Aller au contenu principal
Vision à très long terme et culture d’entreprise basée sur la durabilité font partie de la stratégie des Rentes Genevoises. © A. Humerose

«Lors d’une crise, il faut garder une ligne claire»

Pierre Zumwald dirige les Rentes Genevoises, une institution née en 1849 qui a traversé de nombreuses crises externes. Il nous parle de sa gestion de la pandémie actuelle.

En cette période de forte volatilité des marchés financiers, dans un contexte d’économie mondiale pratiquement à l’arrêt, quelle stratégie est appliquée par les Rentes Genevoises ? Une entreprise qui est l’aïeule des institutions de prévoyance et d’assurance sur la vie en Suisse puisqu’elle a été fondée en 1849, soit 101 ans avant l’AVS et 138 ans avant la prévoyance professionnelle. Elle a vu passer de nombreuses crises en 170 ans d’histoire, mais cette institution n’a jamais failli à sa mission de sécurisation du patrimoine de ses assurés et le versement des rentes n’a jamais fait défaut. Entretien avec son directeur depuis quinze ans, Pierre Zumwald.

Pierre Zumwald, comment appréhendez-vous la situation actuelle?
Je mesure parfaitement l’importance de la crise que nous vivons, mais je dois dire que nous restons sereins, car nous suivons une ligne d’investissement adaptée à notre métier, axée sur le long terme, voire le très long terme. Notre métier principal consiste à verser des rentes viagères à nos assurés et cela implique de savoir gérer les moments critiques et, surtout, d’avoir des nerfs solides. J’ai la chance d’avoir aux Rentes Genevoises de grands spécialistes, notamment mon comité de direction, et de pouvoir compter sur un conseil d’administration doté d’une haute expertise. Vous savez, mon parcours professionnel et militaire m’a appris une chose importante: dans les phases de crise, il y a tellement d’informations inutiles ou contradictoires que ce n’est jamais un bon moment pour tout remettre en question. L’important, c’est de garder sa ligne si rien d’essentiel ne la remet en cause, et c’est ce à quoi nous nous appliquons.

Alors comment définissez-vous cette ligne, justement?
Nous avons une politique d’investissement cadrée par un règlement de placement qui nous permet de définir une stratégie financière. Celle-ci est ensuite soumise à des stress tests réguliers en lien avec des scénarios de situations compliquées. Si nous n’avons pas anticipé de manière précise une pandémie de cette ampleur, nous avons prévu bien d’autres situations problématiques qui, combinées, conduisent à une situation comparable.

Quand ce genre de scénario se produit, vous ne réagissez donc pas?
Si, bien sûr, dans une situation critique comme celle-ci, le rythme de travail avec notre commission de placement a été adapté. Nous sommes des investisseurs à long terme et, conformément à notre stratégie, nous avons pris la décision de rééquilibrer progressivement notre portefeuille en fonction de l’évolution des marchés et nous continuerons probablement à le faire ces prochaines semaines. C’est pourquoi nous avons déjà procédé à environ 50 millions de francs d’investissements depuis la mi-mars. La chute des marchés financiers impacte forcément nos rendements mais, pour le moment, nos indicateurs restent au vert. Nous avons des réserves et des provisions suffisantes, qui nous permettent de rester sereins. Et nous disposons de suffisamment de liquidités pour réinvestir.

Quand vous réalisez un excellent exercice, comme l’an dernier, vos assurés n’attendent pas des versements supplémentaires?
Oui, mais il s’agit toujours de trouver le bon équilibre entre la constitution de réserves pour garantir la pérennité de l’établissement et une participation aux excédents versée à nos assurés. Si la priorité reste la constitution de réserves, et ce choix s’avère extrêmement utile dans des situations comme aujourd’hui, nous arrivons également à verser des excédents à nos assurés. Nous avons même pu les augmenter pour 2019.

Est-ce que vous gérez vos avoirs vous-mêmes, ou déléguez-vous cette tâche à une banque?
Nous gérons près de 50% de nos actifs en direct, essentiellement des avoirs suisses comme des obligations, des créances non cotées et nos 62 immeubles. La stratégie de placement est définie en interne par le Domaine Investissement, puis discutée et validée par la commission de placement, respectivement le conseil d’administration. Nous faisons appel à des experts reconnus de la gestion institutionnelle pour les autres classes d’actifs.

Pour une institution comme les Rentes Genevoises, quelle doit être votre réserve de cash?
En période normale, nous avons une gestion dynamique de notre trésorerie afin de réduire au maximum les impacts des intérêts négatifs de 0,75% imposés pas la BNS. En cette période de crise, nous maintenons un coussin permanent de cash qui représente au minimum trois mois de paiement de rentes et de frais de fonctionnement de l’entreprise et un éventuel défaut de paiement de débiteurs ou de locataires.

L’investissement durable, c’est un concept que vous appliquez aux Rentes Genevoises?
Oui, bien sûr, c’est une ligne qui a toujours existé dans notre entreprise. Rappelons que nous avons eu la chance d’avoir dans notre conseil d’administration Dominique Biedermann, le fondateur d’Ethos. Nous avons par exemple été parmi les premiers institutionnels à proposer des produits d’assurance basés sur des fonds éthiques et nous déléguons nos droits de vote à la Fondation Ethos. Nous évaluons la durabilité de nos investissements et il en va de même en matière de gestion de nos immeubles. Là aussi, nous avons été les premiers en Europe à décrocher la certification ISO 50001 en 2013 pour notre système de management des énergies pour l’ensemble de notre parc immobilier. L’an dernier, nous avons aussi reçu le Trophée SIG de la transition énergétique en récompense de nos efforts de réduction de nos émissions de CO2.

Vous suivez des règles éthiques mais vous n’en parlez pas beaucoup, pourquoi?
L’important pour nous est d’agir. Ce thème est devenu à la mode ces dernières années, mais il est complexe. Si vous suivez un peu ce qui se passe en matière de durabilité, vous vous rendez compte que les entreprises qui investissent beaucoup aujourd’hui pour la transition énergétique sont précisément celles du secteur de l’énergie. Faut-il exclure ces sociétés de vos investissements parce qu’ils contribuent au développement des émissions de CO2 ou les soutenir dans cette démarche de transition? Certaines technologies vertes qui utilisent des métaux rares posent également des questions environnementales au niveau de leur chaîne de valeur. Si vous suivez des règles trop strictes en matière de durabilité, vous ne pourriez pas financer les institutions publiques américaines, car ce pays pratique encore la peine de mort. Nous n’oublions jamais que les clients qui signent un contrat avec les Rentes Genevoises aujourd’hui seront encore clients dans 50, voire 60 ans. Notre engagement dans la durabilité fait donc partie de notre culture d’entreprise.

Comment avez-vous géré la crise du Covid-19 aux Rentes Genevoises?
Chez nous, en six heures, l’intégralité de nos 35 collaborateurs était en home office. Nous étions déjà très digitalisés, mais cette crise va nous permettre d’encore nous développer dans ce domaine. Nous gardons un contact très proche avec tous nos collaborateurs. Ils reçoivent par exemple une newsletter journalière, depuis le premier jour de travail à domicile, ainsi qu’un sondage hebdomadaire à remplir afin d’évaluer l’organisation en place, et de permettre ainsi d’apporter des corrections lorsque c’est nécessaire. Ils auront aussi à évaluer les aspects positifs qu’ils ont pu identifier avec le travail à distance ou ce qui leur manque le plus en ne venant plus au bureau. Cela nous permet de préparer le retour dans nos locaux. Et cette crise va assurément nous aider à être encore plus efficients à l’avenir.