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Les bureaux romands de la BAS (ici son directeur Martin Rohner) se trouvent à Genève et à Lausanne. © Remo Naegeli

«Peu de monde croyait à notre succès en 1990»

Vue comme un repaire de doux rêveurs à sa création, la Banque alternative suisse (BAS) est désormais citée en exemple. Les suites de la crise financière de 2008 et la croissance de la finance durable participent à ce regain d’intérêt.

Quel point commun entre la centrale de biogaz à Palézieux et l’auberge de jeunesse de Nyon? Ces deux PME ont chacune profité des crédits de la Banque alternative suisse (BAS) en raison de leur dimension écologique. «Les banques classiques n’étaient pas très motivées à l’idée de nous prêter de l’argent, explique Eric Ramseyer, agriculteur biologique et copropriétaire depuis 2015 de l’installation transformant le purin en méthane. Elles ne voulaient pas se lancer dans un domaine qu’elles ne connaissaient pas et les montants étaient importants. Puis j’ai pensé à contacter la BAS après avoir vu une publicité dans un magazine et ils nous ont vite suivis.»

L’établissement a prêté 1,9 million de francs sur les 3,3 millions nécessaires. «L’électricité générée – plus de 1 million de kWh par année – est introduite dans le réseau. Nous chauffons l’école voisine, une ferme et deux appartements avec l’eau chaude produite.» L’amortissement du projet est prévu d’ici à environ quinze ans.

La rentabilité n’est pas une fin en soi
Des projets durables comme celui d’Eric Ramseyer, la BAS en finance depuis sa création, il y a presque trente ans. «Notre politique d’investissement est très claire, précise Martin Rohner, directeur de la société, dont les bureaux romands se situent à Genève et à Lausanne. Elle comprend les domaines et pratiques à exclure, tels que les énergies fossiles, le nucléaire et les entreprises violant les droits de l’homme, ainsi que les secteurs à promouvoir. En matière de prêts, 48% de notre portefeuille sont consacrés à la construction de coopératives d’habitation, 9% vont aux énergies renouvelables, 4% à l’agriculture, 7% aux organisations sociales et culturelles et 3% aux PME.»

Pour démontrer à ses 35 000 clients les retombées sociales et environnementales positives des projets qu’elle finance, la banque a affiné ses instruments. «Dans un souci de transparence, tous les prêts accordés sont rendus publics», détaille Martin Rohner. Depuis 2015, la banque publie également un rapport de développement durable. Elle indique aussi l’empreinte climatique de son portefeuille d’investissement. «Enfin, la BAS dispose d’un contrôle éthique indépendant qui fait un compte rendu à l’assemblée générale annuelle.»
Le directeur reconnaît que peu de monde croyait au succès de la banque en 1990. «Mais trente ans plus tard, nous existons encore et notre modèle est salué par de nouvelles études.» La Haute Ecole de Lucerne a ainsi analysé dans son rapport RetailBanking 2017 les banques de détail suisses sous l’angle de la durabilité et a placé la société sise à Olten en tête de classement à plusieurs égards. Le professeur Andreas Dietrich, directeur de l’étude lucernoise, en résume ainsi les atouts: «La force de la BAS est d’avoir une stratégie différenciée. Ce n’est pas qu’un argument marketing, la banque offre une vraie alternative pour un certain segment de clients.» Le modèle d’affaires, la culture, l’impact et la stratégie: tout cela est unique, estime l’économiste.

En Suisse romande, des start-up de l’EPFL avec des modèles d’affaires durables nous contactent.

Martin Rohner, CEO de la BAS

Néanmoins, la Banque alternative suisse ne convient pas à tous, ajoute Andreas Dietrich: «Les personnes qui souhaitent multiplier leur argent et être rétribuées sur leur épargne ne s’y retrouveront pas. Pareil pour celles et ceux purement intéressés par l’économie d’entreprise.» Pour rappel, la BAS a été la première banque de Suisse à introduire des taux d’intérêt négatifs en 2016. Autre faiblesse de la BAS, sa profitabilité. «Avec un ’return on assets’ de 0,1%, elle est la banque de détail la moins rentable de Suisse, souligne l’économiste. Le ’cost-income-ratio’ de 65,6% se révèle aussi plutôt faible et place la BAS 76e sur 94 dans notre classement. Etre peu rentable correspond toutefois, jusqu’à un certain degré, à un choix conscient de la part de la direction.»

Après la crise financière de 2008, la BAS a connu une grande affluence de clients et a doublé le total de son bilan, passant de 840 millions en 2008 à 1,8 milliard de francs en 2018. Lui emboîtant le pas, d’autres banques suisses se sont mises à publier des rapports de durabilité et à proposer des investissements durables à leur clientèle. Le volume total de ce marché en Suisse a ainsi augmenté entre 2016 et 2017 de 82%, à 390,6 milliards de francs, d’après l’association Swiss Sustainable Finance.

Face à cette nouvelle concurrence, la BAS demeure confiante. «Nous poursuivons une vision plus large et surtout plus holistique, souligne Martin Rohner. D’autres banques, par exemple, proposent des fonds pour le climat, mais investissent en même temps dans des centrales thermiques. Nous utilisons tout l’argent judicieusement, du prêt au compte d’épargne en passant par les fonds d’impact.» L’entreprise aux 111 employés met aussi en exergue sa viabilité opérationnelle. Tout est savamment surveillé: la répartition hommes-femmes chez les cadres, l’énergie et le papier utilisés ou encore les différences salariales (dont le ratio est d’environ 1:3,8).

Manque de projets durables
Le directeur de la banque, membre de l’organisation Global Alliance for Banking on Values, met aussi en garde contre les sommes brassées par les fonds d’impact. «Pour absorber tous ces milliards, il commence à manquer de véritables projets durables. Ainsi, l’impact des crédits se réduit, voire devient négatif.» Il cite l’exemple du microcrédit. «La pression est devenue trop importante et on pousse certaines personnes à emprunter des montants qu’elles ne pourront pas rembourser.»

Bien ancrée en Suisse, la BAS entend quant à elle poursuivre son travail auprès des PME locales. «Depuis deux ans, nous recevons davantage de demandes émanant de sociétés de commerce de produits locaux ou liées à l’économie de partage, relève Martin Rohner. En Suisse romande, des start-up de l’EPFL avec des modèles d’affaires durables nous contactent également.» Pour répondre aux besoins spécifiques de ces jeunes pousses, la banque planche sur une nouvelle forme de financement.


La BAS en chiffres en 2018

  • Clients: 35  588 (+8,4%), dont environ un quart en Suisse romande.
    Actionnaires: 6764 (+4,6%).
    Bénéfice: 1  725  506 (−1,3%).
    Avoirs de la clientèle: 1  602  284  958 (+2,5%).
    Prêts de la clientèle: 1  373  272  113 (+3%).
    Employés: 111 (+3,7%).