«Même avant la pandémie de Covid-19, les banques ne prêtaient pas aux petits commerces et au secteur de la restauration.» A l’image de Guillaume Morand, fondateur et directeur des boutiques Pump it up et Pompes funèbres, les entrepreneurs ne font pas systématiquement appel à un établissement bancaire pour financer leurs projets et recherchent des moyens alternatifs.

«On ne s’est jamais dit qu’une banque pouvait nous soutenir dans notre projet, car elles ne suivent que très rarement des start-up technologiques comme la nôtre dès les premiers prototypes», renchérit Maël Fabian, CEO et cofondateur de SoundMap, qui développe un dispositif permettant de guider des personnes aveugles et malvoyantes à l’aide de sons ou de vibrations. «D’ailleurs, les coachs en entrepreneuriat ne présentent ces options qu’à des stades bien plus avancés.» Pour se financer, la société issue de l’EPFL s’est ainsi longtemps reposée sur des financements publics et se tourne maintenant vers les fonds de capital-risque et de business angels pour financer sa levée de fonds de 500 000 francs.

Toujours beaucoup d'incertitudes

Martial Décoppet, responsable de la clientèle entreprises pour la Suisse romande chez Credit Suisse, réfute cette image de frilosité des banques. «Je trouve injuste quand j’entends que les banques n’aident pas les PME, car cela fait trente ans que je travaille avec des entrepreneurs et que la majorité des retours que nous recevons de nos clients sont très positifs!» Le groupe bancaire se positionne comme «la banque des entrepreneurs». «On a dans notre ADN celui de l’entrepreneur Alfred Escher, qui a créé Credit Suisse pour financer le développement des chemins de fer en Suisse et le percement du tunnel du Gothard. Notre objectif est de conclure des affaires.»

Plus concrètement, la banque aux 100 000 entreprises clientes a versé plus de 3 milliards de crédits covid à des sociétés suisses en 2020. Aujourd’hui, elle compte plus de 35 milliards de prêts accordés à des PME et a mis en place un fonds de capital-risque pour les PME à hauteur de 200 millions via Credit Suisse Entrepreneur Capital.

Après avoir été au point mort en milieu d’année 2020, l’investissement dans les PME est bel est bien reparti en 2021, selon Martial Décoppet. «Si l’on en juge les volumes des crédits octroyés sous forme de leasing permettant de financer les machines et outils de production – pour lesquels nous sommes numéro un en Suisse –, les chiffres sont désormais au même niveau qu’en 2019. C’est un vrai signe que les entreprises réinvestissent. Globalement, l’économie suisse va très bien en comparaison internationale.»

Les «banques des PME», définition?

De nombreuses institutions se positionnent comme «banques des PME», à l’instar des banques cantonales et de Raiffeisen. «Il faut toutefois définir de quoi on parle, relève Patrick Schefer, directeur de la Fondation d’aide aux entreprises, basée à Genève. Une petite entreprise de cinq ou six collaborateurs ou une société de 250 employés n’auront pas la même réalité financière, ni les mêmes besoins. En l’occurrence, ce sont les petites structures qui souffrent actuellement le plus de la situation économique et ont des difficultés à trouver des financements.» Pendant les premiers mois de la pandémie de Covid-19, la fondation qu’il dirige a distribué 38 millions de francs d’aide à 464 entreprises genevoises sous la forme de prêts remboursables en maximum sept ans.

La période critique arrive maintenant, estime Patrick Schefer. «Les banques n’ont pas forcément une plus grande aversion au risque, mais de nombreux secteurs font face à beaucoup d’incertitudes actuellement. Ce n’est pas parce qu’une PME a réalisé un très bon chiffre d’affaires ces cinq dernières années que cela sera le cas les cinq prochaines années.» L’endettement lié aux prêts covid est une contrainte de plus pour les entreprises. «Comme les banques n’ont pas changé leurs critères et que la situation s’est détériorée, il devient vraiment difficile d’obtenir un financement complémentaire.»

Risque élevé avec les start-up

Au lancement d’une entreprise, l’obtention de prêts bancaires et/ou de limites de crédit (le prêt pouvant être sans intérêt si remboursé dans les temps) reste rare, d’après Caroline Widmer, directrice de Pulse Incubateur HES, la nouvelle pépinière de projets innovants issue des six hautes écoles de la HES-SO Genève. «L’aversion aux risques des banques demeure très élevée.» Cyril Déléaval, coach chez Genilem, une association qui a pour mission d’augmenter les chances de succès chez les jeunes pousses, rappelle: «Il ne faut pas oublier que le modèle des banques, c’est de réinvestir les dépôts des épargnants. Or, dans toute start-up, le risque est très élevé. Les banques demandent au moins trois ans d’existence.»

L’entrepreneur a tout de même besoin d’une banque au démarrage, ne serait-ce que pour déposer le capital requis obligatoire sur un compte bancaire (20 000 francs dans le cas d’une Sàrl ou 100 000 francs pour une SA). Mais, pour obtenir les premiers fonds d’une jeune entreprise, on se tourne le plus souvent vers son entourage, observe Caroline Widmer.

«Au démarrage, les jeunes entreprises doivent avant tout compter sur les 3 F (family, friends and fools), les prix et les bourses ainsi que les business angels (SICTIC, GAIN, etc.), qui investissent dans environ 20% du capital des start-up.»

Caroline Widmer, directrice de Pulse Incubateur HES.

Les prix et les bourses permettent aussi de gagner ses premiers apports financiers. «Viennent ensuite les business angels (SICTIC, GAIN, etc.), qui investissent dans les jeunes entreprises pour environ 20% de leur capital et permettent d’accélérer le projet et de le rendre viable.»

Soutenues par la Confédération, des coopératives de cautionnement facilitent par ailleurs l’accès aux crédits bancaires pour les PME en fournissant des garanties aux banques qui prêtent de l’argent aux entreprises. La Fondation d’aide aux entreprises (FAE) participe à ce mécanisme au travers du Cautionnement romand.

Le crowdfunding ou le crowdlending, où des emprunteurs peuvent demander un prêt et des investisseurs peuvent financer directement ces projets de prêts ou de crédits, sont également devenus incontournables depuis quelques années. La plateforme Neocredit.ch, créée par Vaudoise Assurances et Credit.fr, a, parmi 1300 demandes environ, octroyé 70 prêts pour un montant de 10 millions de francs.

«Les PME se tournent vers les services de crowdlending, car ce type de service propose des solutions adaptées, avec de petits crédits, de l’ordre de 150 000 francs par exemple, qui n’intéresseraient pas la plupart des banques autrement.»

Vincent van Seumeren, CEO de Neocredit.ch

En effet, elles ne peuvent généralement pas les souscrire de manière suffisamment rentable et efficace. De plus, l’institution bancaire va souvent leur demander de transférer tous leurs services financiers chez elle et, dans une majorité des cas, exige des garanties sur le patrimoine privé des administrateurs, ce qu’ils n’ont pas forcément.»

Andreas Dietrich, professeur de finance à la Haute Ecole spécialisée de Lucerne et à l’Institut des services financiers de Zoug, garde une vision nuancée de la situation: «Une grande partie des PME sont découragées par les démarches et ne font pas la demande quand elles ont besoin d’un crédit. Je pense que c’est le principal problème actuel.» En effet, selon une étude qu’il a coécrite avec Reto Wernli, environ 60% des entreprises découragées auraient obtenu un prêt si elles en avaient fait la demande. Selon l’étude, les PME sont dissuadées par des exigences trop élevées en matière de garanties, la lourdeur des procédures et la crainte de se voir refuser le prêt.

«Les petites et moyennes entreprises doivent davantage oser démarcher les banques, malgré la lourdeur des procédures, car notre étude a montré qu’environ 60% des entreprises découragées auraient obtenu un prêt si elles en avaient fait la demande.»

Andreas Dietrich, professeur de finance à la Haute Ecole spécialisée de Zoug