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Rien ne prédestinait Rexhep Rexhepi, né au Kosovo, à ce destin. Son premier stage chez Chopard fut un fiasco. Mais il a tenu bon et travaillé sans relâche, jusqu’à ce que Patek Philippe et F.P.Journe lui ouvrent leurs portes. © F.Merz/Lundi 13

«La montre est une aventure humaine»

Avec Akrivia, Rexhep Rexhepi permet à la montre d’exception de renaître au cœur de Genève. Le jeune horloger de 32 ans, qui a construit pas à pas un atelier qui attire les plus grands collectionneurs de la planète, s’est allié à l’artisan boîtier de haut vol Jean-Pierre Hagmann. Rencontre.

Dans la Vieille-Ville de Genève, l’impensable est en train de se produire: l’horlogerie renaît au cœur de la cité. Deux petits ateliers qui ne feront bientôt plus qu’un. Deux vitrines gravées du nom d’Akrivia (qui signifie «précision» en grec), complété sur l’une d’elles du monogramme JHP, comme l’emblème d’un renouveau auquel l’industrie elle-même n’aurait pu rêver: l’alliance de la jeunesse prodigue de l’horloger Rexhep Rexhepi et de la sagesse de l’artisan prodige Jean-Pierre Hagmann.

Ces ateliers ont pignon sur rue, à quelques centaines de mètres de là où l’atelier Vacheron Constantin a vu le jour il y a 265 ans. Le cœur de Genève a longtemps battu au rythme des cabinotiers et des ateliers d’artisans orfèvres dédiés à la décoration et à la finition des mécaniques les plus compliquées et les plus fines qui soient, celles que les horlogers de la vallée de Joux mettaient patiemment au point et qui allaient donner le tempo des cours royales et impériales du monde entier.

Des ateliers hors du temps

Hélas, la Cité de Calvin a dilué ses charmes dans le XXe siècle et ses impératifs industrieux. Au point qu’il ne reste aujourd’hui intra-muros plus guère que la manufacture des montres F.P. Journe et une poignée d’artisans aussi géniaux qu’invisibles. La capitale mondiale de la montre d’exception avait perdu le lien avec son plus fameux savoir-faire. Et c’est un jeune praticien de 32 ans, Genevois d’adoption, qui est en train de redonner à la cité un peu de ses fastes horlogers avec deux petits ateliers hors du temps.

Jean-Pierre Hagmann a rejoint Rexhep Rexhepi au mois de juin 2019. «C’était maintenant ou jamais», expliquent ces deux passionnés qui partagent les mêmes valeurs. © D.Herisson

Dans l’atelier du bas, Jean-Pierre Hagmann, maître boîtier octogénaire, travaille aux prochaines collections, épaulé par un jeune micromécanicien. Dans l’atelier du haut, cinq horlogers sont accoudés à leurs établis, reproduisant jour après jour des gestes séculaires, roulage, anglage, perlage, martelage, assemblage, etc. Jusqu’aux montres finales, parmi lesquelles le Chronomètre contemporain, qui a valu à son créateur une célébration de poids, le Prix de la montre homme au Grand Prix d’horlogerie de Genève en 2018.

L’entreprise intrigue, émerveille. Les passants n’en croient pas leurs yeux. Les grands collectionneurs ont inscrit l’adresse en gras sur leur carnet de route. Rexhep Rexhepi jette un furtif coup d’œil dans le rétroviseur et pose sa main d’artisan sur le dossier en bois de sa chaise, moins pour se rassurer que pour signifier qu’aucun mot ne peut décrire ce qu’il est en train de construire: plus qu’un rêve, un destin dont il tient les rênes bien en main. Son entreprise, totalement autofinancée et née en 2012, compte aujourd’hui un peu moins d’une dizaine d’âmes, des amis, des passionnés. Il y a son frère, horloger lui aussi, il y a Annabelle, qui a l’œil à tout et qui veille sur Rexhep Rexhepi comme le ferait la compagne d’un sportif d’élite. Car l’horloger est monté très vite en ligue et pour y rester, dit-il, «il faut faire preuve de discipline et rester très concentré. Je ne vis que pour ça, c’est ma vie. Je ne peux plus faire marche arrière.»

2020 marquera une nouvelle étape. Les deux ateliers devraient être regroupés dans un espace plus généreux, juste en face des locaux actuels, et de nouveaux collaborateurs devraient rejoindre l’équipe. L’objectif est de couvrir toujours plus d’étapes de la production, mais pas de forcer sur les volumes. La production restera proche des 35 montres par an réalisées actuellement. Une affaire d’équilibre, signale Rexhep Rexhepi.

Le modèle AK06 est le premier non-tourbillon que Rexhep Rexhepi a créé. © M.Gysin

Son objectif n’est pas de s’agrandir, mais de grandir, de tout savoir sur son propre métier, d’avoir une vue totale sur la création d’une montre, de partir d’un bloc de métal pour arriver à un instrument de mesure chronométrique qui lui ressemble, ne laissant au hasard aucun détail, de la technique aux finitions, comme un peintre ferait son autoportrait. Une trajectoire au long cours, un chemin de vie, un projet à maturation lente, dont le moteur est paradoxalement une irréductible impatience. Impatience que Rexhep Rexhepi a appris à canaliser en se rendant la tâche toujours plus complexe, en intégrant, un à un, tous les métiers qui font la différence entre une simple montre et la haute horlogerie. En d’autres termes, en réalisant tout lui-même, en apprenant patiemment toutes les techniques, en inventant sa propre manière de faire, en observant, en écoutant, car «une montre est avant tout une création humaine», le fruit d’une invraisemblable somme de gestes réalisés à la main.

Je ne vis que pour ça, c’est ma vie. Je ne peux plus faire marche arrière.

Rexhep Rexhepi, fondateur d'Akrivia

La prochaine étape sera d’intégrer la réalisation des composants du mouvement, prévue dès 2020. Complétant la petite manufacture après l’intégration à l’automne 2019 de la fabrication artisanale des boîtes. Un art en soi, que l’hégémonie de l’informatique et des centres d’usinage assistés par ordinateur a retiré des mains de l’horloger il y a déjà plusieurs décennies. Le jeune entrepreneur rêvait de reprendre cette main en s’associant avec Jean-Pierre Hagmann, artisan boîtier de très haut vol. Les collectionneurs se battent pour les réalisations qui portent son monogramme et qui comptent parmi les montres les plus compliquées des maisons les plus prestigieuses qui soient, dont certaines des plus célèbres répétitions minute signées Patek Philippe.

Infatigable résistant

Jean-Pierre Hagmann, qui a commencé son parcours professionnel comme bijoutier, a œuvré toute sa vie «en autodidacte», dit-il, une manière de dire combien ce métier est artisanal, fait d’intuition, d’expérimentation, d’itération. Il a longtemps été maître d’apprentissage, mais l’informatisation du monde l’a peu à peu laissé seul, infatigable résistant, jusqu’à devenir le dernier artisan de Genève et d’ailleurs à pouvoir concevoir et réaliser une boîte entièrement à la main – ou, disons, sans informatique, uniquement à l’aide de machines traditionnelles guidées à la main, scie, lime, tour, fraise.

Opération minitieuse d’équilibrage du balancier © Swisswatches Magazine

Ses méthodes de travail déconcertent. Il commence toujours avec un crayon et une feuille de papier millimétré, où il traduit en coupe à l’échelle 10 les informations techniques, l’encombrement du mouvement, ses fonctions, etc. En dessinant, il «visualise» les étapes, les gestes, il construit mentalement les outils, «avec l’objectif de trouver le moyen de produire rationnellement des boîtes avec une approche totalement artisanale». Tout est fait à la main, sur mesure. Dans une économie de moyens bouleversante: trois ou quatre burins lui suffiront à réaliser une boîte de haute précision, là où la pratique habituelle exige une fraise cinq axes à commande numérique pesant plusieurs tonnes et coûtant tout autant.

Toutes les étoiles sont alignées

Rexhep Rexhepi rêvait d’intégrer ce savoir-faire, comprenant intuitivement tout ce que cela allait apporter à ses montres et à sa capacité à inventer, à tous les niveaux, qualité, créativité et même coût de production. Un seul exemple: réaliser une boîte en or sur un centre d’usinage à commande numérique nécessite un bloc de métal complet, très mobilisateur en capitaux, alors qu’une réalisation à la main n’exige que le volume de la boîte finale.

La simplicité est ce qu’il y a de plus exigeant.

Jean-Pierre Hagmann, artisan boîtier

Cependant, il a mis du temps avant d’oser appeler Jean-Pierre Hagmann: «C’était maintenant ou jamais.» Ce dernier l’a entendu, il est venu ausculter le jeune horloger et il est devenu évident que c’était avec lui qu’il allait écrire un nouveau chapitre de son histoire. Toutes les étoiles étaient alignées, le talent et l’humilité, la maîtrise et la passion, l’impatience et la persévérance, enfin l’indépendance totale, condition ultime et indispensable pour mener une expérience qui contredit toutes les théories de l’économie d’entreprise.

La montre Tourbillon Barrette-miroir AK05, centre martelé à la main (à g.) et le modèle Tourbillon régulateur AK04 3. © Swisswateches Magazine

La preuve, ils mettront six mois pour parvenir au prototype définitif – plus ou moins – de leur première création commune – en apparence une traditionnelle boîte à trois composants (lunette, carrure et fond) – obtenue après quatre itérations, réalisées «sans outillage précis et assemblées à la volée», et nécessitant chacune plus d’une centaine d’heures de travail. «La simplicité est ce qu’il y a de plus exigeant», répète Jean-Pierre Hagmann.

Rexhep Rexhepi vit ainsi son rêve au quotidien. Chaque geste ouvre son champ de création, sans limites visibles, le rapprochant de l’un de ses objectifs: répondre aux exigences les plus pointues de la chronométrie et de la bienfacture avec des montres réalisées à la main, totalement en interne, mais dans un esprit très contemporain, bien dans son temps. Le jeune homme se rapproche pas à pas de cet objectif, suivant une trajectoire parfaite à laquelle rien ne le prédestinait, l’horlogerie n’ayant jamais fait partie de son héritage familial. Avec toujours la même obsession: faire sa propre montre, de A à Z.