Digitalisation, décarbonation, normes ESG, Hubert Keller détaille les nécessaires transformations économiques à mettre en place. Pour le banquier privé, investir dans des entreprises qui participent activement à la transition écologique, «c’est le seul moyen de générer des rendements de qualité pour nos clients». 

Notre modèle économique actuel est «antiéconomique, inefficace, inégalitaire et pas assez propre». Où peut-on lire cette critique cinglante? Dans le magazine de Greenpeace ou du WWF?

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Hubert Keller: Chez nous! Nous appelons ce modèle économique «WILD» (Wasteful, Idle, Lopsided and Dirty), c’est-à-dire gaspilleur, inefficace, inéquitable et sale. Notre cadre économique est devenu insoutenable parce qu’il dépend fortement de l’environnement au sens large, tout en le détruisant. Les principes économiques de base montrent que notre environnement a une valeur, mais nous n’avons pas fixé un prix pour son utilisation. Je pense que cela va changer et que nous allons assister à la plus importante transformation économique de tous les temps.

La digitalisation, une transformation plus importante que la révolution industrielle?

Bien plus importante. Attention, je ne critique pas fondamentalement notre modèle économique, comme d’autres pourraient le faire. Je dis simplement que notre modèle n’est plus adapté à l’activité économique de quelque 8 milliards d’êtres humains. Nous extrayons chaque année environ 90 milliards de tonnes de matières premières pour produire des biens qui sont inutilisés la plupart du temps. La production de ces biens et leur élimination génèrent chaque année environ 70 milliards de tonnes de déchets qui détruisent notre environnement.

Qu’en concluez-vous?

Si nous continuons ainsi, nous détruirons l’actif économique le plus productif dont nous disposons: la nature et l’environnement au sens large. Je pense que nous avons maintenant atteint des points d’inflexion majeurs et que l’investissement durable va se généraliser.

Lesquels?

Prenons la transition vers la neutralité carbone. Si nous voulons respecter l’engagement pris par 193 pays dans le cadre de l’Accord de Paris, nous devons réduire les émissions de gaz carbonique de 50% d’ici à 2030. C’est-à-dire dans neuf ans…

D’un autre côté, combien d’entreprises sont prêtes à aborder sérieusement les défis du changement climatique? Par une production préservant les ressources, par des produits soutenables?

Si je regarde les entreprises qui figurent dans les principaux indices boursiers, je dirai que la moitié d’entre elles sont en bonne voie pour élaborer une stratégie de transition convaincante.

Elles doivent répondre aux demandes de la jeunesse qui milite pour des mesures contre le changement climatique. Hubert Keller, un sympathisant secret des Fridays for Future, le mouvement lancé par Greta Thunberg?

Nous ne devons pas sous-estimer la complexité de cette transformation économique et je pense que de nombreuses entreprises tentent d’y faire face. Cela dit, j’ai aussi une certaine sympathie pour ces mouvements de «rébellion», car ils insistent sur l’urgence de la situation.

Croyez-vous que nous sommes capables de nous ressaisir avant que le monde ne subisse des dommages irréversibles?

Je fais preuve d’un optimisme prudent, car je pense que les forces du marché commencent à jouer un rôle prépondérant dans la transition écologique. Les solutions plus propres et plus durables deviennent de plus en plus économiques et/ou créent plus de valeur. Rien ne sera un meilleur moteur de changement.

Pouvez-vous donner un exemple?

L’industrie automobile est un exemple intéressant, où les forces du marché prennent le relais sur les forces politiques. Les prix des véhicules électriques se sont effondrés ces dernières années, à tel point que d’ici deux ou trois ans, il sera moins cher de posséder une voiture électrique qu’une voiture à moteur thermique. La valorisation boursière de Tesla reflétait probablement la conviction des investisseurs que l’avenir de l’industrie était dans les véhicules électriques. Les grands constructeurs leur ont emboîté le pas et ont adopté massivement la voiture électrique.

Il y a également eu des réglementations plus strictes de la part des autorités, comme l’UE, qui ont fait pression. Le respect des réglementations en matière d’émissions devient de plus en plus coûteux.

C’est vrai, et il est incontestable que le Dieselgate auquel Volkswagen a été confronté a également été un signal d’alarme. Mais le déploiement à grande échelle des véhicules électriques représente aujourd’hui un nouveau moteur de croissance phénoménal pour les constructeurs automobiles qui s’engagent dans cette transition. Et certains d’entre eux saisissent cette opportunité.

La responsabilité de l’industrie financière est grande. C’est elle qui distribue le capital. Dans le passé, les gens fermaient les yeux: émissions de CO2, pollution environnementale, et alors? L’essentiel était le retour sur investissement.

Exact. Mais nous devons également comprendre que la difficulté de déployer des capitaux à grande échelle constitue un problème pour le secteur financier. En effet, de nombreuses entreprises de l’économie réelle ne sont pas encore alignées sur les défis environnementaux. Nous devons être plus clairs sur ce point.

La seule question est la suivante: les investisseurs sont-ils prêts à ce changement, ou la performance n’est-elle pas l’objectif?

Les gérants d’actifs privés ou institutionnels se concentreront encore sur la performance, car c’est le mandat que nos clients nous ont confié. Personnellement, je n’ai pas encore rencontré de client institutionnel classique prêt à faire des compromis sur les rendements pour un portefeuille plus durable. Cependant, ce qui a changé récemment, c’est qu’un portefeuille aligné sur la transition écologique a de grandes chances de générer une bien meilleure performance.

L’idée fait-elle son chemin?

C’est mon impression. Chez Lombard Odier, nous disons à nos clients que le climat et l’environnement peuvent avoir un impact significatif sur la performance future de leurs portefeuilles, tant positif que négatif. Il est donc logique de les placer au cœur de l’allocation de capital et du processus de construction du portefeuille. Cet argument est de plus en plus compris par de nombreux clients.

D’autres banques proposent également des offres en matière d’investissement durable.

Tout à fait. Chez nous, l’offre d’investissement durable s’articule autour de trois axes. Le premier concerne l’alignement des portefeuilles des clients sur les défis et les opportunités créés par la transition écologique. Le deuxième consiste plus précisément à proposer des stratégies qui permettront de capturer spécifiquement les opportunités d’investissement liées à la transition. Enfin, le troisième axe concerne le financement d’investissements verts, tels que des technologies et solutions précoces ou d’autres, plus matures, mais devant être adoptées à plus grande échelle. Ces investissements peuvent être plus risqués, car nous manquons souvent de visibilité sur les solutions vertes qui seront finalement adoptées. Avec environ 120 000 milliards de dollars de capitaux déployés, je pense que notre industrie doit se concentrer sur l’alignement des portefeuilles à la transition écologique qui permettra de protéger les rendements que nous offrons à nos clients. Cela pourrait aussi avoir un impact majeur sur le monde de l’entreprise et accélérer la transition.

«S'il est important d'inclure les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance dans tout processus d’investissement, je reste sceptique quant à l’utilité des diverses bases de données ESG»

Les offres ESG se multiplient. La communauté des investisseurs a perdu le fil depuis longtemps...

S’il est important d’inclure les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance dans tout processus d’investissement, je reste sceptique quant à l’utilité des diverses bases de données ESG. La transition vers une économie neutre en carbone est incroyablement complexe et n’est certainement pas prise en compte par les données ESG. Il est probablement trop simpliste de penser que les données ESG à elles seules nous aideront à aligner les portefeuilles sur les défis de la transition.

Quel est le problème des critères ESG?

Ils sont tournés vers le passé et fournissent un instantané dans le temps. Ils ne saisissent pas l’aspect transitionnel, qui est essentiel pour évoluer vers un cadre économique plus durable. Nous devons nous concentrer sur les informations prospectives. C’est la seule façon d’évaluer si une entreprise qui est aujourd’hui «brune» évolue dans le bon sens et au bon rythme pour «verdir» son modèle économique.

Que faites-vous des entreprises qui n’obtiennent pas de bons résultats en matière de durabilité et qui pourraient bien faire partie des modèles de demain? Prenez Holcim: ce fabricant de ciment consomme beaucoup d’énergie et génère une grande quantité de CO2, mais l’entreprise est innovante et constitue un modèle dans le secteur.

Notre approche d’alignement du portefeuille visera à distinguer les bons pollueurs, que nous assimilons à des «glaçons» dans un portefeuille, des mauvais pollueurs, que nous assimilons à des «braises».

«Braises», «glaçons», pouvez-vous définir?

Les «glaçons» sont des entreprises très polluantes qui suivent une trajectoire de décarbonation conforme à l’Accord de Paris. Il convient d’investir dans ces entreprises, car elles ont tout à gagner de la transition vers une économie à bilan carbone neutre. Au contraire, les «braises» sont des entreprises très polluantes qui ne réduisent pas leurs émissions et qui risquent de se retrouver avec un modèle d’affaires qui n’est plus adapté à une économie décarbonée. Elles nous empêchent d’atteindre nos objectifs globaux de réduction des émissions.

Vous parlez des compagnies pétrolières qui n’adaptent pas leur modèle d’affaires?

Soyons réalistes, une compagnie pétrolière aura du mal à s’aligner sur la transition vers une économie décarbonée sans arrêter de produire du pétrole. Il faut qu’elle cesse toute activité ou se lance dans de nouvelles activités écologiques. Certaines essaient, mais d’autres, en particulier aux Etats-Unis, ne le font pas.

ExxonMobil, par exemple?

Je ne citerai pas de nom. Mais le cœur de notre travail de recherche se concentre sur l’évaluation de l’impact – en termes de valorisation – que les entreprises sont susceptibles de subir face à la transition vers une économie décarbonée. Une entreprise fortement émettrice qui n’a pas de plan crédible pour réduire ses émissions au cours des dix prochaines années pourrait voir la structure de ses cash-flows affectée au fil du temps. Inversement, une entreprise à fortes émissions engagée dans la bonne trajectoire de décarbonation pourrait voir ses performances financières s’améliorer au fil du temps grâce à des gains de parts de marché, un certain pouvoir de fixation des prix, etc. Nous cherchons à évaluer ces impacts sur la valorisation. Pour nous, le principe directeur d’une allocation de capital avec une vision de neutralité carbone doit être l’exposition financière de l’entreprise à la transition climatique.

Et que faites-vous des compagnies aériennes, dont les avions volent au kérosène?

Aujourd’hui, avec les technologies existantes, il est possible de réduire les émissions dans l’aéronautique par l’électrification des trajets courts, le développement d’avions plus efficaces et l’utilisation croissante de biocarburants et de carburants synthétiques.

Le carburant synthétique coûte aujourd’hui 10 francs le litre. Cela ferait exploser les prix des vols.

C’est vrai. C’est le problème de la prime verte et la question est de savoir à quelle vitesse nous pouvons réduire cette prime. Mais l’aviation est un secteur reconnu comme étant difficile à décarboner et dispose de plus de temps pour la transition.

Comment faites-vous pour suivre toutes les industries et entreprises?

Nos travaux de recherche sont très axés sur la compréhension de la granularité du parcours de transition nécessaire de chaque industrie. Par exemple: quelle est la feuille de route d’une industrie donnée pour se décarboner ou pour éliminer totalement la déforestation de sa chaîne de valeur? Nous nous intéressons à 170 industries dans cinq régions du monde. Pour cela, nous avons constitué des équipes de scientifiques, de physiciens et de data scientists et nous avons également développé un partenariat stratégique avec l’Université d’Oxford.


Bio express

  • 2006 Hubert Keller rejoint Lombard Odier en qualité d’associé-gérant, avec la responsabilité de Lombard Odier Investment Managers, la société de gestion institutionnelle du groupe.
  • 2022 Il remplacera définitivement Patrick Odier en tant qu’associé-gérant senior d’ici à la fin de 2022. Ce dernier vient par ailleurs de prendre la présidence de Swiss Sustainable Finance.