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Entre 1918 et 1920, la grippe espagnole a fait quelque 50 millions de victimes (jusqu’à 100 millions selon d’autres estimations). © Keystone

Le cycle des pandémies dans l’histoire

Après la grippe espagnole il y a un siècle, suivie d’autres crises sanitaires au fil des décennies, on constate que l’économie s’est plutôt vite remise des différents chocs. Et les pertes de cours ont été rapidement compensées.

L’entreprise zurichoise Henry Michel & Co. a plutôt le sens de l’à-propos. Le 13 août 1918, elle vantait dans les journaux son aspirateur électrique Condor sous le titre: «Grippe espagnole! Pour éliminer tous les bacilles.» Et elle faisait savoir également qu’elle cherchait des représentants. Cet exemple illustre à quel point une entreprise peut parfois s’adapter à des situations hors norme. En réagissant aux éventuels dangers non pas sous la forme de repli, mais en y entrevoyant des opportunités.

Car nombre d’entreprises s’y entendent pour réagir avec souplesse à une menace aussi grave qu’une épidémie. Mais avant tout, on observe en général un effet de rattrapage qui compense les pertes subies. Certes, dans certaines branches comme le tourisme, elles sont en principe irrécupérables: un voyage annulé est perdu, même s’il est renvoyé aux calendes grecques.

Même au cours d’une lourde pandémie comme celle de la grippe espagnole, qui a fait 24 000 morts rien qu’en Suisse (et entre 50 et 100 millions dans le monde), certaines sociétés se sont révélées inventives, comme le montre l’exemple de l’aspirateur. Selon une étude de l’américain Fisher Investments, la grippe espagnole démontre de manière exemplaire que les épidémies ne conduisent pas forcément à la récession: dans les années 1918-1919, le cours du Dow Jones Industrial a même grimpé de plus de 10%. A la différence d’aujourd’hui avec le coronavirus, beaucoup de jeunes gens succombaient, il y a un siècle. «Si les marchés maîtrisent une telle catastrophe, il est plausible qu’ils résistent à la crise actuelle», avance la société américaine.

Au début de ce siècle-ci, les cours des actions se sont comportés de manière analogue pendant la pandémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). L’indice des grandes entreprises, le S&P 500, a certes vécu un recul de 14,2% entre novembre 2002 et mars 2003, mais il a bénéficié d’un rattrapage de 28,7% l’année suivante, alors même que George W. Bush déclenchait la deuxième guerre d’Irak. Plus de 8000 personnes tombèrent malades dans 37 pays, mais «seulement» 774 d’entre elles succombèrent. Le SRAS aura coûté, suivant les estimations, de 1,0 à 1,4% de croissance à l’économie mondiale, surtout en raison des restrictions apportées au transport aérien international.

Capacité d’oubli

La capacité d’oubli propre à l’homme illustre combien les répercussions économiques des pandémies sont brèves. Dans les années 1957-1958, la grippe aviaire a causé plus d’un million de morts, dont 116 000 aux Etats-Unis. La bourse s’essoufflait en février 1957 déjà quand, en Egypte, le président Gamal Abdel Nasser éjecta les colons anglais et français au terme de la crise de Suez.

L’affaiblissement dura tout l’été, mais les marchés se reprirent à l’automne, même si la pandémie n’était pas encore sous contrôle. Même scénario une décennie plus tard, lorsque les cours s’effondrèrent à cause de la grippe de Hongkong de 1968-1969, et ne se reprirent qu’à la mi-1970.

A la fin de l’année 1968, ce virus atteignit des pays comme le Vietnam et Singapour et, au cours des mois suivants, se répandit en Inde et en Europe. Les troupes américaines en guerre dans le Sud-Est asiatique l’importèrent en Californie et l’on finit par dénombrer près de 34 000 victimes américaines.

Parfois, les mesures prises par les autorités paraissent plus lourdes de conséquences que la maladie elle-même. Un peu à la manière des effets secondaires que produit sur un patient le médicament prescrit par son médecin. C’est ce que montre une étude qu’ont publiée récemment les économistes Beatrice Weder di Mauro et Richard Baldwin, du Centre for Economic Policy Research. En référence à 1970, ils affirment que «les dispositions prises par les gouvernements engendrent de plus gros dégâts que le virus lui-même».

Des investissements mal ciblés ou trop tardifs

Outre le déferlement de la grippe, le choc pétrolier de l’époque renforçait la pression sur les gouvernements occidentaux, incités à agir: «Ce qui s’est traduit par des mesures macroéconomiques inappropriées, comme la stimulation de l’inflation.» Mais on a également vu des investissements mal ciblés et beaucoup trop tardifs. Tous ces épisodes tragiques ont un point commun: avec un recul de quelques dizaines d’années, les évolutions sont perceptibles dans le détail mais, pour les personnes touchées à l’époque, elles ne l’étaient pas.

Car de façon instinctive, celles qui sont impactées se réfèrent toujours à l’effet papillon, dont le battement d’ailes est susceptible de déclencher une catastrophe: «Il est ainsi tout naturel que le nombre de nouveaux cas de Covid-19 ait été mal estimé sur la base des cas recensés. Cela peut entraîner de mauvaises décisions qui aggravent la situation», conclut l’étude du Centre for Economic Policy Research.

En se référant au passé, les économistes montrent que, dans un premier temps, les autorités sous-­estiment l’effet d’une épidémie, puis le surestiment. Exemple typique: la grippe porcine de 2009-2010, connue sous le nom de H1N1. Au printemps 2009, l’OMS mit en garde contre une pandémie mais, peu de temps après, en réduisit la portée.

Or le mal était fait. Il résulta en un tsunami de vaccinations: avec 13 millions de doses de vaccin d’une valeur de 84 millions de francs, 80% de la population suisse était censée se faire vacciner deux fois, quand bien même une seule dose aurait largement suffi. En plus, la grippe porcine ne s’est pas étendue dans les proportions annoncées et le succès de la campagne de vaccination fut bien plus maigre que prévu. Les doses superflues furent offertes à l’étranger ou détruites.

Effets d’imitation

La peur ressentie à l’époque était imputable au souvenir de la grippe espagnole, dont l’agent pathogène était analogue. N’empêche que le H1N1 s’avéra une bonne affaire pour la pharma, surtout pour Novartis, qui bénéficia des millions issus des poches des contribuables. Les autorités n’ont pas été les seules à mal estimer la situation, ainsi que le montre l’étude citée: «Les consommateurs et les entreprises ont retardé des décisions d’achat et des investissements.» A l’époque tout comme aujourd’hui, un tel phénomène peut s’avérer fatal pour l’économie quand les médias évoquent de tels développements et déclenchent des effets d’imitation.

De ce point de vue, le vendeur d’aspirateurs d’il y a plus de cent ans a mieux réagi, même s’il pensait que la grippe espagnole véhiculait des bacilles, puisque à l’époque la science n’avait pas encore découvert les virus.


Les plus grandes épidémies

  • Peste. Entre 1346 et 1353, un tiers de la population européenne meurt, soit environ 25 millions de personnes. De nos jours, la très contagieuse peste se soigne avec des antibiotiques.
  • Grippe espagnole. Entre 1918 et 1920, quelque 50 millions de personnes (peut-être beaucoup plus, on évoque aussi 100 millions) succombent à cette pandémie d’influenza probablement originaire de Chine.
  • Choléra. Plusieurs millions de personnes meurent dans le monde entier des suites de la pandémie de choléra apparue en 1961. Cette maladie infectieuse bactérienne est causée par le Vibrio cholerae.
  • HIV. Les humains sont infectés par le virus HIV depuis 1980 et 36 millions en sont morts depuis. Le sida peut désormais être combattu à l’aide de médicaments antirétroviraux, mais il n’existe pas encore de vaccin qui protège entièrement.
  • SRAS. Le syndrome respiratoire aigu sévère, suscité par un autre coronavirus, est la première pandémie du XXIe siècle. 774 personnes en sont mortes entre 2002 et 2003.
  • Grippe porcine H1N1. Le virus se répand à toute vitesse autour du globe en 2009-2010 et 18 000 personnes en meurent, la plupart sans le moindre symptôme.

Le facteur Z, le modèle qui prévoit la déconfiture de certaines entreprises

En cas de crise, les entreprises les plus menacées sont évidemment celles qui vacillaient déjà. Lesquelles? Cela se mesure à l’aide du Z-factor (ou facteur Z), mis au point en 1968 par le professeur de finance américain Edward Altman, un modèle permettant de prévoir la déconfiture de certaines entreprises. Au sein de l’indice SPI, une trentaine d’entreprises seraient particulièrement menacées selon ce modèle. Exemples.

Leclanché. Fondée en 1909 à Yverdon, elle produit des outils de stockage d’énergie, autrement dit des batteries. En 2018, l’entreprise a affiché 50 millions de francs de pertes et possédait encore 20 millions de capital propre. La majorité de la société est aux mains d’un groupe chinois. Ces douze derniers mois, le titre Leclanché a perdu la moitié de sa valeur.

MCH Group. La société est spécialisée dans l’organisation de foires. Elle dirigeait naguère MCH Beaulieu, organisateur notamment du Comptoir suisse à Lausanne. Cette année, elle a dû annuler la foire horlogère Baselworld et la foire Art Basel. Vu la nature de son activité, MCH est évidemment très affectée par la pandémie de coronavirus.

Meyer Burger. L’entreprise active dans l’énergie solaire fut un jour une des stars de la bourse. Mais sa technologie a été abondamment copiée par des Chinois qui l’ont revendue immensément moins cher. Depuis 2012, Meyer Burger n’a plus jamais enregistré de bénéfices. En 2018, ses pertes se sont montées à 60 millions de francs et le cours de l’action a chuté de deux tiers ces douze derniers mois.

Basilea. A fin de 2019, ce spécialiste de la recherche contre le cancer avait pour 161 millions de liquidités. Depuis 2013, elle n’a cessé d’annoncer des pertes, les dernières à hauteur de 22 millions. Mais elle a un partenaire solide, en l’occurrence Roche. Ces douze derniers mois, l’action a perdu 17% et sa valeur boursière s’élève à un demi-milliard de francs.