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La somme des avoirs moyens des caisses de pension a chuté de près de dix points au premier trimestre. © DR

Alerte Covid-19 sur le deuxième pilier

Une caisse de pension sur 12 s’est trouvée en situation de sous-couverture au terme du krach de mars dernier. Et même si les marchés se stabilisent, la pression s’accroît sur ces institutions, sur leurs cotisants et pour une réforme du système.

La crise du coronavirus va-­t-elle sonner le glas d’une ère de facilité pour le
deuxième pilier? «Nous savions que nous arrivions au terme d’un long cycle haussier. La crise sanitaire a précipité les choses et accentué la chute des valeurs en portefeuille. Les prochaines années risquent d’être moins faciles pour les institutions de prévoyance», estime David Pittet, fondateur de la société de conseil spécialisée du même nom. En jeu: la situation financière des caisses de pension après le krach boursier de mars dernier et face aux incertitudes considérables des mois à venir.

Et deux questions de fond: des caisses devront-elles assainir leur situation financière, à quel coût et par qui? Ne va-t-on pas assister à une nouvelle vague de consolidation, qui verra la disparition d’un certain nombre de petites caisses autonomes? Pour les entreprises, «ces questions se poseront à mesure que la situation économique se stabilisera», relève Pascal Frei, associé chez PPCmetrics.

Dix points de baisse

Avec des plongeons de 20 à 30% (–26% pour l’indice SPI) en mars, les marchés boursiers ont vécu un véritable carnage. Certes, la situation s’est partiellement redressée en avril (+22,2% pour le SPI) grâce aux multiples annonces de soutien à l’économie par les Etats et les banques centrales, mais sans retrouver les niveaux d’avant la crise. Et surtout, la tendance baissière s’est de nouveau manifestée dès la fin du mois sur la base de données macroéconomiques montrant des chutes de PIB avoisinant 6 à 7%, augurant une reprise lente et difficile. Bref, le beau temps boursier prendra du temps à revenir.

Une caisse de pension ne subit évidemment pas pleinement ces baisses, car ses placements en actions ne constituent qu’un tiers de sa fortune en moyenne (29,3%), selon l’édition 2019 de l’Etude sur les caisses de pension de Swisscanto, à niveau pratiquement égal avec les obligations (30,9%) et devant l’immobilier (24,8%). Aussi la baisse de valeur des portefeuilles a-t-elle été limitée à 7,1%, selon l’indice suisse des caisses de pension au premier trimestre publié en avril par Credit Suisse. Un plongeon causé pour moitié par la chute des actions étrangères depuis le début de l’année (–21,5%).

Cette chute a réduit le taux de couverture des caisses de pension de pratiquement dix points de pourcentage en l’espace de trois mois, selon le moniteur des caisses de pension de Swisscanto, publié en avril dernier. Ce taux de couverture, qui mesure la proportion de la fortune par rapport aux engagements, doit impérativement se situer au-dessus de 100%. A la fin de l’année dernière, ce taux de couverture avait atteint le record de 118,7% pour les caisses privées (qui ne dépendent pas d’une administration ou d’une corporation de droit public). Après le plongeon, il reste encore à 108,9%, ce qui demeure confortable.

Mais la moyenne cache toujours les détails, et ces derniers sont préoccupants. Toujours selon Swisscanto, 8,7% des caisses sont passées sous le seuil des 100% de couverture à la fin de mars. Une institution de prévoyance sur 12 s’est donc trouvée en situation de sous-couverture. Certes, la reprise des marchés d’actions en avril les a probablement tirées de ce mauvais pas, mais leur situation demeure fragile. Elles sont exposées à de nouvelles baisses des marchés financiers, qui les feraient replonger en dessous du seuil fatidique.

«Des caisses ont paniqué»

Ces projections sont établies dans l’hypothèse où les caisses n’ont pas acheté ni vendu de titres pendant la crise. «Comme dans tout krach, des caisses ont paniqué et ont vendu au mauvais moment», suggère David Pittet, ce qui les a contraintes à comptabiliser des pertes qui n’étaient alors que virtuelles et transitoires. Or, pour Pascal Frei, «une crise est le pire moment pour changer d’allocation d’actifs». La vente précipitée d’actions qui ont chuté ne fait pas que pérenniser les pertes, elle déstabilise aussi le rapport entre la durée des actifs et celle des passifs, qui fonde la stabilité financière d’une institution de prévoyance. L’associé de PPCmetrics ajoute: «Une caisse de pension doit focaliser son attention sur la performance à long terme», trois à cinq ans au moins, pour répondre aux besoins de financement de ses engagements.

Toutes les caisses ne sont pas touchées de manière équivalente, loin s’en faut. Les plus exposées sont celles qui ont investi en direct dans des actifs alternatifs, qui ont le plus souffert de la chute des marchés. En revanche, celles qui sont investies «dans les actions et les obligations suisses devraient rester dans les clous», poursuit l’associé de PPCmetrics. Les petites caisses semblent avoir davantage souffert que les grandes, selon Swisscanto, quoique cette précision doive être abordée avec prudence, selon David Pittet: «Beaucoup de petites caisses ne sont pas investies en immobilier direct, mais par des fonds», fatalement moins stables. La baisse présente devrait être compensée par une hausse plus forte lorsque l’économie repartira.

Reste, enfin, une inconnue: les valeurs des placements en private equity (inclus dans les placements alternatifs, soit 6,4% des portefeuilles en moyenne). Comme elles sont établies selon des périodicités plus longues, leurs variations se lisent avec des décalages de plusieurs semaines ou mois. Aussi faudra-t-il attendre fin mai ou juin pour en connaître les variations, et donc leur impact sur les livres de comptes des caisses de pension. Quelques mauvaises surprises pourraient bien encore survenir.

Vers une nouvelle vague de consolidation

Que se passera-t-il si la somme des baisses de marchés boursiers et de moins-values des placements privés amène les caisses de pension à être en sous-couverture à la fin de l’année? Selon la loi, elles doivent prévoir des mesures d’assainissement: contribution spéciale de l’employeur, cotisations relevées pour l’employeur et les salariés, révision des prestations à la baisse, voire, dans les cas les plus graves, recours à des contributions de la part des rentiers. Pour une entreprise qui doit déjà faire face aux conséquences de la crise historique de cette année, cela n’est évidemment pas une perspective réjouissante. Pour ses salariés, surtout ceux qui ont subi des pertes de revenu à cause du chômage partiel, cela ne l’est pas davantage. Comment l’éviter?

Les conseils de fondation peuvent abaisser le taux d’intérêt technique au minimum légal (1% cette année) afin de réduire la rémunération des avoirs pour l’année prochaine et donc les prestations à l’avenir. Le Conseil fédéral peut abaisser ce taux pour l’année prochaine. La réforme en cours du deuxième pilier pourrait aussi aller vers un durcissement des conditions financières, avec un relèvement de l’âge de départ à la retraite et un abaissement du taux de conversion avec des contreparties réduites par rapport au compromis actuel.

Mais il n’y a aucun assouplissement technique à attendre au niveau réglementaire: «Des baisses pareilles des valeurs boursières font partie du jeu. C’est pourquoi les caisses doivent constituer des réserves», tranche Olivier Kern, membre du comité de la Chambre des experts en caisses de pension.

Nombre de caisses ne devraient pas attendre que des solutions politiques ou techniques soient mises en place pour s’interroger sur leur indépendance ou leur autonomie. «Nous devrions assister à une nouvelle vague de consolidation», avance David Pittet. Premières cibles: les caisses autonomes de petite taille, dont le taux de couverture se situe aux alentours de 100% et qui ne disposent que de peu de marge de manœuvre. Celles qui ne sont pas séduites par les offres des assurances, la sécurité et la stabilité en contrepartie de rentes amoindries. Et celles qui sont confrontées à des contraintes et à des frais grandissants.

Les gagnantes seront sans doute les institutions collectives – qui voient une institution gérer plusieurs caisses d’entreprises – et les institutions communes – où plusieurs entreprises s’associent pour créer une caisse unique. Les géants du secteur, qui se targuent souvent de taux de rémunération des avoirs supérieurs à la moyenne, paraissent bien placés pour accueillir les caisses qui auront senti le vent du boulet de trop près.