«Une partie importante de la richesse produite par la Suisse s’accumule dans les comptes de la Banque nationale dans sa lutte contre le franc fort. Face à la crise et aux enjeux démographiques, celle-ci doit rendre cette richesse au peuple, comme le prévoit d’ailleurs la Constitution. Si elle ne le fait pas d’elle-même, un jour viendra, rapidement, où un projet politique l’y contraindra.» Venant de Pierre-Yves Maillard, conseiller national socialiste et président de l’Union syndicale suisse, cette déclaration, forte et sans équivoque, n’étonnera qu’à moitié. Sauf que l’ancien conseiller d’Etat vaudois ne fait qu’exprimer un avis de plus en plus répandu, à gauche comme à droite.

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Stéphane Garelli.
© DR

Pour l’économiste et professeur de HEC Lausanne Stéphane Garelli, que la BNS ouvre grand les cordons de sa bourse est même une évidence. «Son immense trésor de guerre est censé servir en cas de crise majeure. Nous y sommes. Dès lors, pourquoi, plutôt que des prêts garantis, ne pas fournir à fonds perdu du cash à toutes les entreprises et aux gens qui en ont besoin, comme le font les Etats-Unis, le Canada et même la France? Le jour où tout le monde voudra partir en vacances après cette longue période de restrictions, si les agences de voyages ont toutes mis la clé sous la porte et que plus aucun avion ne vole, à quoi servira cet argent qui déborde de nos coffres?» interroge le chercheur vaudois de la finance.

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Placements dans 2438 sociétés américaines

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. En vingt ans, le bilan de la BNS a été multiplié par 10 et approche du cap symbolique des 1000 milliards de francs. Raison de cette explosion: limiter à tout prix la hausse du franc suisse qui pénalise notre industrie d’exportation et notre tourisme. Pratiquement, la BNS crée des francs suisses pour les vendre immédiatement contre des devises étrangères. Puis, pour éviter d’avoir dans son bilan uniquement des liquidités, elle place ces devises (euros, dollars, etc.), en instruments financiers.

La répartition est la suivante: 70% (610 milliards) en obligations d’Etats, 10% (90 milliards) en obligations d’entreprises et 20% (175 milliards) en actions. C’est autour de ce dernier portefeuille que les velléités se cristallisent. Et pas seulement au sujet de sa valeur stratosphérique, mais également concernant sa composition.

Géo-économiste des énergies et fondateur du site 2000watts.org, Laurent Horvath a pris le temps de disséquer les informations fournies par la SEC, le gendarme de la bourse américaine. Ses conclusions sont édifiantes. A ce jour, les 175 milliards en question sont pratiquement tous placés dans des actions de… 2438 sociétés américaines (situation en septembre 2020)! Parmi elles, les GAFAM, bien sûr. Comprenez Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, avec 9 milliards de dollars investis depuis le 1er janvier 2014, devenus 23,6 milliards six ans plus tard avec la plus-value latente.

«Détail cocasse, alors que nos commerces de proximité tirent la langue et que les cantons, tous actionnaires de la BNS, supplient la population de les soutenir, cette dernière a investi 2 milliards dans des actions Amazon», relève l’ingénieur de Châtel-Saint-Denis.

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La BNS, une vache sacrée?

Notez, la BNS ne réalise pas que de bonnes affaires de l’autre côté de l’Atlantique. Exemple: sur les 2,1 milliards de dollars investis dans les actions des groupes pétroliers ExxonMobil et Chevron ces six dernières années, elle en a perdu la moitié (1,03 milliard). Et cela en contrevenant à son propre règlement qui lui interdit d’investir dans les entreprises fossiles attisant le réchauffement climatique. Qu’à cela ne tienne, malgré ces revers, son épargne continue de gonfler et de susciter toutes les convoitises.

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Les membres de la direction de la BNS (de g. à dr.): Fritz Zurbrügg, Thomas Jordan et Andréa Maechler.
© BNS
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Ce qui ne plaît pas à Olivier Feller, par exemple, actuel président de la Commission des finances du Conseil national. «La BNS est régulièrement sollicitée pour injecter des fonds dans un secteur ou un autre. Il y a quelques années, c’était pour alimenter un fonds souverain, il y a quelques mois, d’autres réclamaient ses avoirs pour renflouer l’AVS. Aujourd’hui, on songe à la BNS pour booster l’économie. Demain, on la sollicitera probablement pour autre chose», énumère l’élu de Genolier, qui brandit l’article constitutionnel garantissant l’indépendance de la banque pour justifier sa position.

«Son mandat est de mener une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays et d’assurer la stabilité des prix. Stimuler la conjoncture en injectant des fonds dans l’économie n’est pas sa vocation», conclut celui qui est aussi directeur de la Chambre vaudoise immobilière, avant de mettre un peu d’eau dans son vin. «Je ne pourrais envisager une mise à disposition de fonds que si la distribution se faisait selon des critères clairs et transparents et qu’elle ne nuisait d’aucune manière à la stabilité des prix à court et à moyen terme.» Une position semi-rigide que ne partage de loin pas son collègue UDC sous la Coupole Jean-Luc Addor, pour qui l’indépendance de la banque a ses limites. «Comme son nom l’indique, la banque est nationale et suisse. Elle est donc au service des citoyens de ce pays, à qui elle a des comptes à rendre. A ce titre, j’estime que le politique devrait pouvoir lui donner certaines orientations», déclare le Valaisan, qui a d’ailleurs déposé une motion demandant que les bénéfices de la BNS soient redistribués aux cantons dans le respect de la Constitution.

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Jamais en retard d’une métaphore, le juriste sédunois n’hésite pas à comparer le statut d’intouchable de la BNS à celui d’une vache sacrée pour les hindous. «Pour autant, notre but n’est pas de manger la vache mais de profiter du lait qu’elle produit.»

«Bastion du conformisme»

Une fois n’est pas coutume, un Vert, Daniel Brélaz, dont la verve oratoire n’est plus à démontrer, tient exactement le même langage. «Les dirigeants de la BNS, dont le mandat vient hélas d’être renouvelé par le Conseil fédéral, mènent la politique la plus ultra-conservatrice de toutes les grandes banques centrales du monde. De nombreuses interpellations, provenant notamment de notre parti, ont tenté sans succès d’ébranler ce bastion du conformisme», déplore celui qui quittera le Conseil national dans quinze mois.

Si la BNS ne le fait pas d’elle-même, un jour viendra, rapidement, où un projet politique l’y contraindra.

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Pierre-Yves Maillard, président de l'Union syndicale suisse.

Et de renchérir: «L’indépendance de la BNS a, à chaque fois, été mise en avant pour justifier son immobilisme en matière de placements nuisibles au climat et son refus d’injecter des fonds dans l’économie de diverses manières: en distribuant par exemple 3000 francs à chaque habitant de la Suisse, en soutenant un plan de relance écologique comme le fait la Banque centrale européenne ou en remettant à flot l’AVS (environ 20 milliards). Une majorité du parlement la suit pour l’instant sur presque tout. Pourtant, sur le fond, Stéphane Garelli a bien sûr raison. Il serait possible de vendre à hauteur de quelques dizaines de milliards sur les 175 en question, mais la BNS affirme, de manière pas très honnête, que cela va déséquilibrer son bilan.»

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A Lausanne également, mais au siège du Conseil d’Etat, le banquier Pascal Broulis, devenu le grand argentier cartésien que l’on connaît, est à mille lieues de cette vision prodigue. Pour lui, la distribution gratuite d’argent ne fait pas partie de la mission de la Banque nationale. Quant à ses investissements, ils sont de la responsabilité de son directoire, dans le respect du mandat de l’institution.

Professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg, Sergio Rossi a une tout autre lecture de la situation. Pour lui, la vente d’un volume important de son portefeuille actions par la BNS obligerait cette dernière à convertir son produit en francs suisses sur le marché des changes. Une opération qui mettrait en péril sa politique monétaire en exerçant une pression à la hausse sur le franc, annulant ainsi l’effet positif des mesures proposées par Stéphane Garelli. «Pas du tout, rétorque son collègue lausannois. Nous sommes largement au-dessus de toute réserve nécessaire pour garantir notre monnaie et nous avons toute la crédibilité pour vendre une partie de ces réserves en actions sans aucun impact majeur.»

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Stimuler la consommation

Ardent défenseur d’une politique économique anticyclique et du revenu universel garanti pour chaque citoyen, le professeur Rossi propose un autre chemin pour relancer la conjoncture et soutenir notre tissu économique: «Il faudrait distribuer de l’argent à la population afin de stimuler la consommation directement, plutôt que de soutenir l’offre, comme l’a proposé Stéphane Garelli. Aucune entreprise n’investit si elle ne s’attend pas à écouler la production sur le marché des biens et services. La BNS pourrait distribuer aux consommateurs dont le revenu disponible est au-dessous d’un certain seuil une partie de son bénéfice net, dans la mesure où celui-ci correspond à un revenu effectivement gagné sur les marchés financiers mais pas grâce à la création monétaire à partir du néant.»

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En fait, Pascal Broulis excepté, tout le monde dit un peu la même chose, mais autrement. Sauf la BNS elle-même, qui estime avoir largement fait sa part depuis le début de la crise. «La Banque nationale a notamment renforcé la situation des banques et étendu leur marge de manœuvre afin qu’elles puissent accorder davantage de crédits. Elle a également créé la FRC, c’est-à-dire la facilité de refinancement BNS-Covid-19. Un instrument qui permet aux banques d’obtenir auprès de la BNS les liquidités supplémentaires dont elles ont besoin pour effectuer les paiements aux entreprises qui ont contracté des crédits garantis par la Confédération. Enfin, la Banque nationale a proposé au Conseil fédéral de désactiver le volant anticyclique de fonds propres, là encore pour octroyer une plus grande marge de manœuvre aux banques», nous a indiqué l’institution.

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Malgré ce vibrant plaidoyer, quelque chose nous dit que le temps où BNS rime avec forteresse semble compté…


«Le canton de Vaud a de la marge»

Selon Stéphane Garelli, l’Etat de Vaud pourrait réduire la taille de sa participation au capital de sa banque cantonale si nécessaire. Une idée qui n’a de loin pas que des détracteurs.

Huit cents millions. C’est, en chiffre rond, ce que l’Etat de Vaud recevrait aujourd’hui s’il vendait 10% des actions qu’il détient dans sa banque cantonale. Une part minime de son avoir dont il pourrait se séparer sans heurt si la crise perdurait, estime Stéphane Garelli. «Le canton a de la marge. Il demeurerait largement majoritaire, puisque sa participation au capital de la BCV passerait de 67 à 57%», détaille le professeur de l’IMD.

Des «bijoux de famille»

Un plan auquel n’adhère pas – sans grande surprise – Pascal Broulis, le grand argentier du canton. «J’apprécie M. Garelli et c’est toujours avec intérêt que je prends connaissance de ses réflexions. Mais, en l’occurrence, je ne partage pas sa vision. Dans la situation actuelle, je pense que le canton doit poursuivre sa politique de soutien aux différents secteurs mise en place cette année, par l’augmentation du budget d’investissement notamment. Il ne faut pas oublier que le Conseil d’Etat a débloqué plus d’un demi-milliard de francs qui n’étaient pas inscrits au budget 2020», souligne le chef du Département des finances, en précisant que le dividende de la BCV est pris en compte par le budget cantonal et contribue à son équilibre.

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Pierre-Yves Maillard.
© Remo Naegeli

Même son de cloche du côté de Pierre-Yves Maillard, pour qui le canton n’a nullement besoin de vendre ne serait-ce qu’une petite partie de ses «bijoux de famille» pour soutenir les branches frappées par la crise. «Ce serait un mauvais calcul, car les actions génèrent un rendement à long terme.» Idem pour Daniel Brélaz, qui estime que la valeur du capital-actions de l’Etat, «pas celle inscrite quasiment au nominal dans le bilan du canton pour faire croire qu’il est pauvre, mais la valeur réelle, de l’ordre de 5 milliards, suffit à servir de garantie à un emprunt allant jusqu’à 1 milliard».

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A l’instar de son collègue vaudois, le professeur Sergio Rossi ne verrait en revanche pas comme une entorse à la logique de procéder à cette vente. «L’argent pourrait ainsi être versé aux entreprises en fonction d’un certain nombre de critères de soutenabilité des activités économiques ainsi financées», évalue le Tessinois. «En effet, on ne voit pas quel est l’avantage pour l’Etat de Vaud de détenir 67% du capital de la BCV», enchaîne sur le même ton le conseiller national PLR vaudois Olivier Feller.

Pour lui, le canton aurait la même influence, le même pouvoir de décision en détenant par exemple 55% du capital. «La question de vendre pourrait donc se poser pour soutenir l’économie cantonale. Cela étant, cela ne peut pas se faire d’un jour à l’autre sans nuire à la banque. Il faut une stratégie. Et si l’Etat de Vaud a moins d’actions, il encaissera moins de dividendes. Des pesées d’intérêts subtiles doivent donc être faites.»

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