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Pour Stéphane Garelli, une page de la mondialisation se tourne. © DR

«Accorder aujourd’hui un soutien non remboursable aux entreprises est prématuré»

Stéphane Garelli, professeur d’économie à l’IMD et à l’Université de Lausanne, répond à nos questions sur les conséquences économiques de la crise actuelle du coronavirus.

Stéphane Garelli, les pouvoirs publics ont réagi fortement et largement partout dans le monde pour parer au plus pressé et soutenir les entreprises dans cette crise du coronavirus. Est-ce que ces réactions sont justifiées?

Oui, je pense que la réaction du Conseil fédéral et des gouvernements a été la bonne. S’il y a une leçon à tirer des précédentes crises, c’est qu’il faut absolument tout faire pour maintenir le flux d’argent en circulation dans l’économie. Dans ce genre de cas, il faut parer au plus pressé et laisser de côté toutes les règles, européennes notamment, qui préconisent de ne pas dépasser un déficit public de plus de 3% du PIB.

Certains entrepreneurs et économistes demandent que le Conseil fédéral ne se limite pas à accorder des prêts remboursables mais plutôt des aides à fonds perdu. Qu’en pensez-vous?

La priorité pour le Conseil fédéral consistait à mettre en place des mesures rapides et efficaces pour accompagner les entreprises alors qu’elles étaient contraintes de freiner ou de stopper leur activité. L’initiative du crédit-relais couplé au chômage partiel était la bonne réponse à la situation. Je pense que le fait d’accorder un soutien non remboursable est prématuré. Si le Conseil fédéral avait proposé cette solution, le réflexe de nombreuses entreprises aurait logiquement été de demander le plus possible pour espérer recevoir un montant élevé. Cette solution aurait nécessité la mise en place de contrôles importants et nous aurions perdu trop de temps. Donc, je pense que nos autorités ont agi de la bonne manière. Ce qui ne veut pas dire que, dans un deuxième temps, ce genre de solutions ne pourrait être imaginé pour soulager certains secteurs plus touchés que d’autres.

Une fois la pandémie derrière nous, pour que la reprise économique démarre, il faudra retrouver la confiance pour inciter les citoyens à consommer. Comment voyez-vous cette phase?

Nous sommes face à une pandémie qui s’installe sur la durée, je n’imagine donc pas une reprise des activités avant fin mai. Tout ne va pas redémarrer d’un coup sur un claquement de doigts. Il y aura d’un côté la gestion de la fin de cette pandémie sur le plan médical, en espérant qu’il n’y aura pas une deuxième ou une troisième vague, et, de l’autre, une reprise progressive de l’économie. Si vous pouvez vous rendre aujourd’hui dans un magasin d’alimentation en respectant des mesures strictes, il en ira peut-être de même avec d’autres secteurs, petit à petit. Et cette reprise progressive doit être coordonnée au niveau international. Vous ne pouvez pas imaginer une reprise unilatérale du secteur du tourisme ou du trafic aérien, par exemple; il faudra se mettre d’accord avec nos voisins européens.

Selon mes estimations, l’économie mondiale pourrait plonger de près de 8%.

La Chine semble repartir assez vite, l’Europe va-t-elle suivre le même chemin?

Si les mesures de confinement sont progressivement levées en Chine, si les entreprises redémarrent effectivement assez vite, il reste beaucoup de méfiance chez les habitants, qui ne savent pas encore si tout est vraiment terminé. Ils redoutent un deuxième pic. En Chine, comme ailleurs, le retour à la normale va prendre du temps, nous allons devoir nous habituer à vivre et à travailler avec ce virus.

Beaucoup d’observateurs pensent qu’il y aura un avant et un après coronavirus. Quel est votre avis sur la question?

Je pense effectivement que cette crise contribue à tourner une page de la globalisation. Les Etats prennent conscience de leur vulnérabilité, de l’importance de constituer des réserves (comme nous le faisons en Suisse), de disposer d’une économie diversifiée, qu’il s’agisse des approvisionnements ou des clients. Je pense que de nombreux pays vont tendre vers une économie moins dépendante et vulnérable, mais cette stratégie aura un prix. Les produits seront certainement plus chers et notre économie domestique verra sa profitabilité diminuer. Ce qui contribuera aussi à changer le comportement des consommateurs.

L’industrie suisse du luxe, très dépendante des exportations, peut-elle repartir très vite ou va-t-elle vivre une longue période de disette?

L’horlogerie suisse est effectivement très dépendante des exportations. Je pense qu’il existe encore un fort potentiel de développement en Asie et la reprise dans cette partie du monde va aller assez vite. L’autre levier de croissance se trouve aux Etats-Unis, où il faudra peut-être un peu plus de temps pour que les consommateurs investissent de nouveau dans des produits de luxe. Mais, au bout d’un moment, les gens ont envie de se faire plaisir et de s’offrir des produits de qualité et il ne faut pas sous-estimer notre capacité à oublier, qui est très rapide. Donc, je suis confiant pour l’horlogerie helvétique. Par contre, d’autres secteurs, comme le tourisme et le secteur aérien notamment, vont mettre plus de temps à redémarrer. Il y aura toujours un déficit de croissance qui ne pourra pas être comblé rapidement.

Les taux d’intérêt sont bas depuis de nombreux mois. Avec toutes les liquidités injectées dans l'économie, faut-il s’attendre à un retour de l’inflation?

Sincèrement, je ne crois pas. Dans la situation actuelle où les Etats, les entreprises et individus sont endettés, je ne pense pas que les banques centrales aient un quelconque intérêt à remonter les taux. De plus, les prix des matières premières sont bas et je n’imagine pas une frénésie de consommation à venir. Donc, non, il n’y a aucune raison d’assister à une inflation ces prochains mois.

On se souvient tous de la situation de la Grèce, pays surendetté, qui a mis des années à se relever. Est-ce que tous les pays touchés par le virus vont vivre des années difficiles?

La situation actuelle est totalement différente, car il n’y a pas, d’un côté, les bons élèves qui font tout juste en maîtrisant leur déficit et leur endettement et, de l’autre, ceux qui plongent dans le rouge. Nous sommes tous dans le même bateau. Selon mes estimations, l’économie mondiale pourrait plonger de près de 8%. J’imagine que dans quelques mois, quelques années, une fois l’orage passé, il se pourrait que des décisions soient prises pour retirer de l’argent en circulation par l’annulation de la dette des pays les plus pauvres, comme en Inde, en Afrique ou en Amérique latine, par exemple. Ces décisions devront se prendre à tête reposée. Comme je l’ai dit précédemment, l’important à l’heure actuelle est de tout faire pour que l’argent circule, il ne faut pas couper le crédit. On réglera les autres problèmes dans un deuxième temps.

Quel impact sur les monnaies faut-il prévoir?

Comme à chaque crise globalisée, vous pouvez observer une hausse du dollar, du franc suisse, du yen et de l’or, alors que le pétrole dégringole. On se rapproche de la parité avec l’euro, mais personne n’y prête attention pour l’instant; la Banque nationale a d’autres priorités en tête. Je pense qu’elle interviendra plus tard pour accompagner la reprise de l’économie suisse, qui est largement dépendante des exportations.

Dans un avenir très proche, les grandes entreprises devront obtenir des certifications sanitaires.

Est-ce qu’il y aura des pays gagnants dans cette crise?

Je pense que les pays qui disposent d’un grand marché domestique, comme la Chine et les Etats-Unis, seront favorisés dans cette crise, tout comme l’Europe, qui a construit un vaste marché intérieur. Une fois de plus, nous nous rendons compte de l’importance de disposer de marchés intérieurs libres qui favorisent les échanges, surtout en période de crise.

L’autre tendance qui se dessine, c’est le fait de voir les Etats reprendre un peu de pouvoir sur l’économie. Il y a fort à parier que certains pays vont exiger des actions en contrepartie des aides accordées aux grandes entreprises. L’Etat va s’adjuger ainsi plus de contrôle sur les infrastructures sanitaires et de transport, notamment. Dans certains pays, comme aux Etats-Unis, on observe aussi les autorités politiques tenter de prendre le contrôle sur la politique monétaire. Quant aux perdants de la crise, il s’agit évidemment des pays émergents comme l’Inde, certains pays d’Afrique et d’Amérique latine, qui vont voir leur croissance largement ralentie par le virus.

En tant qu’économiste, auriez-vous pu imaginer vivre une telle situation un jour?

Je me rappelle que dans les années 1990, certains économistes disaient que les deux principaux problèmes auxquels le monde aurait à faire face dans les années à venir seraient les migrations et les pandémies. Nous les écoutions d’une oreille sans vraiment les prendre au sérieux. Eh bien, ces prédictions sont avérées désormais et je pense que le monde économique devra évoluer pour s’adapter à ces réalités. Dans un avenir très proche, je suis persuadé que les grandes entreprises devront obtenir des certifications sanitaires, sur le même modèle que les certifications de qualité ISO largement répandues à travers le monde.

Cette période est intéressante pour un économiste, car le monde de l’entreprise évolue en direct, à toute vitesse et il ne sera plus tout à fait le même demain par rapport à aujourd’hui.

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