte du MCH2, le modèle comptable de 2e génération qui est en passe de devenir la règle pour les entités publiques. Ces deux nouveaux indicateurs mettent en évidence l’endettement de la collectivité et les engagements qu’elle a accumulés.

Et c’est là que le bât blesse à Lausanne. Concrètement, le taux d’endettement net (Ind. 9) mesure le temps qu’il faudrait à une ville pour rembourser complètement ses engagements (dette, mais aussi provisions, financements ou fonds spéciaux) si elle y consacrait l’entièreté de ses impôts.

A Lausanne, c’est la terreur de la dette, car – sous cet angle – la fuite en avant des dépenses du passé se paie cash: trois ans et demi de rentrées fiscales intégralement attribuées ne suffiraient pas à éteindre ses engagements vis-à-vis de tiers.

Lausanne (7e) subit de plein fouet les changements de méthode de calcul de l’Idheap.  © istockphoto

Trente mois sans le moindre assignat

Plusieurs cités ne sont guère mieux loties: à Winterthour, La Chaux-de-Fonds, Delémont, Emmen, voire Lugano, deux pleines années de recettes fiscales ne combleraient pas les engagements financiers déjà pris. En comparaison, la fortune de Thoune et de Frauenfeld leur permettrait d’absorber presque une année sans aucune recette fiscale. Coire pourrait même tenir plus de deux ans et demi sans le moindre assignat! En passant, on notera que, si l’endettement de Genève est très problématique sur le plan cantonal, la ville pourrait solder ses engagements avec les impôts d’un trimestre.

Proche du fameux critère de Maastricht, le dernier indicateur (Ind. 10) mesure la dette brute par rapport au PIB, ou sa meilleure approximation au niveau local: les recettes totales. Selon ce calcul, les villes se portent beaucoup moins bien que les cantons. La meilleure, Thoune, aurait besoin de plus de six mois de revenus courants pour rembourser sa dette. Il faudrait grosso modo une année à Schaffhouse, Coire, Lucerne, Zurich ou Frauenfeld pour régler la douloureuse.

Toutes les autres cités auraient besoin de bien plus d’une année pour solder l’ardoise. A commencer par les meilleures romandes (Fribourg, Sion et Delémont) où le remboursement réclamerait treize à quinze mois de leurs revenus courants. A cette aune, nulle surprise que Lausanne, mais aussi La Chaux-de-Fonds, Emmen et Lugano traînent dans les tréfonds avec, sur l’endettement, une note globale de 1,5 ou moins encore.

Les affres liées aux dettes héritées du passé ne devraient toutefois pas cacher une qualité de gestion financière répartie de façon très égalitaire entre les différentes villes. A la mesure de ces quatre indicateurs (Ind. 5 à 8), seule Coire (5,97) fait mieux que les cités romandes emmenées par Lausanne (5,90), Genève (5,84) et Delémont (5,65). Sion fait par contre figure de paria de l’Ancien Régime, avec un insuffisant 3,64 qui lui vaut la dernière place, ex æquo avec Bellinzone.

L’analyse de détail permet de constater que la capitale valaisanne a perdu la maîtrise de ses dépenses courantes (Ind. 5), en augmentation de 7,6% entre 2016 et 2017. Là où d’autres villes comme Winterthour, Köniz, mais aussi Fribourg et Bienne les ont réduites. Ou les ont contenues dans une progression inférieure à 1%, à l’image notamment de Lausanne, Genève et Neuchâtel.

Sion: la chute du temple

Corollaire de l’indicateur précédent, Sion est également pénalisée par un effort d’investissement (Ind. 6) effréné puisque l’équivalent de 1 franc de dépenses courantes sur 7 y est consacré. Cette frénésie touche de nombreuses villes; en effet, le phénomène apparaît dans une ampleur assez similaire à Fribourg, Köniz, Bellinzone, Frauenfeld et Zurich.

Une telle boulimie n’est certainement pas sans lien avec la faiblesse des taux d’intérêt actuels. Pour preuve, à l’aune de l’intérêt moyen de leur dette (Ind. 8), toutes les villes – sans aucune exception – décrochent le 6,0 absolu. Même si les cités romandes forment un peloton de queue parmi les collectivités les «moins» excellentes. A Fribourg, Sion, Lausanne, La Chaux-de-Fonds et Bienne, les intérêts passifs s’échelonnent en effet entre 2,0 et 2,4% de leur dette brute.

Une telle boulimie n’est pas sans lien avec la faiblesse des taux d’intérêt actuels.

Dans la lunette des prévisions budgétaires (Ind. 7), les grands argentiers restent très Ancien Régime et ne voudraient pour rien au monde renoncer à cette prérogative. Les rois de la prévision trop pessimiste sont à Fribourg où les recettes fiscales ont explosé à plus de 12% au-dessus du budget annoncé.

Même si elle est plus contenue, la surprise a été moins réjouissante à Emmen et à Zurich, où les impôts encaissés sont de presque 4% inférieurs à ce qui était prévu. Mais le premier consul de l’exactitude fiscale et de l’égalité budgétaire est définitivement dans l’Arc jurassien: à Delémont, les impôts ont finalement rapporté 0,08% de mieux qu’inscrit au budget. Du travail d’horloger!

Emmen en sans-culotte

D’une manière générale, la santé financière des villes est plutôt bonne. Les exceptions ont pour nom Thoune, Köniz et Emmen. En revanche, les cités romandes se distinguent avec Lausanne, La Chaux-de-Fonds et Delémont en tête, accompagnées par Winterthour, avec une moyenne supérieure à 5,85. L’ensemble des collectivités, sauf Emmen, assure une saine couverture des charges (Ind. 1). Tout juste peut-on se demander si à Coire, Fribourg et Schaffhouse les impôts ne sont pas désormais trop lourds puisque leurs revenus dépassent de 12% à 16% les charges. A l’inverse, avec un taux de couverture à 93%, Emmen vit clairement à crédit.

Ce qui se confirme à la mesure de l’autofinancement des investissements (Ind. 2) où la banlieue lucernoise affiche un affligeant 36% dans le négatif: elle doit emprunter pour son ménage courant. Cette misère devient plus criarde en creux: Schaffhouse pourrait s’offrir 4,5 fois plus d’investissements sans recourir à l’emprunt; Coire 2,3 fois. La Chaux-de-Fonds aurait presque les moyens de doubler son volume. De leur côté, Neuchâtel, Lausanne, Genève, Sion et Delémont paient toutes leurs investissements, ou pratiquement, avec leurs propres moyens.

Pour une majorité de collectivités, contenir la dette n’est pas un problème (Ind. 3). Au contraire, nombre d’entre elles profitent de la bonne conjoncture pour la réduire. Le mouvement est marqué à Schaffhouse, Coire et La Chaux-de-Fonds, mais est aussi sensible à Delémont. En revanche, Neuchâtel a un réel souci avec des engagements qui ont explosé de 16% entre le début et la fin de l’exercice. Aucune ville ne fait pire en 2017.

Gare à la Restauration!

Si les périodes révolutionnaires sont propices aux changements, il convient d’être attentif à un retour de l’Ancien Régime. Pour les collectivités publiques, cette Restauration pourrait survenir au moment d’une hausse des taux d’intérêt. L’an passé, toutes les villes n’ont (presque) rien consacré de leurs revenus fiscaux au service de la dette (Ind. 4). C’est de bon aloi alors que l’argent est pratiquement gratuit pour les entités publiques.

Reste quand même qu’une contre-révolution dans les taux pourrait rapidement avoir des conséquences funestes. Parmi les cités romandes, les plus exposées sont Fribourg, Sion, La Chaux-de-Fonds et, surtout, Lausanne. Certes, pour l’heure, un service de la dette qui mange entre 1 et 3 francs sur 100 francs d’impôts demeure marginal. Mais il deviendrait vite plus problématique si le régime devait de nouveau changer!


Pour bien comprendre le classement 2017

Finances communales 2017 © DR

Quelles collectivités gèrent le mieux leurs finances publiques? Afin de bien comprendre ces chiffres, il importe de rappeler que cette analyse n’est pas un rating. Une agence de notation juge si une collectivité sera capable de rembourser ses dettes.

L’ambition du comparatif de l’Idheap est différente: il veut mettre en lumière les développements de la gestion et de la situation financière de cette collectivité au cours du dernier exercice connu (2017). C’est pourquoi, pour le comparatif, la dette et son évolution ne sont qu’un élément parmi d’autres.

L’étude se fonde sur dix indicateurs. Les quatre premiers chiffres (1. Couverture des charges, 2. Degré d’autofinancement, 3. Engagements supplémentaires et 4. Poids des intérêts) permettent de calculer un indicateur plus général d’Equilibres budgétaires (EB).

Ensuite, quatre autres indicateurs (5. Maîtrise des dépenses courantes, 6. Effort d’investissement, 7. Exactitude de la prévision fiscale et 8. Intérêt moyen de la dette) vont permettre d’évaluer la Qualité de la gestion financière (QGF). Enfin, deux indicateurs mesurent l’importance de l’endettement (IE) par rapport aux revenus fiscaux sur une base nette (9) ou par rapport aux revenus courants sur une base brute (10).

L’ensemble des dix indicateurs permet finalement de dégager une vision globale intitulée Indice synthétique (IS) sur la base duquel se fait le classement des 21 villes comparées.


Tester sa commune

L’Idheap donne à chaque collectivité locale la possibilité de tester sa situation financière. On peut en effet télécharger sur le site de l’institut universitaire un fichier Excel (Etablir le comparatif pour votre commune) qui figure en pied de page et qui, une fois rempli, calcule automatiquement les indicateurs et les notes correspondantes pour la collectivité concernée. A partir de là, la comparaison avec les résultats publiés dans PME Magazine permet de situer sa commune par rapport à son canton ou à son chef-lieu.

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