William Foley est un homme d’affaires basé en Floride, qui aime manifestement l’Italie et, peut-être davantage encore, les coups risqués. Début octobre 2020, il mettait en vente à Wall Street quelque 146,7 millions d’actions à 10 dollars l’unité d’une société qui ne possédait rien, sinon le joli nom fleurant bon l’Ombrie de Foley Trasimene Acquisition II. C’est Credit Suisse qui a monté son dossier et trouvé les acquéreurs. L’opération, qui a porté sur plus de 1,4 milliard de dollars, a été la plus grosse introduction en bourse d’une «special purpose acquisition company», ou SPAC, de l’an dernier, qui a elle-même battu tous les records.

Jouer sur deux tableaux

Ses investisseurs ont marché à la confiance: au moment d’acheter leurs actions, ils n’avaient qu’une vague idée de l’usage qui serait fait de leur argent. Ce n’est que deux mois plus tard qu’ils ont appris qu’ils devenaient propriétaires de Paysafe, une plateforme de paiement britannique au chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliard de dollars. «Investir dans une SPAC, c’est en quelque sorte signer un chèque en blanc. L’investisseur témoigne sa totale confiance dans l’équipe de direction d’une société qui ne détient pour ainsi dire aucun actif», résume Jérôme Vial, spécialiste en structuration financière et chargé de cours à l’Université des sciences appliquées de Bâle.

Les SPAC sont une forme particulièrement élaborée de sociétés de capital-investissement: les fonds ne sont pas apportés exclusivement par des investisseurs qualifiés ou des fonds spécialisés, contrairement aux fonds de private equity classiques, mais par le public lui-même. D’où l’importance accrue de rendre le plus crédibles possible les promesses aux investisseurs. Ainsi, contrairement aux introductions en bourse classiques, celle d’une SPAC associe typiquement un warrant à l’action vendue. Au moins l’investisseur peut-il miser à la fois sur un placement long (avec l’action) et jouer sur les variations à court terme (grâce au dérivé associé).

Les SPAC sont en plein boom depuis quelques mois. Le nombre de transactions est passé de moins d’une dizaine de milliards de dollars par an à 83,4 milliards l’an dernier, et déjà plus de 25 milliards à la fin du mois de janvier 2021, selon SPAC Research, qui compile les données de marché. Elles existent depuis les années 1980 aux Etats-Unis, mais il a fallu attendre 2010 pour qu’elles apparaissent en Europe, et encore, cette activité est restée très confidentielle.

Les deux grandes banques suisses sont très actives: UBS se hisse au sixième rang avec des actions vendues pour quelque 5,3 milliards de dollars. La première place est occupée par Credit Suisse qui, avec des émissions de titres pour 13,3 milliards de dollars, s’adjuge près de 16% du marché.

L’explosion de la demande l’an dernier tient à deux raisons principales. D’abord, l’intarissable appétit du risque d’investisseurs toujours plus frustrés par la faiblesse des performances de leurs placements et les niveaux extrêmement élevés des prix des actions. Et, d’autre part, l’arrivée de stars de la finance sur le marché. Et là encore, la Suisse se distingue. En octobre, Sergio Ermotti, l’ancien directeur général d’UBS, faisait savoir qu’il allait présider Investindustrial, une société d’investissement basée à Londres (et avec un bureau à Lugano), qui prépare son introduction en bourse à New York. Trois mois plus tard, c’est Tidjane Thiam, ancien patron de Credit Suisse, qui annonçait le lancement de sa propre SPAC avec l’aide de la banque d’affaires américaine J.P. Morgan.

Scandale d’Akazoo

«Pour inspirer confiance, une SPAC doit s’appuyer sur des figures reconnues de la finance, comme d’anciens dirigeants de grandes banques internationales», poursuit Jérôme Vial. Néanmoins, la présence de figures connues n’offre pas en elle-même une garantie de succès: l’ego de dirigeants arrivés à ce niveau peut représenter un obstacle à la réussite des opérations. Le marché reste traumatisé par le scandale d’Akazoo, une société grecque de streaming musical, dont la comptabilité s’est révélée fausse. Elle avait pourtant été cotée à la bourse de New York après avoir été rachetée par une SPAC britannique, Modern Media, en 2019.

Aussi, avant de s’aventurer dans ce type de placement, convient-il de se poser quelques questions de base, rappelle Yvan Mermod, associé chez KPMG à Genève: «Quels sont les coûts et quels risques? Quelles sont les marges de manœuvre des investisseurs?» Dans chaque cas, les réponses se trouvent en priorité dans les prospectus d’émission, davantage que dans la renommée de l’homme (ou de la femme) d’affaires mis en avant pour incarner l’opération.

Les actionnaires de Foley Trasimene Acquisition II, eux, en ont le cœur net. Pendant deux mois, la valeur de leurs actions n’a pratiquement pas varié, autour de 9,70 dollars. Puis l’annonce de l’acquisition de Paysafe début décembre a propulsé le cours à 19,20 dollars en janvier. En quelques semaines, ils avaient pratiquement doublé leur mise.