Spécial placements et investissement

Le monde de la finance face à la réalité

Pour le secteur bancaire suisse, la phase décisive commence désormais – sur les plans économique, humain et réglementaire.

Wilma Fasola

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Le secteur bancaire suisse est en pleine transformation face à l’essor de l’intelligence artificielle. Keystone

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Le sursis accordé à l’IA dans le secteur financier suisse est terminé. Selon une récente enquête d’EY, environ 80% des banques mettent déjà en œuvre des projets d’IA. Mais l’accent n’est plus mis sur la simple expérimentation, il l’est aussi sur la confrontation à la réalité. Il ne s’agit pas seulement de passer de la validation de concept (PoC) à la mise à l’échelle. Les entreprises doivent orchestrer leurs activités de manière stratégique: elles doivent abandonner les «cas à faible valeur» isolés au profit de véritables «pools de valeur» présentant un rapport coût-bénéfice optimal. C’est la seule façon d’obtenir un véritable retour sur investissement. Roger Spichiger, d’EY Switzerland, souligne: «Comme tous les investissements, ceux-ci doivent, en fin de compte, être rentables.» Sur le marché, on observe une nette différenciation. Alors que les banques universelles sont souvent déjà bien avancées, les petits établissements s’en tiennent parfois encore à l’attitude attentiste de l’«ancien monde», au lieu de franchir le pas vers des applications créatrices de valeur.

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Investissement et rentabilité

Il existe pourtant, en Suisse, une nette différenciation sur le marché. Si les banques universelles et de détail sont souvent déjà bien avancées, certaines banques privées pures peinent encore à franchir le pas entre les premières expériences et des applications véritablement créatrices de valeur. Roger Spichiger explique: «Il faut certainement faire la distinction entre les acteurs mondiaux et locaux, ainsi qu’entre les segments; cela tient à la nature même du modèle d’affaires concerné.» On observe que les petits établissements se trouvent souvent encore dans «l’ancien monde» et attendent qu’un outil soit parfait avant de le mettre en œuvre.
Mais la majeure partie du secteur a désormais dépassé la phase d’analyse pure. Selon le spécialiste, l’accent est désormais mis, notamment, sur le déploiement encore plus systématique d’outils dits «d’IA au quotidien», tels que Microsoft Co-­Pilot. Le nœud du problème dans ce cas est toutefois que l’on aborde encore presque exclusivement les avantages directs quantifiables, tels que le gain de temps exact par semaine. Car, aux yeux de l’expert, la valeur primaire réside ailleurs: «Je vois avant tout un très grand avantage indirect. La technologie, désormais plus mûre, est mise à la disposition de tous les collaborateurs, y compris dans l’environnement professionnel, ce qui les aide à franchir les courbes d’apprentissage nécessaires.» Il règne donc un vent de renouveau, notamment au sein de la communauté technologique des banques. Les possibilités en matière de développement de systèmes et d’applications ont considérablement augmenté. Mais la technologie seule ne suffit pas. «L’investissement dans les personnes est essentiel. Il faut les emmener dans ce voyage, déclare Roger Spichiger. Et cela ne se limite pas seulement à l’amélioration des compétences techniques, mais nécessite une gestion active du changement afin de réduire les craintes et les attitudes défensives. De plus, ce changement de mentalité permet de soutenir activement le processus d’innovation à la base.»

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En particulier dans la gestion de fortune, la touche humaine reste la référence. Mais les attentes des clients évoluent. «Aujourd’hui, les clients arrivent aux entretiens déjà informés, explique le spécialiste. Cela met les établissements sous pression pour qu’ils améliorent encore la qualité du conseil à l’aide des nouvelles technologies.» C’est là que l’IA offre des opportunités pour ce qu’on appelle l’hyperpersonnalisation. Roger Spichiger en est convaincu: «Si elle est correctement intégrée à l’expérience de conseil, elle peut générer des points de contact supplémentaires pertinents, augmenter leur valeur et, en fin de compte, consolider la relation qu’un conseiller humain entretient à l’aide de la technologie.» Néanmoins, les machines ne pourront pas remplacer les qualités humaines fondamentales. «On peut simuler l’empathie, mais l’IA ne pourra jamais vraiment l’offrir», déclare Roger Spichiger.

Pour utiliser l’IA

Une utilisation responsable de l’IA nécessite des conditions-cadres propices à l’innovation, à savoir, notamment: une infrastructure performante et sûre, des données fiables, du personnel qualifié, la promotion de la recherche et des compétences numériques, une large adhésion de la société à l’IA et un cadre réglementaire neutre sur le plan technologique.

Législation et humanité

Le cadre juridique, en particulier l’EU AI Act, reste un thème central. Roger Spichiger estime que la place financière suisse est bien positionnée grâce aux normes existantes en matière de gouvernance et de gestion des risques, mais met en garde contre le risque de sous-estimer la charge réglementaire. Alors que la Finma se positionne jusqu’à présent de manière technologiquement neutre, l’expert plaide pour un équilibre entre protection et capacité d’innovation. Indépendamment des lois, la responsabilité morale reste selon lui du côté de l’homme: «L’IA ne peut et ne pourra jamais assumer de responsabilité, elle ne peut qu’être utilisée.»

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«L’IA ne peut et ne pourra jamais assumer de responsabilité, elle ne peut qu’être utilisée.»

Roger Spichiger, EY Switzerland
L’évolution technologique dans le secteur bancaire n’est pas un sprint, mais une course d’endurance. Ceux qui attendent que les outils soient parfaits perdront le train en marche. Roger Spichiger appelle à la rapidité: «Si l’on manque cette évolution, il sera très difficile de rattraper le retard.» L’IA doit désormais faire ses preuves dans le secteur bancaire, sans remplacer l’humain, mais pour le servir.

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